L’URBANISME EN QUESTION

ANARCHIE, QUAND TU NOUS TIENS…
lundi 24 octobre 2016
par  Jean-Pierre Lefebvre
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J’ai donné un chapitre au recueil lefebvrien de Hugues Lethierry (paru dans Chronique sociale). La conclusion de l’ami Jean-Pierre Garnier m’interpelle. La pensée d’Henri Lefebvre sur la ville y est revisitée avec profit. Après le live de Bruce Bégout, Suburbia, qui renoue avec l’analyse situationniste de Debord, on mesure avec effarement l’abîme dans lequel sont tombées pensée et pratique urbaine depuis la splendide décennie 70/80 ! JPG rappelle que le milliardaire Warren Buffet a dit : « La guerre de classe existe bien mais c’est l’oligarchie qui aujourd’hui l’a gagnée ». C’est particulièrement vrai de l’édification de la ville, après le temps des utopies des années soixante. Discutant les thèses, lefebvriennes elles aussi, du géographe anglais Harvey, JPG évoque la domination totale des banques, des promoteurs, des hauts fonctionnaires - ajoutons de la couche dominante des vedettes médiatiques de l’architecture - sur le mode d’édification urbaine. Il constate la quasi disparition des luttes urbaines en France comme d’une quelconque inscription dans les programmes politiques de la gauche fût-elle radicale, de tout projet sensé de ville utopique qui échapperait à la réification oligarchique, à la spéculation, à la reproduction des rapports sociaux inégalitaires comme seules motivations. On ne peut qu’approuver sa critique : il s’agit bien d’un Waterloo version ANRU, ce monstre bureaucratique et opaque qui concentre toutes les malfaçons édificatrices à l’infra niveau conceptuel des politiciens alignés sur la pensée Bouygues. Jusqu’aux Verts, totalement illogiques dans leur juste ambition de défendre les conditions de survie sur la planète : comment penser la perspective d’un entassement de huit milliards d’humains dans les villes en fin de siècle, sans imaginer un autre tissu urbain, adapté à une consommation économe, à un autre séquençage du temps (RTT), écologique, peu dense, mixte, accueillant, proxémique, piéton, vert, aussi bellement architecturé qu’un livre à haut contenu culturel, la ville comme œuvre totale réconciliant la masse des humains avec une vie quotidienne enfin spirituelle ? Devant le désastre de l’urbanisation mondialisée, apparemment inexorable, le découragement des appétences révolutionnaires est latent. JPG en dresse un tableau corrosif. Le monde ouvrier a fait défaut, quittant tout espoir révolutionnaire. Sa base la plus faible hante pour lors les antichambres puantes du néofascisme. Mais c’est un maire communiste qui a osé démolir une des utopies urbaines les plus intéressantes des années 70, les Poètes à Pierrefitte, pourtant construite par ses prédécesseurs mieux inspirés. Il y a supprimé 440 HLM peuplés majoritairement de gens originaires du Sud, racisme honteux. La bête immonde est partout en gésine. Devant ce spectacle de désolation, JPG rejette la classe ouvrière qui a trahi et les salariés intellectuels qui seraient en bloc des petits bourgeois, soutiens par nature de l’oligarchie… Il ne reste pas grand monde pour monter sur ses barricades ! Il Ne confondrait-il pas la masse des salariés avec ces quelques universitaires, chiens de gardes qui mettent leur talent au service des puissants ? Faute d’avoir trouvé les supports sociaux majoritaires d’une éventuelle reconquête (les 99 %, libérés de l’oppression médiatique, tels Podemos, Syriza, Occupy Wall Street, etc.), JPG, reprend Mao pour qui si révolution urbaine il devait y avoir ce ne serait pas un dîner de gala mais un massacre en bonne et due forme de ceux qui pensent le contraire (???), terriblement mobilisateur. Mao poursuivait : sur cette table rase une ville mille fois plus belle sera édifiée… On croirait lire le platonico-paulinien Badiou ! Henri Lefebvre se méfiait des utopies architecturales, armées de pied en cap, préférant l’épanouissement des mille sensibilités et de la pluridisciplinarité. Rappelons cependant que les seuls architectes qu’Henri ait rencontré, avant 1980, se limitaient à Pouillon, Boffil, Ciriani, et quelques autres, des post-corbusiens qui faisaient leur miel de l’héritage hygiénique du gourou, c’est vrai contre les prix de Rome qui vilipendaient le génial auteur de Ronchamps, tout en copiant ses idées et simplifiant ses plans de cité radieuse pour inonder les banlieues des trente glorieuses (piteuses) des barres et tours de la ségrégation sociale. Difficile de réfléchir aux fondations des luttes urbaines sans entrer dans ces débats historiques complexes. Réduire l’urbain à une conséquence mécanique d’une lutte des classes élémentaire, c’est régresser au niveau de la brochure hâtive d’Engels sur la question du logement, longtemps seule référence marxiste à l’urbain avant HL. 1956, c’est l’année de Team Ten, les jeunes contestataires des CIAM. Henri avait-il assimilé leurs idées ? Et JPG aujourd’hui ? Ces pionniers ont mis en cause les canons réactionnaires de la charte d’Athènes de Le Corbusier - par ailleurs longtemps pétainiste, comme Cohen et Chaslin le rappellent utilement. Dès cette époque, Team Ten mettait en cause le zonage, la standardisation du logement, les surdensités et surhauteurs des plans Voisin et Obus, leur préférant la forte densité faible hauteur, la mixité, la clarté labyrinthique de Van Eyck, les zones piétonnes, l’organicité professée depuis longtemps par FL Wright aux USA. Dix ans plus tard, cette démarche critique provoque la floraison, brève mais incontournable d’une deuxième génération d’utopistes, parfois d’inspiration marxiste comme Jean Renaudie qui revendique en mai 68 dans « Architecture d’Aujourd’hui », la libération des formes architecturales de l’orthogonalité corbusienne pour inventer une ville solidaire, opposées au less is more et à la ségrégation. Contre l’armée des technocrates conformistes, il proclame : L’urbanisme est architecture ! L’extraordinaire c’est que leurs théorisations sont devenus alors des expérimentations construites. En Angleterre avec Ooley et Jones, en Italie avec Gian Carlo di Caro, en Hollande avec Hertzberger, Van Eyk et Piete Blome, en Espagne avec Padron Lopez, au Japon avec Team Zoo. Ici, Renaudie, Gailhoustet, Buczkowska, Euvremer, etc., en travaillant sur la mixité des quartiers, sur le refus des surdensités, du zoning et de la standardisation du modèle d’entreprise, au profit d’une appropriation individuelle des géométries variées du logement - contre la boîte obligatoire, le triangle , les courbes -, des terrasses plantées favorisant la communication, ils ont conçus de 70 à 90, des quartiers HLM à Ivry d’abord puis à Givors, Saint Martin d’Hères et en Seine Saint-Denis, plusieurs dizaines de milliers de HLM ! Les découvrant tardivement, HL s’est enthousiasmé en 1981 pour cette démarche, nous exhortant à nous constituer, maîtres d’œuvre et maîtres d’ouvrage unis, en avant–garde. Ce qui s’est alors réalisé avec quelques maires ouvriers exceptionnels, c’est, par leur intermédiaire, l’alliance entre la population - les 99% - et la pointe avancée des artistes engagés - ces petits bourgeois dont parle avec un dégoût obstiné JP Garnier quand ils mettaient en échec le monstre étatico-financier ! Il ne s’agit naturellement pas de rendre obligatoire la copie de ces exemples mais de rappeler en quoi ils sont exemplaires, indépassés, et combien ils mériteraient d’être analysés et développés quand institution, médias et lobbies s’acharnent au contraire à les nier, à les exclure des objets d’enseignement, quand ils ne les détruisent pas physiquement !

