L’Allemagne dans la « Grande Inégalité » :

vendredi 1er mars 2013
par  Rafael Poch
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Après avoir parlé de l’eurocrise le grand défi est d’insérer de façon appropriée l’Allemagne dans la grande crise de civilisation à laquelle nous assistons et dans l’entremêlement de ce qui est venu à s’appeler la « Grande Divergence ». Ce concept qu’ici nous rebaptisons comme « Grande Inégalité » a été créé par l’économiste et prix Nobel Paul Krugman dans un livre de 2007 qui porte le titre, « The conscience of a liberal ». Le concept offre l’avantage qu’il permet à l’historien d’y intégrer l’évolution du capitalisme des cinquante dernières années - comme le fait notre illustre historien Josep Fontana dans son dernier livre - qui a mené le monde vers une inégalité extrême où un cinquième de la population de la planète perçoit seulement 2 % des revenus mondiaux, tandis que les 20 % les plus riches rassemblent 74 % des revenus. [1]

En résumant, la thèse de Krugman que M. Fontana a exploitée est celle selon laquelle à partir des années soixante-dix le Capital a perdu la peur des facteurs qui perturbaient et modéraient, son rêve historique de domination et de bénéfice sans concessions ni fissures. C’est alors que, profitant de la première crise du pétrole de 1973, on commence à défaire le pacte social d’après-guerre dans les pays du capitalisme central, pacte qui incluait une certaine socialisation de la prospérité, qui à son tour contribuait à augmenter la consommation et à nourrir la croissance. À partir de politiques tels que Carter, Reagan et Thatcher, cela a été substitué par un objectif dirigé vers l’enrichissement exacerbé d’une minorité oligarchique : l’enrichissement des plus riches aux dépens des travailleurs et des classes moyennes.

Les salaires ont commencé à se contracter (7 % aux Etats-Unis entre 1975 et 2007), l’imposition fiscale sur les riches et les entreprises a été réduite, l’inégalité sociale s’est envolée, une offensive antisyndicale a démarré et ont été promus toute une série d’accords de libéralisation commerciale. La prévention de l’inflation et du déficit ont été placés au centre de l’agenda économique, ce qui a écarté le keynésianisme d’après-guerre.

Tout cela a pu être réalisé grâce à une campagne idéologique agressive financée par de nouvelles institutions liées aux grandes entreprises qui ont colonisé le pouvoir politique et ont imposé, à l’université, dans les « think tanks » et dans les médias, le discours du démantèlement de l’État social, et du rôle de l’État en général au profit de l’entreprise privée (privatisation). Le résultat fut un assaut généralisé contre la régulation et une énorme augmentation de l’influence patronale sur la politique. Libérée de ses limites politiques, et dérégulée, la nouvelle économie a donné lieu, à son tour, à une orgie de spéculation et de corruption. Le volume de toutes les transactions financières est devenu 75 fois supérieur à celui de la production mondiale totale. Les seuls capitaux administrés par les dits hedge fonds sont passés du quasi double de la production mondiale, en 1999, à trente fois son volume en 2010. Cette liberté a invité le public à un endettement général dans des pays comme les Etats-Unis ou l’Espagne et a débouché sur l’explosion de la bulle de 2007-2008. [2]

Une nation en retard

L’Allemagne est parvenue, pour de bonnes raisons, assez tardivement au processus connu comme la « Grande Divergence » (Inégalité). Si ses collègues anglo-saxons du bloc avaient perdu toute peur bien avant et faisaient tomber les restrictions avec volonté, elle allait beaucoup plus lentement. Elle était en première ligne de la guerre froide, avait même en face une petite république allemande, la RDA, « alternative » et gardée par des divisions soviétiques. Depuis sa fondation, elle était en compétition avec cette « alternative » dont la base était la totale étatisation des moyens de production et du système social, d’éducation et de santé. A cause de tout cela, après la guerre, la RFA avait élaboré l’un des consensus les plus sociaux du bloc occidental, le dit « Modell Deutschland » avec son Économie Sociale de Marché, appelé « ordolibéralisme » qui incluait un droit de cogestion syndicale inhabituel qui permettait aux syndicats une participation significative dans les décisions patronales. Seule la disparition tardive de la RDA a laissé les mains libres à l’establishment allemand occidental.

La réunification allemande fut une annexion de la RDA, l’Allemagne de l’Est, par les forces politico-patronales de la RFA, l’Allemagne de l’Ouest. En RDA, la populaire rébellion civile initiale du « Wir sind das Volk » (« nous sommes le peuple ») de l’automne 1989 s’est transformée, rapidement, dans le beaucoup plus malléable « Wir sind ein Volk » (« nous sommes un seul peuple ») qui soulignait l’unité nationale avant toute autre considération. Ce changement fut très rapide et semble incompréhensible sans tenir compte de la frénétique spirale d’événements, d’expériences soudaines et d’attentes changeantes que cette période a connues. Le chancelier Helmuth Kohl et les vétérans politiques de la droite patronale de Bonn ont agi avec une grande maîtrise dans cette rivière trouble et ont réussi en peu de mois à réorienter le potentiel de la troisième voie soutenue par l’opposition de la RDA vers une simple annexion restauratrice sans le moindre changement constitutionnel ou de modèle. La parité entre le Deutsche Mark et le mark de l’Est que Kohl a établie fut cruciale pour étayer le changement de la conscience sociale.

En mai 1990, Kohl a établi la parité 1-1 pour l’épargne de 6 000 marks (une fortune en RDA, et deux mois de salaire d’un journaliste de la RFA d’alors) et de 1-2 pour des patrimoines plus élevés. Les Allemands de l’Est ont eu l’impression d’avoir gagné au loto. En juillet, Kohl leur a promis de transformer leurs régions en « paysages fleuris » (« blühenden Landschaften ») et il l’a réalisé dans un premier temps, au moins dans l’imagination, avec la dite parité qui a confirmé à court terme la promesse de prospérité matérielle. Dans cette euphorie chargée de promesses d’abondance, les discours et les volontés majoritairement vertes et socialistoïdes des écrivains, intellectuels et des dissidents de l’Est, ont fondu comme neige au soleil.

La grande réunification

La réunification nationale allemande (1990) a coïncidé avec une réunification supérieure : la grande réunification mondiale de la triple intégration, de l’URSS et le bloc de l’Est, de la Chine et de l’Inde (au total plus de 1,470 milliard de travailleurs) dans l’économie mondiale. L’entrée de cette masse laborieuse a doublé le nombre mondial de travailleurs et a modifié la corrélation mondiale de forces entre le Capital et le Travail au bénéfice du premier. Ce changement a supposé un défi très important pour l’économie, éminemment exportatrice de l’Allemagne et a donné lieu à une stratégie exportatrice particulière pour se mettre au diapason de la maximisation de bénéfices, avec la « Grande Inégalité », et avec les nouvelles conditions internationales de compétitivité. Sous la baguette de son establishment politico-patronal, la « société organisée » qu’ est l’Allemagne a démontré sa capacité d’adaptation.

