LE MAITRE DE SAINTE EUPHASIE, (QUATRIEME EPISODE)

lundi 24 octobre 2016
par  Hervé Mesdon
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Cela faisait deux semaines maintenant qu’elle se rendait chaque soir chez Marchalaud. Il lui avait fallu lasser les questions de ses amies qui dès le lendemain de son premier rendez-vous s’étaient précipitées chez elle : « et alors raconte Gaëtane ». Elle n’avait rien raconté du tout, elles verraient bien quand ça serait fini. C’était déjà assez difficile d’inventer chaque jour pour Jérôme un conte nouveau (les maris étaient toujours un peu inquiets quand le tour de leur femme était venu d’aller chez Marchalaud). Pourquoi donc ne peignait-il que la nuit ? Il y en avait pour combien de temps encore ? Est-ce qu’il était correct avec elle au moins ? Pourquoi était-elle rentrée plus tard hier soir ? Le travail avançait-il ? Comment aurait-elle pu connaître l’avancement du travail de Marchalaud ? Jamais elle n’avait vu la moindre peinture, le moindre dessin que le maître faisait d’elle. Chaque soir il la quittait emportant pour quelque secrète cache ses travaux de la soirée. Une fois elle avait essayé de voir, mais Charles alors s’était rembruni : « de vos chairs de femmes, je ne vends que l’idée Gaëtane, vos chairs elles-mêmes je les garde pour moi ». Elle s’était bien gardée de recommencer. Pendant un temps, il sembla à Gaëtane que seuls sa croupe et son dos l’intéressaient. Jour après jour il lui avait fait prendre des poses qui les mettaient en valeur. Il l’avait installée, alanguie, sur un sofa telle la Vénus au miroir de Velasquez, un autre soir ce fut l’Odalisque brune de Boucher qui l’inspira et un autre, Une femme au tub de Degas. Comme pour se justifier il avait dit : « un cul pareil, vous comprenez Gaëtane, il faut que j’en profite au maximum ». Peu à peu elle s’était relâchée, soir après soir elle avait été de plus en plus fière de ses progrès dans sa façon de s’offrir au regard de Charles. Maintenant elle se pliait avec docilité à ses exigences, ses muscles ne se crispaient plus quand il venait « s’inspirer la main » en suivant telle ou telle ligne de son anatomie. Si Charles disait : « pensez Gaêtane qu’ainsi vous feriez bander tout un régiment et vous en serez plus belle encore », elle s’en amusait, elle se sentait chatte et son corps était en gloire. Un soir Charles avait dit : « votre dos et vos fesses sont délicieusement vulgaires... mais votre devant est si émouvant... » et ce soir là elle avait été la Bethsabée au bain de Rembrandt et son ventre trop lourd avait réjoui Charles : « on n’en fait plus des femmes comme vous, Rubens, Rembrandt, Watteau, Boucher... vous êtes une femme du XVIII ième siècle, Gaëtane ». Et chaque soir Charles s’arrêtait brutalement, quittait l’atelier en emportant ses oeuvres et disait : « n’oubliez pas d’éteindre en partant ». Un matin Charles l’avait appelée : « prévoyez deux bonnes heures de pose en plus ce soir », elle avait senti revenir en elle les mêmes craintes et la même impatience que la toute première fois : délices ! Qu’allait-il se passer ? Au repas du soir elle avait prévenu Jérôme qui n’avait pas caché son agacement, mais Gaëtane, l’esprit ailleurs ne s’en soucia guère. Quand elle entra dans l’atelier, Charles lui dit : « aujourd’hui je vais vous peindre comme ça » et il lui mit entre les mains une reproduction de L’origine du monde de Courbet. Il la fit s’allonger sur une couche inclinée, lui fit ouvrir largement les cuisses, braqua deux spots lumineux sur son entrejambe et se mit à peindre. Quatre heures de rang, il peignit en silence, il était deux heures du matin quand il s’arrêta. « Je suis épuisé, vous aussi je suppose, dans trois jours ça sera fini, vous pouvez prévoir le vernissage quand vous voulez » et il s’en alla en emportant sa toile comme d’habitude. Gaëtane manqua d’entrain en se rhabillant : « déjà, déjà il fallait que ça s’arrête ! » Elle avait le sentiment que ce dernier mois avait fait d’elle une autre femme, son corps s’était délié, elle avait appris à le vivre dans toute la variété de ses états avec une plénitude qu’elle n’avait jamais connue.

(à suivre)


Commentaires

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mercredi 16 novembre 2016 à 12h24 - par  Gabie75

J’ai sincèrement apprécié cet article qui apporte une véritable aide.
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