En pleurant sur la « trahison » de la classe ouvrière, en rejetant en bloc les salariés intellectuels (pourtant largement majoritaires et exploités), en les classant fallacieusement au mépris de la définition marxiste en « petits bourgeois », en classes moyennes, quand y compris avec des salaires de cadres, ils ne possèdent aucun moyen de production et n’exploitent personne, JPG désespère le camp des contestataires : qui pourrait désormais être porteur de masse de la mise en cause du capitalisme dont Piketty et Stiglitz démontrent magistralement sa tendance inéluctable à une inégalité ravageuse et aux crises, et les Verts sa destruction des conditions de survie sur Terre ? Sans doute Piketty souligne-t-il que si les 50% de salariés pauvres ne disposent d’aucun capital, les 40 % supérieurs possèdent généralement leur maison, un petit capital, ce qui ne les prédispose pas à la même radicalité que leurs collègues surexploités et dépourvus de tout capital. L’enseignement à tirer de cette disposition des forces sociales, comme de l’élévation relative du niveau d’éducation, c’est que la libération de l’oligarchie passe nécessairement par une union des 50% les plus pauvres avec les 40% de couches réformistes plus aisées qui expriment cette timidité politique, respectueuse du cadre légal, acceptant les vicissitudes de la lutte politique, la sclérose des partis, le poids des médias oligarchiques. Les petits possédants tendent au conformisme afin de ne pas risquer leur acquit, fût-il maigre. Nombre d’ouvriers manuels en font partie. En opposition avec ce constat réaliste, la seule perspective agitée par JPG c’est le recours à la violence comme deus ex machina, jusqu’à la revendiquer face au légalisme bourgeois qui dès lors peut prétendre défendre la veuve et l’orphelin (lisez mamie Zinzin et le fils Dassault) contre un prétendu terrorisme de gauche. Si le djihadisme est bien parmi d’autres causes une conséquence en dernier ressort de l’inégalité, c’est peu dire qu’il n’ouvre dans son contenu totalitaire aucune perspective révolutionnaire. Pas le moindre programme progressiste mais tout le contraire, la régression idéologique au fond obscur du moyen-âge. Sans doute JPG a-t-il raison de rappeler que les bourgeois n’accepteront pas tendrement de changer ni la ville ni les rapports sociaux mais les forces révolutionnaire depuis Gramsci ont en tâtonnant expérimenté des pistes non insurrectionnelles au changement, autour du concept d’hégémonie idéologique à conquérir par les salariés. Syriza n’a pas engagé de guerre civile pour parvenir au pouvoir.