Le gouvernement de transition de la RDA avait créé une institution fiduciaire, le Treuhandanstalt, et entre ses mains fut mise l’administration de toute la propriété du pays avec la mission de la « maintenir pour le peuple de la RDA ». Dès en juin 1990 le premier gouvernement élu de la RDA, dominé par les satellites de la CDU de Helmut Kohl, a transformé le Treuhandanstalt en appareil pour la privatisation, via la restitution (aux anciens propriétaires) ou la vente de la propriété publique. La possibilité d’une troisième voie socialisante fut convertie, sans la moindre consultation sociale explicite, en restauration simple à l’ordre précédent l’existence de la RDA grâce à la privatisation du bien national. Le processus a été moins cleptocratique que dans d’autres pays de l’Est, pour ne pas parler de l’URSS, mais dans cette restauration les Allemands de l’Est, les anciens copropriétaires théoriques du gâteau, ont été exclus et dépossédés, ce que par la suite le ministre de l’Intérieur, Otto Schily a qualifié de « gigantesque expropriation ».

En 1994, 8 000 entreprises de l’Est étaient déjà entre les mains d’ « investisseurs privés » de l’Ouest. Elles avaient été fermées ou acquises à un prix soldé, et 2,5 millions des 17 millions d’habitants de la RDA étaient restés sans travail, parce que le tissu industriel de leur ancien pays avait disparu, principalement en conséquence de l’asphyxie catastrophique que la parité monétaire entre le Deutsche Mark et le mark de la RDA, moyen de Kohl pour retourner la conscience sociale et gagner les élections, avait eue pour les entreprises de l’Est. L’objectif politique à court terme de Kohl dans la réunification, obtenir que les conservateurs allemands se maintiennent au pouvoir grâce au vote des 17 nouveaux millions d’électeurs de l’Est, fut atteint : Kohl et son CDU se sont maintenus encore huit ans au gouvernement. Mais le prix économique fut astronomique.

Le développement de l’Allemagne de l’Est a coûté « deux billions d’euros » et a été décrit comme, « le plus grand programme keynésien de l’histoire ». Il a exigé de nouveaux impôts, de grands dépenses sociales pour couvrir des millions de nouveaux sans-emplois et retraités, d’énormes investissements pour l’environnement et les infrastructures qui ont été soustraits à l’innovation productive et ont généré une importante dette publique. La politique de Kohl pour la réunification a été une victoire politique qui a déchaîné une crise économique de dix ans : dix ans d’endettement et de grandes dépenses après la réunification, c’est ce qui explique l’attachement allemand actuel à l’austérité, beaucoup plus que le souvenir régulièrement cité de la grande inflation de la République de Weimar sur laquelle il n’y a pas de mémoire générationnelle vive. Un observateur financier de poids évoque ainsi cette époque : « La réunification fut seulement partiellement réussie. Avec elle non seulement nous avons un coût du travail plus élevé d’une unité que nos voisins, mais notre compte courant fut dans le rouge pendant toute une décennie. Je ne dis pas que la réunification ne se fît pas bien, mais qu’il y a seulement quelques années l’Allemagne souffrait d’un déficit continuel et de couts salariaux élevés, pour lesquels elle a été décrite par nos chers amis anglo-saxons comme « le malade de l’Europe ». [3]

« Drang nach Osten »(« Incitation vers l’est »)

Ce contexte d’endettement et de grandes dépenses fut l’environnement dans lequel la plus grande économie européenne a grandi vers l’Est, dans un double sens, tant son Est, l’ex-RDA, que à l’Est de l’Europe, transformé en arrière-cour allemande. Dans les deux cas, elle a disposé d’une vaste réserve bon marchée de main-d’œuvre, ce qui a eu des conséquences profondes, d’abord pour l’ensemble des travailleurs allemands et ensuite, comment nous verrons, pour les Européens en général et les méridionaux en particulier. En Allemagne de l’Est la désindustrialisation et l’écroulement du bloc ont empêché que les syndicats s’enracinent dans ce qui était un tissu social de travail en déroute, avec des villes industrielles vidées par l’émigration provoquée par la faillite d’entreprises et de secteurs industriels entiers. Dans l’ensemble de l’Allemagne, l’affiliation syndicale à la DGB est tombée de 11 millions en 1991 à 7,7 millions en 2003. La capacité syndicale de négociation et de cogestion patronale est tombée plus encore. Dans cette situation de faiblesse syndicale, la réponse patronale fut une réducation salariale sans précédent qui a été présentée aux syndicats, avec de fortes pressions et sous la menace de délocaliser les entreprises vers des pays comme la Slovaquie, la Pologne, ou la Hongrie avec des salaires beaucoup plus bas. Entre 1998 et 2006 le coût du travail est tombé en Allemagne et les salaires réels ont reculé pendant sept années consécutives. Dans la stratégie allemande de réarmement économique, la baisse salariale combinée avec l’adoption de l’euro, qui éliminait les freins de change, et avec une politique monétaire stricte de la Bundesbank, a débouché sur une explosion exportatrice et de compétitivité des produits allemands qui ont gagné de plus grandes parts de marché aux dépens de leurs concurrents européens.

Un succès déstabilisateur pour l’euro

Depuis l’introduction de l’euro, virtuelle en 1999, effective dès 2002, l’industrie allemande a plus que doublé ses exportations (qui au début des années 90 représentaient 20 % de son PNB et 46 % en 2010). Pendant ce temps les salaires progressaient sur le reste du continent, 15 % en France et entre 25 % et 35 % en Espagne, au Portugal, en Grèce et en Italie. [4] Dans une union monétaire, l’apogée de l’excédent exportateur allemand signifiait un déficit pour les autres. Entre 2004 et 2011, la production française et italienne d’automobiles est tombée de 30 % tandis que l’allemande augmentait de 22 %. [5] En 2007, l’Allemagne a atteint un excédent commercial de presque 200 milliards d’euros. Tandis que 19 des 27 pays de l’UE ont enregistré un déficit de leur commerce extérieur. Les bas salaires allemands ont aussi participé à ce déficit des autres pays parce qu’ils ont affaibli la consommation de l’Allemagne, c’est-à-dire les importations de la nation la plus peuplée de l’eurozone. Cependant , il n’y avait pas de sensation de crise au sud de l’Europe : les pays méridionaux de l’eurozone ont commencé à recevoir d’énormes flux de capitaux allemands, résultat des bénéfices exportateurs, qui ont anesthésié la perte de compétitivité avec un argent proposé à des taux d’intérêt très bas établis à la mesure de l’Allemagne.

La politique économique allemande, résultat direct du double choc de la réunification de 1990, n’a pas seulement introduit des déséquilibres internes entre des pays de l’eurozone, mais elle a aussi, dans le contexte général d’une recherche incontrolée et frénétique de bénéfice, nourri sa fausse économie et croissance. L’apparent « l’Espagne va bien », avec son orgie de briques, en argent facile et une destruction criminelle de l’environnement, ainsi que le festival immobilier irlandais ou les fantaisies comptables grecques dans le contexte des Jeux Olympiques d’Athènes, sont ainsi inséparables, et ont une relation directe avec le renouveau économico-exportateur allemand, qui se présente innocemment comme leur antithèse.

