HAINE DE LA GRATUITE, GRATUITE DE LA HAINE

lundi 5 mai 2014
par  Jacques Broda
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« Je ne me croyais pas de force/ à résister, sur le moment / J’ai résisté, j’ai eu la force, / mais ne me demandez pas comment » (Heinrich Heine).

Nous y voilà, au point de l’éthique où elle ne se suffit plus à elle-même, les verrous, les limites, les valeurs, sautent les uns après les autres, les unes après les autres, comme si nous étions les maillons d’une haine magique (Marina Tsvetaeva). La gratuité, figure imaginaire et réelle de l’égalité, droit pour tous, similitude, co-présence, affectation des ressources et du travail sans limite à l’attention de chaque-un, prolongement extraordinaire du service public, la gratuité peut déclencher la haine, le mépris, l’hostilité. De par son être elle efface la distinction, la discrimination, la ségrégation.

L’attaque est violente, sans précédent, menée au plus haut niveau, une volonté politique de casse des services publics et de l’accès de tout pour tous, elle est relayée aujourd’hui au sein-même des couches populaires. La gratuité des transports, de l’école, de l’eau, est loin de faire l’unanimité.

L’argent comme mode d’accès à la jouissance des biens est un outil de sélection, il tient à distance le pauvre, le précaire, le populaire. Ne pas se mélanger, se fréquenter, se côtoyer est devenu un enjeu de classe et de fragmentation des classes dites populaires.

Pourtant elles résistent, s’organisent, tentent de dépasser toutes les entreprises de division, d’éclatement, de dispersion. Elles développent une culture du service public, comme droit inaliénable et conquis de hautes luttes aux biens pour tous. La lutte des classes atteint une acuité hyper-violente, elle se joue aussi à l’intérieur de la classe quand se disloque le sentiment d’appartenance et d’égalité de droits. Se noue une contradiction antagonique entre le commun et l’a-conscience de classe.

La haine en son objet interne-externe, projective, défensive, agressive, attaque le désir et le projet, ceux qui en sont porteurs, luttent dans un véritable bras de fer interne-externe. Deviennent paradoxalement objets de mépris ou d’indifférence. C’est une conversion, une tentative de rejet hors de soi d’une partie de soi. Un arrachement, une dissolution, une métabolisation du même en son contraire, spectaculaire mutation anthropologique. De gauche à droite, du solidaire au censitaire, du prolétaire à l’in-solidaire, de l’amour à la haine.

L’éthique n’y suffit plus, le politique craque, la question n’est pas idéologique, ou plutôt si. Les Appareils Idéologiques d’Etat mènent depuis quarante ans une offensive générale dont le but est de détricoter tous les acquis, entraînant dans cette spirale folle l’humanité. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, dans le réel et dans l’imaginaire médiatique une forme de haine de la gratuité, de la sécurité sociale, au sens de la sécurité de vivre dans le social, est diffusée à longueur de temps, d’ondes et d’images, obscènes et indécentes quant aux vécus réels des familles réelles, qui n’en peuvent plus de voir échapper au fil des jours leurs droits de vivre.

Beaucoup résistent, encaissent, combattent, gagnent parfois, à force d’énergie, de bontés associées, de solidarités horizontales stupéfiantes. Là où l’autre, n’est ni un rival, ni un ennemi, mais une responsabilité, une source d’imprévus.

L’éthique n’y suffit plus, aujourd’hui résister nous oblige à aller chercher au plus profond de soi les raisons d’espérer, agir. J’ai résisté, j’ai eu la force, mais ne me demandez pas comment. Si, justement savoir le ’comment’ du ’faire’ et du ’dire’ est essentiel. Osons, la notion d’intériorité, l’intime de l’intime, à l’intérieur de l’intérieur, dialogue ou plutôt monologue intérieur dans le dialogue intérieur où chaque sujet en son âme et conscience tente de sauver l’homme, de se sauver comme homme. Ce dialogue muet, silencieux frappe les nuits d’insomnie.

Internationale du souffle, sous les étoiles, allongés, chacun à sa manière prend les résolutions des intentions à l’acte et aux dires qui sauveront, aideront, aimeront, lutteront. Ce double travail psychique, être et être au-delà de l’être puise souvent dans la mémoire. Alliance entre le ’devoir de mémoire’ et la mémoire du devoir.

L’intériorité, force de la solitude et de l’incompréhension, oblige l’être de lui-même, à être autrement qu’être. C’est-à-dire, ne pas se contenter d’être. Inventer un autrement, au-delà de l’être. Cette injonction peut paraître insupportable dans sa tension, son exigence morale, transcendant tous les réels, violences et misères. Pourtant elle est la seule force productive non asservie par le capital. Elle est un véritable défi à l’impérialisme qui transfigure la société en machine à broyer l’humain.

Et puis, et puis, nous sommes la quatrième génération, issue de la victoire sur le nazisme et les fascismes, des guerres coloniales, de l’exploitation de masse de nos ancêtres, de l’exclusion des pères à la domination des mères... Nous sommes la quatrième génération issus de la Résistance, de Mandela et Angela, nous avons en nous des trésors de signifiants, ils nous ont construits, nous ne les connaissons pas, ils nous font à notre insu. Ils résistent, appels in-ouïs de voix archaïques, une écho-graphie de l’âme.

Certains ont basculé. Beaucoup, ont renoncé. Ils ont révisé à l’intérieur d’eux-mêmes le passé, oublié, effacé, dénié, refoulé, pour ne pas dire piétiné.

Nous avons mal au cœur.

Nous sommes la quatrième génération, pour nous l’Histoire n’est pas finie, elle est infinie. Notre intériorité a du mal à s’exprimer, en nous résonne des chants, des mots et des images incroyables, du temps d’avant-avant. Nous sommes la quatrième génération. Notre intériorité est infinie. Sur le moment nous ne pensions pas avoir la force de résister. Nous avons résisté, nous avons eu la force. Demandez-nous comment !

Texte également paru dans L’Humanité


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