Nous en sommes là. Les solutions au capitalisme existent, comme à l’aliénation de la démocratie et de la ville. Elles doivent fonctionner dans le rapport de force existant, dans le contexte de la politique héritée, malgré ses indéterminations souvent marécageuses. Le support potentiel de la fameuse lutte finale est constitué par les 99 %, l’énorme masse des salariés, privés de tout moyen de production, immensément majoritaires, y compris naturellement ses couches « intellectuelles » qui occupent désormais 75 % des emplois et qui sont mieux capables de fourbir eux-mêmes les utopies indispensables. Il n’y a pas de solution miracle, que la nécessité pour ces intellectuels, de diverses disciplines, fussent-ils d’origine « petite bourgeoise », de se libérer du carcan étatiste de l’Université rabâcheuse, de rejoindre les élites créatrices de la politique cultivée, de mettre leur analyse rationnelle et leur créativité au service d’un programme révolutionnaire, rationnel, informé, autogestionnaire, écologique, anti-oligarchique… puis d’agir dans le structures politiques héritées, aussi ingrates et viciées soient-elles, pour les nettoyer, convaincre patiemment, faire avancer les meilleurs enseignements critiques, tant des expériences de combats de la gauche que des abandons réformistes, des rigidités sectaires, des facilités tribuniciennes, voire de l’obscurantisme partout répandu… et de se battre comme historiquement cela été le cas souvent avec des succès partiels suivis de reculs (1936, 1945, 1968, 1981, 1998… ) aujourd’hui chez les altermondialistes et les 99 %.