La naissance d’une légende

Se désintéresser de cela et faire voir que la situation est résultat du manichéisme entre des pays vertueux et prodigues, dénote un grand toupet, parce que le problème n’est pas national. La crise a été déchaînée par le secteur privé, spécialement par les banques qui ont financé la pyramide immobilière qui s’est écroulée. Les banques allemandes qui ont spéculativement géré l’énorme capital de l’excédent exportateur allemand ont aussi été protagonistes dans la pyramide. [6], Pour l’étayer, les pays européens ont donné aux banques 4,6 milliards d’euros dès 2008, facilité au début de 2012 par le président de la Commission Européenne, José Manuel Durao Barroso. De plus, il y a eu un autre énorme versement d’argent public dans les programmes keynésiens de stimulation de 2008. Tout cela a augmenté, évidemment, l’actuelle dette publique.

Entre 2008 et 2009, l’Allemagne a sauvé ses banques avec 480.000 millions d’euros. L’une d’elles l’HypoReal Estate a du recevoir 100.000 millions, parce qu’elle était plongée jusqu’au cou dans des crédits hypothécaires aux États-Unis. La Deutsche Bank s’est défait à temps d’une grande partie de ses produits financiers pourris étasuniens, ce pourquoi elle a une douzaine de procès judiciaires pour escroquerie dans ce pays. Les documents sur ces affaires démontrent que les dirigeants de la banque connaissaient parfaitement le caractère frauduleux de ses ventes et offres. En 2007 les documents de la Deutsche Bank présentaient comme dynamique et prometteur le marché d’investissement espagnol. Dans le cas des Landesbanken, des caisses d’épargne régionales, au moins trois d’elles (Bayern LIVRE, HSH Nordbank et WestLB) ont eu à être sauvées avec l’argent de contribuables. Qu’aujourd’hui le débat soit pointé sur la crise de la dette publique, ou sur la dette privée conçue exclusivement comme un souk, omettant du récit, le casino qui l’a occasionnée, est du donc, fondamentalement, au puissant contrôle que le pouvoir financier exerce sur des gouvernements et les médias, ce qui lui permet d’imposer la légende qui lui convient le mieux.

Le gouvernement allemand a été particulièrement actif sur ce front. Son national-populisme quant au fait que le problème vient de quelques pays dépensiers du sud qui n’ont pas « fait leurs devoirs » et où les gens ordinaires ont vécu « au-dessus de leurs moyens », lui a permis de canaliser le mécontentement des contribuables allemands pour les centaines de millions transférés aux banques comme conséquence de l’irresponsabilité de ceux-ci en investissant dans le casino global. Reconnaître la réalité signifierait réviser les vingt dernières années de la politique économique et sociale allemande qui ont été vendues comme réussies et comme un modèle pour le reste de l’Europe. En réalité, elles ont été un succès seulement pour les entrepreneurs et pour les plus riches.

Vingt ans nous contemplent

Depuis la réunification, l’économie allemande a progressé environ de 30 %, mais le résultat n’a pas été une prospérité générale, mais une énorme augmentation de l’inégalité. Dès 1990 les impôts aux plus riches ont baissé de 10 % et l’imposition fiscale pour la classe moyenne a progressé de 13 %, les salaires réels ont été réduits de 0,9 % et les revenus au titre de bénéfices et du patrimoine ont augmenté de 36 %. Du point de vue du (dé)nivellement social, l’Allemagne est aujourd’hui un pays européen normal : les 1 % le plus riche de sa population rassemblent 23 % de la richesse (un rapport semblable à celui existant aux États-Unis) et les 10 % plus favorisés 60 % de celle-ci, tandis que la moitié de la population dispose seulement de 2 %.

Fait historique de la stratégie de post réunification qui a mis l’Allemagne retardataire en ligne avec la « Grande Inégalité » fut le dit Agenda 2010, programme de réduction socio-salariales approuvé en 2003 par le gouvernement social-démocrate et les verts du chancelier Gerhard Schröder et qu’on présente comme un modèle pour le continent. En suivant la règle de la « Grande Inégalité » aux États-Unis il y a quelques années, l’Agenda 2010 est venu précédé d’une intense campagne de propagande pour le compte des institutions patronales qui ont bombardé l’opinion publique de divers messages faux comme « l’explosion insoutenable de coûts sociaux », l’impératif des tendances démographiques à cause du vieillissement de la population et d’autres.

On affirme, par exemple que les coûts de la santé ont augmenté de 71 % depuis 1991. La réalité est que l’Allemagne a continué à dépenser plus ou moins la même somme, autour de 10 % de son PIB dans la santé. De même la campagne affirme que la démographie détermine une retraite plus tardive, ce qui ne résiste pas à une analyse sommaire : au siècle dernier la partie jeune de la population allemande est tombée de 44 % jusqu’à 20 % et le bloc des retraités est passé de 5 % à 17 % de la population, tandis que l’espérance de vie augmentait au-delà de trente ans. Tout cela n’a pas abîmé les systèmes sociaux, mais au contraire : ce fut dans ce contexte que l’État de bien-être allemand s’est développé dans son expression maximale. [7] Des institutions comme la « Fondation Bertelsmann », la plus riche du pays, liée à Bertelsmann Ag, le plus grand groupe de médias en Europe (100 000 employés dans 60 pays) ont eu un rôle central pour convaincre les Allemands de la nécessité de réduire le rôle et la taille de l’État, de réduire les prestations sociales, de faire baiser les salaires et flexibiliser le marché du travail. [8] Comme conséquence de l’Agenda 2010 l’Allemagne s’est éloignée d’une grande partie de ce qui avait caractérisé son modèle d’après-guerre.

Un nouveau « miracle allemand » (Mais avec des trucs)

L’Agenda 2010 a ouvert la porte à la privatisation des retraites (son créateur, Walter Riester, ministre du Travail Social-démocrate, a été invité par l’UGT à un séminaire espagnol sur le sujet), a réduit les allocations, augmenté l’âge de la retraite et la flexibilisation du travail en institutionnalisant un deuxième marché du travail de postes de travail précaires et mal payés à côté du marché traditionnel. Bien que sa contribution à la croissance ait été estimée à 0,2 % [9] le grand réajustement des sociaux-démocrates et des verts de 2003 a été présenté comme un grand créateur d’emplois, quand la simple réalité est que le même travail a été distribué entre plus de personnes après avoir transformé des postes de travail à temps complet en poste de travail à temps partiel, comme le démontre le fait que le nombre d’heures totales travaillées a à peine changé depuis 1991 malgré la réduction du chômage. [10]

