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NIELS BOHR : GRANDES ET PETITES VERITES

EN HOMMAGE A EDGAR A. SILINSH
jeudi 12 juin 2014
par  Jacques-Robert Simon
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En 1913, Niels Bohr (1885-1962) proposa une structure pour l’atome qui complétait et améliorait le modèle planétaire imaginé par Rutherford qui était basé sur des principes uniquement classiques qui ne permettaient pas de donner une interprétation satisfaisante de la nature discontinue (quantique) des spectres atomiques. Son modèle prévoit que les électrons gravitent à des rayons fixes autour du proton. Heisenberg démontrera qu’en toute rigueur ceci n’est pas exact. Mais Niels Bohr se méfiait de toute vérité par trop omnisciente et les limitations de son propre modèle n’ont pas dû l’affecter. D’ailleurs il s’est toujours interrogé sur la nature des vérités qu’il proposait, comme de celles qu’on lui proposait.

Des désaccords, quelquefois vivement exprimés, peuvent séparer deux personnes pourtant issues d’un même terreau scientifique, ayant connu les mêmes personnalités, ayant exercé des professions comparables, l’un par exemple en France, l’autre en Angleterre. L’un se trompe-t-il, l’autre a-t-il raison ? L’un détient-il la vérité, l’autre ne peut-il pas se dégager de l’erreur ? Et si il était tout bonnement impossible d’édicter des vérités intangibles, d’autant plus impossible que l’on s’attache à réfléchir avec soin et circonspection lorsqu’on s’attaque à un problème ?

Dans toute situation périlleuse, le réflexe est de se réfugier derrière un maître. A cet égard, s’abriter derrière Niels Bohr (1885-1962) peut sembler de bon aloi : « L’opposé d’une déclaration exacte est une fausse déclaration. Mais l’inverse d’une vérité profonde peut être une autre vérité profonde ». Edgar Silinsh, qui me fit connaître et surtout comprendre cette citation, utilisait souvent une autre version du même auteur : « Une grande vérité est une vérité dont l’opposé est aussi une grande vérité ». Si cette affirmation est correcte, mais n’est-ce pas par essence impossible, une dissension n’aurait pas obligatoirement une origine liée à une bonne ou mauvaise appréhension de la réalité, mais serait seulement associée à la nature même de la discussion.

Il est assez facile d’illustrer le fait que l’inverse d’une proposition correcte est une proposition fausse. « La bicyclette est rouge, elle n’est pas bleue » n’est pas compatible avec « la bicyclette est bleue, elle n’est pas rouge ». Toutefois, les choses se compliquent rapidement, même pour des considérations élémentaires, si la bicyclette est à la fois rouge et bleue. A partir de quelle proportion de la couleur rouge la bicyclette pourra-t-elle être considérée comme globalement rouge et non pas bleue ? Plus de la moitié semblent une hypothèse raisonnable. Mais comment cette moitié se définit-elle ? Par la surface recouverte ? Mais la surface recouverte est-elle assimilable à la surface visible ou bien les parties cachées importent-elles tout autant ? Les parties qui ne sont pas directement visibles n’ont a priori aucune raison d’être prises en compte puisqu’elles n’influent pas sur la perception immédiate que l’on a de l’objet. Dans ces conditions, la bicyclette sera déclarée « rouge » si l’impression globale de l’observateur l’a déclarée telle. Mais est-il plus important de privilégier une impression de prime abord, par essence superficielle, ou un examen plus approfondi qui cerne plus correctement la réalité dans sa complexité ? Il est possible de se débarrasser de ce problème, qui commence déjà à devenir épineux, en se permettant de déclarer plus précisément que la bicyclette est « rouge et bleue ». Mais alors, les roues brillantes de leur métal non dissimulé par une quelconque peinture doivent-elles être tenues pour parties négligeables ? Et la sonnette si importante pour avertir les passants de l’arrivée du véhicule doit-elle être ignorée ? La bicyclette peut en conséquence être déclarée « bleue et rouge avec des parties métalliques ». Mais le chrome va-t-il réfléchir la lumière de la même façon que l’aluminium ou bien une distinction est-elle nécessaire ? Il est évidemment bien plus correct de ne pas assimiler les deux métaux dans une même déclaration, l’aluminium est bien plus falot que ne peut l’être le chrome qui brille de milles éclats. Distinguons là encore. La bicyclette est devenue « rouge et bleue avec des parties métalliques faites soit d’aluminium, soit de chrome ». Bien ! Mais qui fait une différence sensible entre le chrome et l’aluminium jusqu’à pouvoir associer un nom à une brillance si ce n’est des chimistes, voire des métallurgistes ?