Il y faudrait quelques règles financières, rappelées par ces petits bourgeois de Henri Lefebvre, Piketty, Stiglitz, Toussaint, ou Dardot-Laval, visant à inverser le creusement des inégalités, prendre avec une fiscalité adaptée le sommet de la pyramide de revenus pour le rendre à sa base appauvrie des 50 %, en implantant partout une démocratie basiste, l’arme adéquate pour juguler oligarchie et bureaucratie. Mais la ville autre ne peut être secrétée par la seule spontanéité populaire. Elle suppose aussi un effort national volontariste pour nettoyer le paysage architectural en virant les fausses vedettes, bousculant l’enseignement, la critique, les grands prix, les rapports de force avec l’horreur économique. Travail d’Hercule – rebâtir de fond en comble l’institution architecturale sclérosée, anémiée, laminée, au service de ce qui peut libérer de nouvelles énergies esthétiques. Dialectiquement, le pluriel démocratique doit se confronter aux évènements rares de la création architecturale et sociologique, comme en 1968. Les éléments précieux de l’architecture cultivée, créatrice à qui il faut donner du pouvoir pour imaginer un tissu urbain original, capable de répondre aux besoins humains, sensibles du XXIe siècle. Outre les règles d’urbanisme élémentaire rappelées ci-dessus (faibles densités, verdissement, mixité, piétonisation comme à Pontevedra selon Cynthia Fleury, où le citoyen suit parfaitement sa ligne de désir), c’est le maître de l’invention des formes cultivées, espaces intérieurs et volumes extérieurs s’engendrant réciproquement, qui détient la clé. L’artiste, l’architecte, cependant que l’urbanisation ignoble des technocrates conchie le globe de ses gratte-ciel et favelas, est dans le meilleur cas cantonné aujourd’hui comme à la Renaissance dans le service aux quelques surpuissants du patrimoine qui peuvent encore investir dans des objets fastueux, tels Piano pour Seydoux ou Gehry pour Arnault. Seul pourtant le concepteur pourra mettre en musique l’ensemble et le détail de la forme urbaine usuelle, le support du confort et de l’environnement protecteur des gens, en y ajoutant l’incitation des espaces construits aux envols d’imaginaires qui féconderait à son tour ceux des autres arts, libérés du mercantilisme. Cet anachronisme florentin, aussi précieux soit-il, doit faire de la place à la réalisation de quartiers de rêve comme Ivry, Aubervilliers, Saint Denis ou Blanc Mesnil les avaient esquissés pour les 99 %, d’abord pour remplacer le purgatoire des grands ensembles plutôt que par les modèles Bouygues de l’ANRU. Les jeunes professionnels voués au chômage ou au carcan de la médiocrité, devraient bouger comme en 1968, pour féconder la révolte sourde et oser proposer, outre les caricatures de Charlie, l’utopie urbaine, la ville de demain, libérée de la spéculation, de l’apoplexie qu’on nous prépare avec le Grand Paris des banquiers. Comment former des architectes créateurs quand les écoles interdisent aux professeurs de montrer leurs œuvres, voire aux étudiants de dessiner autre chose qu’une boîte ? Tellement pratique pour diffuser la médiocrité obligatoire et bloquer la dangereuse invention !

Il leur faudrait en premier lieu suivre le conseil de Walter Benjamin, avant qu’il ne se suicide en 1940 à la frontière espagnole face, comme aujourd’hui, à la montée des fascismes : il faut écrire l’histoire des vaincus. Par exemple celle du groupe Archivari autour de l’éphémère revue éponyme, onze parutions, dans une lutte trop inégale contre le Tout Marché et le Tout Etat et la grisaille suiviste et déferlante des posts de tous poils, corbusiens ou modernes. De cette quinzaine de pionniers qui travaillèrent avec Kroll, Team Zoo et les porristes de Lille, pour la Sodédat 93, précieuse et fragile expérience d’écologie urbaine, créée en 1974, normalisée vingt ans après, quatre agences ont fermé prématurément, cinq architectes sont disparus trop tôt, d’autres ont fuit aux Canaries au Cambodge ou sont devenus papetiers ou apiculteurs… presque aucun n’enseigne, nul n’est publié, la commande leur est interdite, le meilleur architecte français contemporain pointe au RSA ! Coïncidence, pendant la même période, entre 1983 (Fabius) et 2010, le gros patrimoine privé est passé de 300 % à 600 % du revenu national annuel ! La France dévore ses meilleurs enfants. Pas étonnant qu’elle s’apprête au triomphe des héritiers de la honte française, les chevaliers de la collaboration qui étranglaient les libertés, banalisaient la misère pour tous et la déportation, et qui furent ensuite terroristes de l’OAS, inconsolables de la perte des l’empire colonial ! Je propose au milliardaire Arnault d’occuper ses fastueuses salles vides du génial projet de Gehry par une grande exposition des Proliférants, comme fut organisée celle des peintres dégénérés, bannis par l’hitlérisme…

Jean-Pierre Lefebvre est, bien sur, urbaniste


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