L’augmentation de l’emploi enregistré ces dernières années, vendue comme un « miracle », est enregistrée surtout dans le secteur précaire. Le secteur des bas salaires, qui en 1995 concernait 15 % des travailleurs, emploie aujourd’hui 25 %, un travailleur sur cinq, et a été réduit trois fois plus rapidement que le secteur traditionnel. 42 % des ex-salariés du secteur traditionnel ayant perdu leur emploi trouvent un travail dans le secteur des bas salaires. Seulement 15 % de chômeurs de longue durée ont été embauchés en 2011 dans le secteur traditionnel. La statistique officielle, qui a mis sous le tapis au moins un million de chômeurs (non inscription au Bureau de placement, plus de 57 ans, etc.) dit que 71 % des nouveaux postes de travail sont « atypiques » c’est-à-dire précaires, partiels, saisonniers, « autonomes », etc. Il y a 8 millions de personnel à temps partiel, à contrat limité, minijobs, autonomes, etc. [11]

La légendaire mentalité nationale-populiste qui s’est imposée en Allemagne consolide la fable de la cigale et de la fourmi. Dit que « les réformes dures que nous avons faites, maintenant doivent les faire ceux qui ont vécu du conte ». Cette nouvelle et négative prescription allemande, est au centre du discours politique national et s’est imposée à d’autres pays. Il y a de clairs éléments de fraude. Entre 2002 et 2007, en cinq ans, l’Allemagne a réduit son déficit structurel de 3,5 % du PIB en 2002, à 0,6 % en 2007, ce qui donne une réduction totale de 2,9 % c’est-à-dire 0,6 points en pourcentage annuels. Selon l’OCDE, entre 2009 et 2011 la Grèce a réduit son déficit structurel de 12,8 % à 1,8 % c’est-à-dire 6 points annuels. « En d’autres mots », explique Sebastian Dullan, du Conseil Européen des Relations extérieures, « en un an la Grèce a réduit son déficit du double de ce que l’Allemagne a fait en cinq ans ». La situation de l’Espagne et du Portugal n’est pas très différente. Le déficit structurel espagnol a été réduit de 9,5 % en 2009 à 1,9 % en 2012. Celui du Portugal de 9,5% en 2010, à 2,2% en 2012. Entre 2010 et 2011 les deux pays se sont consolidés plus que l’Allemagne en cinq ans. Et la même chose arrive avec les salaires : entre 2003 et 2007 les salaires réels sont tombés de 3,3 % en Allemagne. En Grèce ils sont tombés de 13 % entre 2009 et 2011, de nouveau le double en un an que l’Allemagne en cinq, et au Portugal et en Espagne, 10 % et 7 % respectivement en trois ans. « Le problème n’a pas été le manque de volonté de grecs, des Espagnols et des portugais pour corriger leurs problèmes de déficit », dit Dullan.

La découverte de la Méditerranée

Que la situation économique allemande se présente comme modèle dans le contexte de l’eurocrise, ignore, de plus, quelque chose d’aussi basique que les vives différences entre des systèmes capitalistes existants au sein de l’eurozone. Après des siècles de vie en commun en Europe, l’Allemagne semble ne pas avoir découvert encore la Méditerranée, dans le sens le plus littéral de l’expression. Les systèmes dénommés du « capitalisme méditerranéen » de pays comme le Portugal, l’Espagne, l’Italie ou la Grèce, ne peuvent pas être comparés aux « économies coordonnées » du nord de l’Europe, comme celle de l’Allemagne, beaucoup plus organisées, avec un système de salaires intégré dans le secteur privé et une éducation et une formation professionnelle organisées vers celui-ci. A cela s’ajoute une plus grande capacité d’accords syndicaux en matière de salaires et de temps. Cette plus grande organisation générale interne permet de formuler des stratégies impensables au Sud et c’est ce qui définit l’avantage comparatif de l’Allemagne dans l’industrie dans son contexte européen.

L’Allemagne a une structure économique particulière ; industrielle, exportatrice, avec des fortes petites et moyennes entreprises qui sont leaders mondiaux et aussi avec de grands groupes multinationaux. Transplanter ses recettes à d’autres pays européens sans écouter les différences structurelles, est aussi absurde que de chercher en Espagne à transformer l’Andalousie en Pays Basque. Ignorer la différence interne du capitalisme et annoncer un modèle du Nord pour tous avec des réformes structurelles orthodoxes, revient à ne pas comprendre le plus basique : la réalité même et la diversité de l’Europe. [12]

L’euro-recette allemande actuelle contre la crise, axée sur la politique d’austérité et sur la discipline pour l’imposer, ne semble pas non plus comprendre la différence existante entre des pays d’une union monétaire et des entreprises. Comme le dit Heiner Flassbeck, ex-secrétaire de l’État allemand des finances et actuellement économiste de l’UNCTAD, « l’Allemagne n’a pas compris que la compétition entre des nations dans une union monétaire comme l’eurozone, est d’aller contre ses clients ». Pour le moment l’excédent commercial allemand résiste grâce à la croissance incertaine de la demande en Chine et d’autres lieux, mais la ruine des associés européens pourrait se retourner à moyen terme contre elle, puisque l’Allemagne exporte la moitié de son produit national et 40 % de cette moitié se vend en Europe. [13] Pendant ce temps, son application est désastreuse pour les pays du sud de l’Europe et le sera aussi pour la cohésion européenne. Le cas du « sauvetage de la Grèce » est paradigmatique.

La société de ce pays se sent, « comme dans un labyrinthe avec toutes les sorties bloquées ». Avec l’application de la recette allemande, les salaires sont été taillés entre 20 % et 25 %, la production est tombée de 11 %, la recette fiscale de 18 % depuis l’année dernière, 60 000 entreprises ont fermé depuis l’été, les fonctionnaires souffrent de leurs salaires impayés pendant des mois, dans les hôpitaux, qui subissent la réduction de 40 % du budget de santé en 2010, on manque du matériel, et dans les écoles de livres. Plus de 70 % de l’argent économisé est destiné au paiement de la dette, cependant la dette ne diminue pas, mais elle augmente : elle était de 120 % du PIB en 2010, et elle est de 170 % du PIB en 2012, après deux ans de rigueur. [14]

Le « sauvetage de la Grèce » est le pseudonyme du grand chapitre européen du sauvetage public du secteur financier dans lequel l’austérité des pauvres, des non responsables de la crise, paie les pots cassés. La plus part des 199 000 millions du deuxième fond « de sauvetage » (130 000 millions du fond lui-même, plus de 69 000 millions des restes non utilisés du premier et le montant de l’échange de bons), est destiné aux banques : 93 000 millions pour la dette des créanciers privés, de 35 000 millions en garanties de bons déposés à la BCE, 23 000 millions pour recapitaliser les banques grecques, 30 000 millions pour stimuler l’échange de vieux bons par des nouveaux et 5 500 millions pour payer de vieux intérêts de la dette. [15]

La dégradation grecque, qui maintenant commence en Espagne et dans d’autres pays du Sud, génère en même temps un enchérissement spéculatif du paiement de la dette et un flux d’argent en sens inverse à celui produit en Europe pendant les années de la bulle immobilière. Si à l’époque l’argent de l’excédent exportateur nourrissait la spéculation immobilière avec un fleuve de capitaux de direction nord - Sud, maintenant c’est l’argent qui a peur du secteur privé du Sud qui cherche refuge dans la dette publique allemande, qui est refinancée à des intérêts à mourir de rire grâce à la misère de ses associés de l’euro. [16]