Il devient évident que la nature de l’observateur intervient sur la complétude de la description. Un examen superficiel, pour ne pas dire sommaire, permet de lui attribuer une couleur, un examen plus attentif est susceptible, si l’observateur est assez attentif et s’il possède les connaissances nécessaires, d’affiner considérablement cette description. Il n’y a toutefois aucune raison de penser qu’une description exhaustive puisse être faite, elle ne pourra très probablement être que tronquée et toujours susceptible d’être complétée par une analyse plus soignée par un homme de l’art mieux formé et plus compétent. Mais qu’appelle-t-on compétent ?

Nous allons maintenant nous débarrasser de notre bicyclette qui nous a (probablement) permis de démontrer que même une affirmation concrète et précise peut être sujette à caution si on prend le temps nécessaire pour l’examiner. Il ne s’agissait dans cet exemple que d’une « petite vérité » : la couleur d’un objet ! Il est maintenant nécessaire de s’interroger à propos d ‘une « grande vérité ». « L’homme est bon » est une affirmation qui peut être soutenue avec la même intensité et le même sérieux que la proposition exactement contraire : « L’homme est mauvais ». Tous et chacun ont pu constater dans leur quotidien la pertinence de ces deux déclarations pourtant incompatibles autant qu’elles sont péremptoires. De multiples grands hommes qui suscitent le respect ont leurs symétriques dans le registre de l’horreur. Cette grande vérité, l’homme est bon, est donc fausse, mais elle ne l’est pas moins que son contraire : l’homme n’est pas bon. Une grande vérité n’est pas, dans ce cas précis, vérifiable quant à son authenticité en examinant la proposition inverse : les deux sont inexactes, même pas approximatives mais fondamentalement erronées. Il en serait probablement de même si l’on énonçait toute autre « grande vérité ».

La Science ne permettrait pas non plus, malgré son intégrité et son impartialité le plus souvent reconnues, d’émettre des « grandes vérités ». La loi de Newton, qui relie la force exercée sur un objet à l’accélération qu‘il subit, n’est que partiellement correcte : elle néglige la résistance de l’air, l’échauffement de l’environnement dû à la chute, les turbulences du milieu et tant d’autres facteurs qu’il est impossible de les énumérer tous. Il est aussi parfaitement impossible de trouver une déclaration qui constituerait l’inverse de la loi de Newton : celle-ci n’est que partiellement vérifiée et son inverse n’existe pas. Ni la Science, ni la Philosophie, ni le bon sens ne permettent donc de trouver des « grandes vérités » intangibles, mais ce sont pour des raisons « in-identiques » dans leurs logiques. La notion de « grande vérité » est donc mise à mal car il n’est pas facile de trouver des domaines d’application ou des exemples précis pour lesquels elle pourrait être illustrée d’une façon incontestable. Il n’en reste pas moins que l’éclairage de la réalité que l’utilisation de cette notion a apporté est utile voire indispensable pour « guider » une bonne compréhension.

Niels Bohr avait parfaitement saisi les limites de validité de sa propre affirmation. Il avait ainsi ajouté : « Chaque phrase que je déclame ne doit pas être prise comme une affirmation, mais comme une question ». Il était donc conscient de la finitude de sa proposition. Formuler avec force un besoin de comprendre tout en admettant que jamais on y arrivera est le plus grand hommage que peut rendre l’intelligence à l’infinie complexité du réel. Il n’est nullement naturel de posséder cette humilité devant l’immensité des ignorances devant lesquelles on se trouve. Il est difficile de se rendre compte du gouffre infranchissable qui sépare des vérités immuables, incontournables, éternelles. Celles-ci ne sont avancées, le plus souvent, que pour être imposées aux autres dans le but d’asseoir une domination.

