FADO, UNE HISTOIRE MOUVEMENTEE

lundi 5 mai 2014
par  Jean-Luc Gonneau
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Le fado est probablement la plus ancienne musique urbaine encore vivante, et même, ces dernières années, en plein développement. Il apparaît dans les quartiers mal famés de Lisbonne vers 1820, chanson née de mélanges dans les tavernes et les bordels de Lisbonne, issue de ce que les marxiens nommeraient lumpenprolétariat. Au 19e siècle, « fadista » a d’abord le sens de voyou, proxénète, puis s’étend aux interprètes de fado (parfois proxénètes pour ces messieurs, souvent prostituées pour ces dames). Ce double sens s’affaiblira avec le temps mais perdurera jusqu’au milieu du 20e siècle. Le fado primitif se danse aussi, très collé-collé. Ce fado dansé, parfois interdit pour obscénité, disparaît avant la fin du 19 siècle. La guitare portugaise, d’origine anglaise devient peu à peu indispensable au fado, et en constitue toujours un élément majeur d’identification du genre. Dès l’origine, existent des fados rapides, souvent joyeux, et des fados lents plutôt tristes.

Le fado des premiers temps, aux textes souvent très crus, est vilipendé par la « bonne société » lisboète et une bonne partie de la classe intellectuelle. Des demandes d’interdiction se multiplient. Mais, très tôt, des noceurs de l’aristocratie, des artistes viendront s’encanailler dans les quartiers mal famés où se donne le fado. Severa, prostituée de la Mouraria, défraiera la chronique par une liaison avec un aristocrate de grande famille. Scarnicchia, son pendant du Bairro Alto, issue d’une « bonne famille », tombe dans la prostitution. Les deux mourront très jeunes et misérables, l’une de tuberculose, l’autre de syphilis. Les fadistes de ce temps ne sont pas des professionnels. Ils ont des emplois modestes (Calafate, le chanteur le plus connu de l’époque, est, comme son surnom l’indique, radoubeur) et/ou vivent d’expédients, trafics, vols, prostitution. Pour tout salaire de fadiste, un repas ou un coup de rouge. Malgré les nez pincés de la « bonne société », le fado plait. Il parle des peines et des joies de la vie et touche un public qui s’élargit. On vend dans les rues, à la criée, des recueils de fado qui s’arrachent de plus en plus.

C’est par le théâtre que le fado va partir à la conquête de l’ensemble de Lisbonne. La vie tumultueuse des fadistes est une source dramatique de choix. Le dramaturge Julio Dantas, donne dès 1901 un drame, A Severa, librement inspiré de l’histoire de la fadiste, qui sera un grand succès (Amalia Rodrigues reprendra le rôle au théâtre dans les années 1950, un film, le premier film parlant portugais en sera tiré en 1931). Maria Vitoria, fadiste débutante, est repérée par un imprésario et triomphe au théâtre dans des revues. Elle aussi, minée par une vie chaotique, mourra jeune. Un théâtre de Lisbonne porte toujours son nom. Dans les premières années du 20e siècle, outre le théâtre, le fado envahit les salons de la bourgeoisie, souvent accompagné au piano, instrument bourgeois emblématique. Mais il ne quitte pas pour autant les quartiers populaires. Il se politise, aussi, avec l’apparition des fados « républicains », « socialistes », « anarchistes », qui fleurissent dans les dernières années de la monarchie et sous la première république. Il se répand, enfin, au fur et à mesure que les ménages s’équipent de radios, où le fado occupe une place de choix.

L’arrivée au pouvoir d’Antonio Salazar (il y restera quatre décennies) déclenche une polémique violente au sujet du fado. Il faut interdire cette « chanson de vaincus », exigent certains. Mais plutôt que d’interdire, on va encadrer : mise en place d’une censure tatillonne (chaque texte de fado doit être approuvé par la censure), professionnalisation du fado (le fado amateur, le fado « vadio » (voyou) où chaque personne présente peut chanter un ou deux fados est interdit ; mais il subsistera en fait), chaque fadiste doit déposer son répertoire à la censure, et il lui est interdit de s’en éloigner, on crée des maisons de fado (casas de fado) très réglementées, où il est conseillé de décorer les lieux avec des symboles du Portugal éternel.

Ce fado encadré va être mis au service du régime, notamment par le biais de la radio, puis de la télévision. Sa grande prêtresse sera Amalia Rodrigues. On lui reprochera plus tard ce lien avec la dictature salazariste. En fait, il apparaît qu’elle fut avant tout manipulée : Amalia n’avait pas une conscience politique aigüe. Malgré la censure, des poètes de talent écriront pour le fado.

Le 25 avril 1974, un soulèvement militaire massivement appuyé par la population, met fin à l’Estado Novo mis en place par Salazar. Le nouveau pouvoir se méfie du fado, on dénonce les « 3F », fado, fatima, foot-ball, par lesquels le salazarisme endormait le peuple. Sous la plume d’intellectuels de gauche, on retrouve certains des arguments que la droite fasciste développaient 40 ans plus tôt : pauvreté musicale, fatalisme des textes. Oubliés les fados de gauche de la période républicaine, négligé le fait que plusieurs vedettes du fado demeuraient engagées à gauche. Temps difficiles pour les maisons de fado, souvent désertées, pour les artistes (dont Amalia Rodrigues, un temps interdite de radio et de télévision). Le fado fut en péril. Mais, a dit un amateur, le fado est immortel. Il a repris depuis une vingtaine d’années un essor remarquable. Les vocations multipliées ont donné naissance à de nouvelles générations de fadistes extrêmement talentueuses. Certaines « stars » du fado connaissent des carrières internationales Ils sont accompagnés par une nouvelle génération de musiciens à la virtuosité exceptionnelle. En France même, mais aussi en Belgique, en Angleterre, au Canada, aux USA, nous avons vu éclore des chanteuses et chanteurs qui ont découvert le fado dans leur pays d’adoption. Le fado fait partie, depuis 2011, du patrimoine immatériel culturel mondial de l’UNESCO. Cette reconnaissance ne doit pas simplement lui permettre de se conserver, mais surtout, de se développer.

Texte paru également dans l’Humanité-Dimanche


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