En désintégrant l’Union

Durant les deux dernières années, le discours allemand sur cette situation a consisté en un mélange de prescription, le sermon d’une Europe vertueuse du Nord à une Europe dépensière du Sud, et de « bravade » autoritaire, pour utiliser le terme employé par l’ex-chancelier Helmut Schmidt. Des hommes politiques et des publicitaires se sont consacrés à soutenir une rhétorique nationaliste très dissolvante, dirigée sur la « paresse » et l’inefficacité du capitalisme méditerranéen et combinée avec un pleurnichement constant sur la quantité du versement d’argent allemand. Dans le premier fond du « sauvetage grec », l’Allemagne a apporté 36 000 millions sur un total 130 000 millions apportés par tous les autres associés de l’euro. En termes absolus c’était l’État qui a le plus apporté, pour la simple raison que l’Allemagne est la plus grande économie et possède la population la plus nombreuse en Europe, mais six autres pays apportent plus que l’Allemagne dans un compte par tête de pipe et dix autres, l’Espagne comprise, la surpassent dans la quote-part rapportée au PIB consacrée à cela. L’argent n’est pas un cadeau mais c’est un crédit avec un intérêt considérable : en 2010 le sauvetage grec a rapporté a l’Allemagne 198 millions d’euros. Mais seulement en Allemagne il y a une vraie plainte nationale d’une opinion publique désinformée sur cette situation. La classe politique nourrit cette plainte avec son populisme et en même temps est esclave de celle-ci.

Avec ce discours l’Allemagne a ouvert la boîte de Pandore très dangereuse parce qu’elle divise l’Europe et offense ses peuples. Nous l’avons vu en Grèce où l’on diabolise l’Allemagne, et de même qu’on commence à voir cela en Espagne aussi. L’Allemagne n’est pas consciente de ce qu’elle sème. [17] Dans ce contexte, il est important de souligner, contre tout nouvel anti européanisme réactif, la bonté et l’opportunité de l’Union Européenne. Vue d’une perspective historique, l’Union Européenne est une bonne solution à ce qui existait avant : des nations qui se faisaient la guerre constamment entre elles. C’est pourquoi il faut la conserver, en la réformant et sans demander des poires à l’orme c’est-à-dire sans chercher à faire le superétat européen assis sur le narcissisme de l’image idéalisée de l’Europe cultivée par l’establishment de Bruxelles. Dans la projection extérieure de l’Union Européenne, il faut se faire avec une structure commune ambiguë et pachydermique qui ne complique pas la vie au reste du monde. Obtenir que cette structure ne soit pas impérialiste au XXIe siècle, serait déjà une énorme avancée historique. [18]

Depuis le commencement de la crise, l’apport allemand au fonctionnement de l’Union Européenne est néfaste : si depuis son origine l’establishment de fonctionnaires non élus de Bruxelles a été très peu démocratique, l’intervention du pouvoir allemand l’a rendu encore plus autocratique car par essence c’est une défense face à un excès du pouvoir financier et un rejet des politiques solidaires. Le résultat est doublement décevant : un ressentiment croissant contre l’Allemagne dans le Sud par une politique qui conduit à la catastrophe, et un désenchantement européanisant dans des sociétés, comme l’espagnole, qui ont profondément été européanisantes. Offrir à l’Europe la « femme au foyer souabe », stéréotype petit-bourgeois de l’allemand économe et radin jusqu’à la mesquinerie, comme idéal d’attitude économique aux Européens méridionaux, dénote un manque de vision et un esprit provincial notable, mais d’autres concepts maniés par la chancelière, comme celui d’ « une démocratie adaptée aux marchés » (« Marktkonforme Demokratie ») suggèrent une indubitable intention antidémocratique.

Merkel a évoqué pour la première fois la « femme au foyer souabe » comme modèle au congrès de la CDU de 2008. « Une démocratie adaptée aux marchés » a été étrenné dans un entretien avec la radio Deutschlandfunk, le 1er septembre 2011. Merkel a dit alors, « nous vivons dans une démocratie parlementaire et, c’est pourquoi l’élaboration du budget est un droit basique du parlement, malgré cela nous allons trouver des voies pour la transformer de telle manière qu’elle peut concorder avec le marché ». En tenant en compte que le « pacte fiscal » et la « règle d’or », la limite de dépense élevée à un précepte constitutionnel, déjà rend illégale toute politique keynésienne de dépense qui aspire à donner à l’État un rôle financier actif, le concept sonne comme un mode d’emploi pour le changement de régime, ce qui dans des pays sous intervention ou avec des gouvernants non élus de la Goldman Sachs imposés par Berlin et Bruxelles, semble assez réel. Quand tout cela coule, Merkel propose plus « d’Europe », mais toujours sous la rigidité de l’austérité et de la discipline requise pour la faire. L’apport des conservateurs allemands à une Europe patronale dans laquelle restait déjà peu de l’esprit de la tradition politique française (Liberté, Égalité, Fraternité), ressemble à une tentative de consolider une Europe bismarckienne dont la devise pourrait être « Autorité, Inégalité, Austérité ». Ainsi, les problèmes qui entourent la bêtise du pacte fiscal allemand essaient d’être résolus par une autre bêtise encore plus grande : plus d’Europe en clé allemande. La question est qui veut vivre dans « une démocratie en accord avec le marché » (Marktkonforme Demokratie) suggérée par Merkel.

Une ambition erratique

Mais, que veut l’Allemagne ? Comment l’Allemagne se voit-elle dans son rôle actuel ? Entre 2010 et 2012 elle est passée d’un certain ras le bol pour ne pas pouvoir continuer à être une espèce de « grande Suisse » sans responsabilités extérieures, même avec des tentations eurosceptiques et des rêves de rétablissement du Deutsche Mark, socialement nostalgique comme symbole de temps moins injustes et impliqués où le protagonisme allemand en Europe était principal mais en même temps discret et associé avec la France, à une certaine vantardise, exprimée dans ce que « l’Europe parle allemand » prononcé par le chef du groupe parlementaire de la CDU, parti de la chancelière Merkel, Volker Kauder, au congrès de novembre à Karlsruhe. Des deux attitudes, la première manque d’avenir, puisque l’euro est la partie centrale de la stratégie allemande et sans lui l’Allemagne perdrait une grande partie de son poids spécifique actuel. Il faut, alors, se concentrer sur la deuxième : l’Allemagne cherche t-elle une hégémonie européenne et même plus : recommencer à se positionner comme le Quatrième Reich économique ? Des désirs et des signes en ce sens ne manquent pas, mais l’intention est si illusoire et myope comme le malvenu eurosceptique « seuls nous ».