Le réel étant globalement trop complexe (ce qu’il ne faut toutefois pas confondre avec compliqué), il est tentant de ne considérer qu’une partie volontairement très limitée d’un tout pour tenter d’énoncer une vérité qui ne puisse pas être contestée. Devenir un expert à force d’études et de patience afin de discerner le moindre aspect d’une proposition ! Niels Bohr avait là encore une idée du résultat que l’on pouvait attendre de cette démarche puisqu’il avait déclaré : « Un expert est une personne qui a fait toutes les erreurs qui peuvent être faites, mais dans un domaine très étroit ». Il est certain qu’étudier avec soin et application un domaine très limité permet de donner maints éléments d’explication qui échappent à un examen moins approfondi. Un spécialiste des peintures et des pigments sera à même de fournir une myriade d’explications détaillées et argumentées concernant les couleurs. L’enseignement scolaire consiste pour l’essentiel à apprendre toutes les « vérités » formulées et admises par vos prédécesseurs plus qualifiés. Cette phase d’apprentissage ne laisse aucune place au doute qui n’apparaît jamais dans un enseignement. Le professeur doit édicter des vérités s’il veut le rester. Pour que notre expert soit crédible, encore faut-il que les faits énoncés soient bien quelque peu associés au réel et qu’ils ne soient pas immédiatement récusables lors d’un examen externe. Le statut du professeur rejoint ainsi celui d’un maître dont le destin est de former des disciples. Mais lorsqu’il s’agira de se frotter au réel, l’apprenti, même bien formé, risque fort maints désagréments et échecs. A la lumière des certitudes transmises, l’apprenti expert confortera son savoir à partir des multiples erreurs qu’il ne manquera pas de faire lorsqu’il appliquera ses études livresques en faisant des expériences. Mais devenir expert expose également à un péril bien plus conséquent. La complexité du réel fait que d’innombrables causes produisent le moindre des effets. Des relations simples cause-effet ne sont retrouvées que pour des cas idéaux qui ne concernent qu’exceptionnellement ce que l’on expérimente dans un quotidien. L’expert uniquement préoccupé de son propre domaine ne peut pas prendre en compte des facteurs qui dépendent d’autres secteurs. Il est banal de dire que devenir expert met à l’abri des petites erreurs mais certainement pas des grandes. En particulier, votre savoir vélocipédique ne vous aidera en rien pour choisir entre une bicyclette et une automobile pour faire un trajet respectueux de l’environnement. Les personnes ayant une vue générale des problèmes sont généralement plus fiables que celles qui n’analysent que des fragments de ceux-ci.

Il faut se rendre à l’évidence : pouvoir énoncer des vérités grandes ou petites relève d’un dogme. Un individu donné ne peut proposer que des certitudes. C’est la confrontation de « ses » certitudes avec celles des autres qui permet d’obtenir des vérités admises par un grand nombre, quelquefois même par tous. Même les physiciens les plus dépouillés d’irrationalités savent avec « certitude » que toute mesure est entachée d’incertitude lorsque qu’on la confine à l’essentiel et à l’infiniment petit. L’observation du réel peut se faire avec la plus grande des objectivités, il n’en reste pas moins que la nature même de l’observateur, sa culture, son passé, son humeur du moment, impactera le résultat de l’observation. Deux observateurs, ou même un même observateur à deux moments distincts de sa vie, peuvent avoir des « sentiments » qui diffèrent essentiellement, il n’y a pas lieu de penser que l’un a raison tandis que l’autre a tort. Une certitude a pour racine un ressenti qui laissera une trace lors d’une analyse rationnelle ultérieure.

Mais puisque rien ne peut être affirmé sans risque d’erreur, toutes les démarches sont-elles équivalentes ? Pour atteindre un but, il reste nécessaire d’avoir des repères, un cadre de pensée, une méthodologie. Plutôt que de vous cogner sans cesse aux parois du bocal dans lequel vous serez comme enfermé, vous aurez peut-être une chance de trouver l’étroit goulot par lequel vous pourrez finalement passer. Dans cette optique, l’enseignement reste indispensable, mais il n’est pas nécessaire d’admettre des certitudes, et encore moins de penser qu‘elles peuvent receler des vérités. Le respect des différences est certainement la vertu la plus précieuse que l’on puisse proposer, même si cette invitation ne peut pas constituer une vérité.


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