KATIA GUERREIRO : L’OLYMPIA EN MAJESTE

mardi 24 janvier 2012
par  Jean-Luc Gonneau
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Il est des moments comme ça, où, sans bien sûr prétendre à la densité lisboète, l’Ile de France, après tout deuxième centre urbain lusitanien dans le monde, se constelle d’étoiles, petites ou grandes, qui illuminent le fado. Alors, l’amateur connait les affres de l’embarras du choix. Ainsi lors de cette fin de semaine, prolongée, qui commençait le 20 janvier : ce vendredi-là, fallait-il partager l’ambiance familiale du Sinfonia à Montrouge, où Andreia Filipa, la fille de la maison, chante joliment accompagnée par son frère et le talentueux Philippe De Sousa, ou bien aux « fados du monde » mensuels de Sur un R’ de Flora, près de la Nation, où officiaient, présentées par l’auteur de ces lignes, Guadalupe, toujours généreuse et sensuelle, et la toute jeune Diane Santos, dont les 15 ans promettent beaucoup ? Le samedi soir, allait-on retrouver l’accueil chaleureux de Manuel et Maria Miranda au Coimbra do Choupal de Pavillons-sous-Bois, ou bien partager l’univers personnel et subtil d’Antonio Zambujo à l’Espace du Peuple à la lisière de La Courneuve. Dimanche après-midi accosterait-on chez Dona Aida, à La Garenne-Colombes, ou A posta invitait l’ami fadiste et militant João Rufino, ou bien encore au Coimbra do Choupal, écouter Claudia Costa, belle et stylée, et enchaîner le soir à l’Express, non loin de la place Clichy, avec Antonio Sousa Santos, élégant et précis, et Viviana Lima, venue du Portugal. Nous reparlerons de tous ces lieux, et d’autres. Le lundi 23, pas le choix : Katia Guerreiro nous attendait sur la scène mythique de l’Olympia, bruissante du souvenir d’Amalia Rodrigues.

Katia paraît sans châle, à l’instar de ses collègues Mariza ou Misia. Ces jeunes ne respectent rien, grognera peut-être la vieille garde. Camané sans cravate, Antonio Zambujo qui tombe la veste à mi-concert, Aldina Duarte en pantalon, où allons-nous ? Rassurons-les : le fado demeure, et en majesté. D’ailleurs, quelle chanteuse aujourd’hui, et même hier, connaît encore le langage gestuel du châle. Tradition perdue, certes, mais peut-être parce qu’accessoire et en tout cas mal adaptée aux grandes salles qui accueillent les stars du fado. Katia enchaîne quelques fados traditionnels. Voix pure, déliée, encore un peu contractée, qui va au fil du concert donner sa pleine mesure, pour atteindre un très haut niveau technique, mais pas seulement, un très haut niveau, surtout, d’engagement de l’artiste dans ce qu’elle chante, à la fois un oubli d’elle-même dans le fado et une communion permanente avec la salle. Pour qui a suivi depuis quelques années l’évolution de Katia Guerreiro, les résultats d’une réflexion sur son art et, sans doute, d’un travail acharné sont nettement perceptibles : travail sur la voix, qui a pris de l’ampleur sans rien perdre de sa délicatesse, travail sur les arrangements musicaux, précis sans ôter leur liberté aux musiciens, travail sur la gestuelle : la bien connue posture de Katia, bras serré ans le dos, corps cassé, s’est faite très discrète, au profit d’une expression corporelle variée et collant toujours aux textes ; travail sur la présentation, en s’adressant en un français charmant à une salle où, justement, les français étaient nombreux, ils auront droit à deux chansons en français, empruntées à Charles Aznavour et à Barbara, et en présentant les thèmes des fados.

Elle a réuni pour ce moment important pour elle (les artistes du fado qui sont passés par l’Olympia constituent un club très fermé : Amalia, Carlos Do Carmo, Cristina Branco, Katia maintenant, qui d’autre ?) des musiciens haut de gamme : Pedro de Castro, qui tient à Lisbonne la maison de fado Mesa de frades dans l’Alfama et Luis Guerreiro, qui travaille aussi avec Antonio Zambujo, figurent parmi les meilleurs spécialistes de la guitare portugaise. João Veiga, pilier du groupe à la guitare classique, a la solidité d’un roc. Et le contrebassiste Francisco Gaspar a une discrétion qui ne nuit en rien à son efficacité et à son attention. Tout compte dans un concert de ce niveau : les éclairages sont soignés et soulignent avec pertinence les différentes phases du concert, le son est impeccable. Moment d’émotion non feinte, vers la fin du concert : Katia a senti qu’elle avait relevé le défi qu’elle s’était lancé à elle-même, qu’elle avait, selon ses propres termes « mérité » l’Olympia. Ce dont le public était déjà convaincu. Des larmes sont apparues, de vraies larmes, discrètes, pas des larmes de comédie, des larmes d’émotion mais sans doute aussi de bonheur.

Un bémol quand même : à trois reprises, Katia a recours à un accompagnent au piano, dont sa version, cela dit bouleversante, de Ma plus belle histoire d’amour, de Barbara. Elle rappelle, à juste titre, que le piano entra dans le fado lorsque celui-ci sortit des tavernes pour atteindre aussi les salons bourgeois ou aristocrates, vers la fin du 19e siècle. Le résultat fut que la rythmique si particulière du fado en fut atrophiée, privée de la pulsation des guitares. Encore un bel exemple de bourgeoisie castratrice, commente João Silveirnho, qui n’y va pas toujours avec le dos de la cuiller. La chanson de Barbara, chère Katia, aurait été encore plus émouvante (et quelle belle idée de l’avoir choisie !) avec les guitares du fado. Mais laissons là le bémol : ce fut une très, très belle soirée de fado.

Cet article parait également dans Lusojornal, numéro du 1er février 2012 www.lusojornal.com


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