Vingt ans après la réunification, il est temps de commencer une politique extérieure propre, qui dépasse les « complexes d’infériorité » qu’ a laissé l’histoire, dit l’éditeur de Die Welt, Thomas Schmid, un intellectuel conservateur de référence. Avec Helmut Kohl la ligne était, « empaqueter les intérêts allemands de façon significative dans des intérêts transatlantiques et surtout des intérêts européens, de telle manière que l’intérêt national semblait enfin méconnaissable », dit-il. Maintenant c’est le moment que « la plus forte nation de l’Europe » remplisse cette vacuité. « Nous ne voulons faire de l’ombre à personne, mais nous exigeons notre place au soleil ». En tant que, « actionnaire principal de l’Union Européenne », en tant que « sa plus grande bénéficiaire » et surtout en tant que « un grand centre de pouvoir économique », l’Allemagne a, « la mission d’aller vers le leadership », signale la directrice « d’Internationale Politik », une revue du principal think tank allemand en matière de politique extérieure et de sécurité, la DGAP, dont le dernier numéro est titré « En Allant vers le leadership » (In führung gehen). Ulrich Speck, l’un des auteurs de ce centre sponsorisé par le Ministère des Relations Extérieurs et par de grandes consortiums, défend un rôle allemand dans la « renaissance de l’Occident » dont le fondement serait une Union Européenne que Berlin doit, « utiliser comme levier des stratégies allemandes de politique extérieure ». [19]

« L’Europe a besoin du sens de l’état allemand (Deutscher Staatskunst) pour maintenir stable l’ordre européen dans le mouvementé XXIe siècle », écrit dans un article sur le rôle de l’Allemagne dans l’Union Européenne publié par la principale revue intellectuelle allemande, le juriste Christoph Schönberger. [20] l’Hégémonie, dit-il, « n’est déjà plus un concept impérialiste mais constitutionnel ». Le rôle allemand dans l’UE devrait être comme celui d’Athènes dans la Ligue navale attique, comme celui de la Hollande dans les provinces unies, ou comme celui de la Prusse en Allemagne. Les États-Unis, continue –t-il, sont « affaiblis par leurs guerres » et regarde vers d’autres parties du monde.Dans ce contexte, il faut laisser des complexes de côté ; « L’Allemagne est plus forte que chacun de ses voisins, bien que pas suffisamment pour les dominer tous ». Dans cette hégémonie allemande, correspondrait un rôle à la France « comme celui qui a caractérisé la relation de la Prusse avec le Bavière dans l’Allemagne de Bismarck », dans laquelle le Chancelier de fer attirait le camp prussien vers les bavarois, « avec des distinctions déterminées et des accords ». L’auteur ne se demande même pas si la France serait disposée à assumer tel rôle, ni quels seraient les soupçons et les tensions que réveillerait réveil de la traditionnelle « volonté démesurée de pouvoir » allemande pointée par Helen Saña. [21]

D’autres auteurs sont moins ambitieux et s’en tiennent aux premiers pas : « que Merkel soit candidate pour présider le Conseil Européen ». [22] Les Autres enfin, semblent déjà donner comme une évidence, bien sûr, l’exercice de l’hégémonie de la part de l’Allemagne et réfléchissent à ses contours. Dans une déclaration significative qu’illustrent ces rêves, l’ambassadeur Wolfgang Ischinger, organisateur de la Conférence de Sécurité de Munich et « responsable pour les relations avec le gouvernement » du Groupe Allianz, pouvoir de facto allemand, répondait ainsi à une question au sujet de : « Que doit apprendre des États-Unis l’Allemagne d’aujourd’hui ? » : « le rôle de Hegemon gentil dont le signe d’identité est la solidarité et la générosité, et qui dans ce rôle ne doit pas attendre aucune gratitude, mais les critiques des petits ». [23] Ischinger a organisé, lors de la conférence mentionnée, un conclave militariste avec une forte représentation de l’Otan et du complexe militairo-industriel transatlantique, un cadre de discussion dont l’intitulé était « le rôle de l’Allemagne en Europe et le rôle de l’Allemagne dans le Monde ». Quand un observateur a objecté que le titre correct aurait du être, « le rôle de l’Allemagne en Europe, et de l’Europe dans le monde », l’ambassadeur n’a pas su quoi répondre.

Le « Quatrième Reich » est impossible parce que les comptes ne le permettent pas. Dans l’après-guerre mondiale, les États-Unis représentaient la moitié de la richesse mondiale et une force militaire mondiale incomparable. Leur économie s’élevait à 1,3 billion en 1949, quand celles de la France et de l’Allemagne étaient d’environ 200 milliards, celle du Royaume-Uni de 250 milliards et celle de l’Italie de 152. C’est-à-dire les États-Unis étaient économiquement plus grands que la somme de tous les autres. Aujourd’hui l’économie allemande représente 3,3 billions, 25 % plus que la France, un tiers plus que le Royaume-Uni et elle représente seulement entre 20 % et 25 % du PNB de l’Union Européenne. Son commerce dépend de l’UE à 60 %. Tout cela permet, tout au plus, d’être le « plus grand actionnaire » de l’UE, rôle pour lequel l’Allemagne a besoin des autres actionnaires. Pratiquer une politique qui va contre les intérêts de ses associés est complètement invivable. Ce que les suggestions et les velléités hégémoniques de l’Allemagne en Europe évoquent est pure myopie : les hésitations et les doutes d’un pays trop puissant pour être l’un parmi les autres en Europe, mais trop faible pour chercher à répéter une nouvelle tentative de domination continentale. [24]

Le facteur citoyen

Si le Quatrième Reich est impossible, la nécessité de rectifier la ligne allemande actuelle en Europe est impérieuse. Tout indique que c’est un chemin direct vers l’empire de la « Grande Inégalité » en Europe. Dans l’UE il y a déjà 115 millions de personnes en risque de pauvreté, 23 % de la population, selon la statistique officielle des 27 pays. À ceux-ci, il faut additionner encore 100 ou 150 millions au bord de cette situation. Pendant ce temps durant les 15 dernières années, les actifs des trois millions de millionnaires européens ont grandi plus que la somme totale des dettes des pays européens. Ces capitaux pourraient résoudre d’un coup la dette, « mais l’actuelle aristocratie financière a pas vraiment l’intention de céder ses privilèges comme l’aristocratie française d’avant la révolution de 1789 ». [25]

En faveur d’un changement de ligne, sont mises en avant les manifestations sociales et syndicales qui se multiplient au sud de l’Europe, ainsi que les résultats des élections françaises et grecques avec leurs programmes de remise en question du « pacte fiscal » allemand. Et contre, l’état de l’opinion publique en Allemagne et dans d’autres pays du Nord, réticente devant les solutions proposées qui sont vues comme de la simple socialisation de la mauvaise gestion étrangère, ainsi que l’inflexibilité et le dogmatisme des technocrates. Avec des exceptions honorables parmi certains de ses membres les plus vieux, la classe politique allemande a oublié sa propre histoire d’après-guerre, l’accord de Londres de 1953 qui a réduit la dette allemande de 50 % et a introduit un moratoire de cinq ans pour le paiement d’intérêts pour que le pays puisse respirer. Le principal problème c’est que la situation socio-économique allemande ne compromet pas (encore) ses gouvernants. Merkel a confiance dans le fait de gagner les élections de septembre 2013, bien que ce soit au prix d’un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates avec elle à sa tête, comme dans la période 2005-2009, ce qui n’invite pas à un changement de ligne. Son opposition, le SPD et les verts, c’est à peine s’ils mettent en qsuestion les caps de sa politique européenne, en partie parce ce sont leurs propres leaders (Steinbruck, Steinmeier, Trittin) qui ont donné en 2003 la grande impulsion au programme néolibéral dans le pays avec l’Agenda 2010 qu’ils n’ont pas la moindre intention de réviser.

La question est : y a-t-il a une marche arrière en Allemagne. Reconnaître l’erreur flagrante de sa ligne signifie démonter la légende qui est aujourd’hui au centre du discours politique national. Cela signifierait le suicide politique de Merkel. Une marche arrière serait souhaitable, mais elle mettrait l’Europe face à un autre scénario inquiétant : celui d’une Allemagne humiliée. Celui qui connaît ce pays sait qu’un tel scénario n’est pas de tout une plaisanterie. Le facteur citoyen, une rébellion civile et syndicale coordonnée en Europe, ou dans certains de ses pays, est l’unique chose qui peut modifier la grande régression en cours. Comme le dit Josep Fontana : « ce que nous aurons dans cinq ans sera ce que nous aurons mérité ». [26]

Le consensus au sujet de la nécessité d’appliquer des formules keynésiennes de courte durées est vaste, malheureusement pas en Allemagne, ni dans la bureaucratie de Bruxelles, ni, ce qui est encore plus grave, au sein des gouvernements des pays qui sont en récession qui continuent de souscrire à la politique de la corde qui les asphyxie. Ceux qui dans les pays les plus riches croient que cette asphyxie ne les affectera pas, se trompent, puisque comme le dit James Galbraith, « l’histoire montre que quand la périphérie d’une union économique souffre d’une chute d’une telle envergure, cela a des conséquences sociales et économiques pour la région centrale ». [27]

Croissance : solution et problème

Nous arrivons ainsi au point crucial, celui de la sortie de la crise. Reconnaître la bonté et la nécessité de la dépense pour générer une croissance de courte durée ne signifie pas que l’on peut perdre de vue le grand contexte de crise actuelle, qui n’est pas la situation de l’euro, la crise financière, mais quelque chose de clairement supérieur de tous les points de vue. L’invocation de la croissance pour sortir du trou, pour protéger les conquêtes sociales et pour mettre fin à la contre-révolution de la « Grande Inégalité », nous mène directement au réchauffement climatique. Cela nourrit la chaudière du développement non durable environnemental, c’est-à-dire aggrave la crise la plus authentique et principale, celle du changement mondial anthropogénique. Bien que la solution à la conjoncture actuelle de la crise de l’eurozone soit le fait d’obtenir de la croissance, le problème de notre vraie crise, c’est aussi la croissance. Si l’absurdité actuelle du néolibéralisme est de chercher à sortir de la crise avec les mêmes recettes et les mêmes objectifs qui l’ont occasionnée, l’invocation sans critique de la croissance sans nuances porte la même contradiction.

La poursuite aveugle et irresponsable de la croissance est, en même temps, celle qui a créé les bulles spéculatives et celle qui a fait augmenter les émissions mondiales de 40 % depuis 1990. La sortie stratégique de la crise consiste à conjuguer un double et inséparable développement durable, financier et écologique, à surpasser l’irresponsabilité dé régulatrice, des marchés et des émissions, de payer les dettes économiques et écologiques. Le culte à la croissance est à l’origine de ces deux fausses libertés : la spéculatrice et l’émission monétaire. L’austérité, non comme moyen de maximiser des bénéfices et d’augmenter l’inégalité, mais dans un paradigme de changement vers des énergies renouvelables, avec un changement de valeurs et, au moins dans les pays riches, un mode de vie plus modeste, c’est non seulement souhaitable, mais c’est fondamental. Sans l’austérité, sans un appauvrissement relatif des plus riches mondiaux qui diminue la demande de ressources naturelles et la génération de résidus, il n’y a pas de sortie de la crise de civilisation. Comprendre cela détermine que notre recours à la croissance est très tactique et très dirigé vers le court terme, tandis que l’objectif stratégique doit être plutôt le contraire : la décroissance, ou comme dit Herman E. Daly, une « économie de l’état stationnaire ».

L’état stationnaire d’une économie, « est un système qui permet que l’on produise un développement qualitatif, mais non une croissance quantitative ajoutée », explique Daly. « La croissance implique d’introduire une plus grande quantité du même type de choses, le développement suppose d’introduire une quantité égale de quelque chose de mieux », dit. « L’économie doit s’adapter aux règles de l’état stationnaire : atteindre un développement qualitatif et freiner la croissance quantitative ajoutée », parce que, « la dite croissance économique est déjà antiéconomique, échoue, nous transforme en plus pauvres et non en plus riches », ajoute. Naturellement, il faut distinguer entre le Nord et le Sud, pays pauvres et pays riches. Dans les pays pauvres la croissance du PIB continue encore de permettre que progresse le bien-être, tant qu’il y a une distribution raisonnable, soutient Daly. Au sujet des pays riches, « ils devraient réduire la croissance du flux métabolique pour libérer des ressources et un espace écologique pour l’usage des pauvres, en même temps que de se concentrer sur les efforts autour du domaine local pour améliorer son développement technologique et social, à partager librement avec les pays pauvres ».

La transition énergétique exige d’énormes investissements. L’Allemagne est le pays européen avec le plus de responsabilité dans l’actuelle recette néolibérale de la crise de la zone euro et en même temps, le plus avancé dans ses plans pour un changement de modèle énergétique. Sa société est, sûrement, la plus consciente et motivée d’Europe pour aller vers une transition énergétique. L’arrêt total de l’’électricité nucléaire en 2022, décidée l’année dernière, va lancer les investissements en éoliennes avec l’objectif de générer dans neuf ans 35 % de l’électricité par des sources renouvelables (aujourd’hui 17 %). Que ce changement vienne déterminer les intérêts des oligopoles énergétiques habituels, avec le bénéfice au centre et leur tendance à de grands projets impériaux et centralisés, lance un nouveau défi citoyen en vue d’une « socialisation » - ne pas confondre avec une « étatisation » simple - du système énergétique, avec une création de nouvelles formules et des institutions de gestion et de contrôle. [28]

Il n’y a pas d’économie écologique sans justice sociale. Le changement énergétique c’est pour vivre autrement. D’une manière plus simple, plus tranquille et moins frénétique. Comme le dit Tim Jackson, « la prospérité a à voir avec la qualité de nos vies et des relations, avec la solidité de nos communautés, et avec un sens de conscience individuelle et collective. La prospérité a à voir avec l’espoir. Elle donne de l’espoir pour l’avenir, l’espoir pour nos enfants, donne de l’espoir pour nous-mêmes ». [29] Comme tous, l’Allemagne, est convoquée au travail de cette réunification supérieure qui sort l’humanité de la préhistoire. Elle peut beaucoup apporter. Bien qu’au jour d’aujourd’hui il n’y ait d’autre solution que de faire face à son gouvernement qui est à la tête du programme de la « Grande Inégalité », en Europe nous ne pouvons pas nous passer de l’Allemagne, ni mépriser cette nation pour les défis compliqués du siècle qui nous attendent.

Notes

[1] Des données du PNUD, 2005. Le livre de FONTANA, « Por el bien del Imperio », 2012. [2] Rudolf Hickel. Schöpferische Zerstörung. Warum Deutsche Bank & Co. Zerschlagen werden müssen. Dans : Blätter für Deutsche und Internationale Politik. [3] Norbert Walter, ex-économiste en chef de la Deutsche Bank, dans « Is Mercantilism Doomed to Fail ». Intervention à la réunion annuelle de l’Institute for New Economic Thinking, INET, célébré à Berlin le 13 avril 2012. Le chiffre de deux billions d’euros comme prix pour la réunification, sont à Walter. D’autres sources parlent d’un billion d’euros c’est-à-dire du 4 % du PIB allemand le long de 25 ans, de 1995 à 2015. [4] OIT, données entre 2000 et 2009. [5] Frankfurter Rundschau, 23/03/2012. [6] La Deutsche Bank, la première banque allemande, est l’objet au jour d’aujourd’hui de procès du gouvernement des Etats-Unis, de la Société Loreley, de l’autorité financière intérieure des États-Unis, du Fonds de Pensions des Professeurs Américains (TIAA) et de l’inspection boursière des États-Unis (SEC) pour manipulation et vente frauduleuse de CDO, d’escroquerie, d’escroquerie hypothécaire, etc. La banque allemande est propriétaire de plus de 10 % des logements vides de Baltimore et d’autres villes des Etats-Unis. [7] Entretien de l’auteur avec le statisticien allemand Gerd Bosbach, « « Il faut être critique avec les chiffres » dans La Vanguardia Digitale, 29/5/20111. (En espagnol) [8] Pour le rôle de cette institution, ainsi que la manipulation médiatique en Allemagne, voir : Albrecht Müller, Meinungsmache. Wie Wirtschaft, Politik und Medien uns tu donnes Denken abgewöhnen wollen, 2009. [9] The Economist, 22/12/2007 [10] Voir, entre autres, Die Tageszeitung, 22/02/2012. Die Hartz IV Bilanz. [11] Voir Frankfurter Rundschau 01/02/2012, Der Preis donne deutschen « Jobwunders » NDR 26/01/2012. Le traitement de l’information de cette réalité en Espagne considère la propagande officielle comme bonne ; voir le rapport de l’agence EFE du mars passé ; « l’Allemagne a été le pays de l’UE qui a créé le plus nouveaux postes dans la première moitié de 2011 », sans même mentionner que 75 % sont des postes de travail sont précaires ou « atypiques ». En janvier le ministre espagnol d’Économie Luis de Guindos a mentionné l’Allemagne comme « le pays qui n’a pas eu de détérioration de son marché du travail ». [12] Sur la diversité du capitalisme dans l’eurozone, voir le Hall et Soskice, 2001, ou Wendy Carlin, 2011. « Understanding the Eurozone crisis ». Aussi l’intervention de Carlin devant la réunion annuelle de l’INET à Berlin : « The Future of Europe, North et South », Avril 2012. [13] Heiner Flassbeck, dans Germany and Japan and the Exhaustion of Debtor Countries. INET, une réunion de Berlin, 13/04/2012). [14] Voir, entre autres Marie Margaronis dans The Nation 13/02/2012. [15] Financial Times Deutschland, en février 2012. [16] L’Allemagne a gagné 18.000 millions d’euros entre le début 2010 et le milieu 2011, grâce aux intérêts faibles de sa dette que la crise des autres rend possible. Si la tendance pour les bons à six ans se maintenait faible jusqu’à 2015, le pays économiserait environ 44.000 millions dans en intérêts. Une estimation de Landesbank Bremen et de Die Welt, 08/11/2011. L’Institut d’Économie Mondiale de Kiel estime que si les intérêts se maintiennent à leur actuel niveau jusqu’à la fin de l’année, l’Allemagne aura épargnée jusqu’à 100.000 millions dans les cinq dernières années. Financial Times Deutschland, 14/06/2012. Le chiffre, dit le quotidien, « offre des munitions à ceux qui demandent que l’Allemagne se compromette plus dans la solution de la crise de l’euro ». [17] En 2010 j’ai interrogé le Ministre des Affaires Etrangères Guido Westerwelle sur le ressentiment que semait en Europe le discours d’une Allemagne vertueuse dont les banques étaient impliquées jusqu’au cou dans les bulles immobilières. Il m’a regardé comme je disais une excentricité. Maintenant son ministère organise des campagnes d’image en invitant à Berlin à des journalistes européens pour leur expliquer les motifs de sa politique. [18] Voir sur ce sujet la critique du narcissisme européen que Perry Anderson fait dans, The New Old World, 2009. Aussi sa critique à l’ « alternative » arrosée de sauce exclusivement allemande qui entoure le Zur Verfassung Europas, du philosophe principal allemand vivant, Jürgen Habermas, 2011. [19] Schmid dans Internationale Politik, DGAP, Décembre 2010. En 2008 et pendant la campagne électorale de 2009, la chancelière Merkel a dit à plusieurs occasions que l’objectif était que l’Allemagne sorte de la crise « avec son rôle dans le G-20 consolidé ». Internationale Politik, « In führung gehen », Mai / juin 2012. [20] Christoph Schönberger, « Hegemon wieder willen. Zur Stellung Deutschlands in der Europäische Union ». Dans Merkur, janvier 2012. [21] Interview avec l’auteur dans La Vanguardia digitale, 15/02/2011 [22] Gunter Hofmann dans « Internationale Politik », DGAP, avril 2012. [23] Die Welt, 05/02/2012. [24] Voir à ce sujet l’intervention du ministre des Affaires étrangères polonais, Radoslaw Sikorski 03/02/2012 dans la Conférence sur sécurité de Munich. [25] Peter Schwarz dans WSWS, 17/01/2012. [26] Une interprétation de la crise. Conférence prononcée à Léon, Espagne, mars 2012. [27] Dans le, Financial Times Deutschland, 15/04/2012. [28] Voir, par exemple, Bontrup/Marquandt, « Chancen und Risiken der Energiewende ». Hans-Böckler Stiftung, Mars 2012. [29] Dans la Prospérité sans croissance, 2011. Les considérations de Daly dans, Une Économie de l’état stationnaire. Rôles des relations ecosociales et changement social, printemps 2012.

(Contribution à la conférence sur « Les droits sociaux dans des temps de crise », organisée par le Gouvernement Basque. Bilbao, mai 2012 La Vanguardia. Barcelone, le 19 juin 2012. Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi El Correo. Paris, le 27 juin 2012. Cette création par http://www.elcorreo.eu.org est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 Unported.)


Commentaires

Logo de Antonio
jeudi 9 mai 2013 à 13h44 - par  Antonio

Je vais conserver cet article pas loin de mon regard tellement il y a d’informations nécessaires à tout moment. Super document, facile à lire malgré sa taille.
Merci Rafael

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