POUR TOUS DIEU RESTA DIEU

vendredi 14 avril 2017
par  Hervé Mesdon
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Dieu naquit un jour de 1970 dans une communauté installée à la ferme de Javanon en un des lieux les plus sauvages de la Drôme. Longtemps un de ses regrets fut de ne pas avoir connu les évènements de 68 car à Javanon, entre petitesses, chamailleries, engueulades, joints et lignes de coc, il n’y avait que dans les soirées où ils revivaient « leur révolution » au son nostalgique des guitares, que régnait un peu de paix et d’harmonie. Premier enfant né ici, Dieu avait eu le droit à une « naissance naturelle » sur la grande table communautaire de la ferme, entouré d’invocations, d’incantations, de chants et d’encens. Il fut décidé de l’appeler Dieu ce qui selon eux ajoutait encore au caractère mythique et mystique de sa naissance.

Personne ne savait qui était son père, quant à sa mère elle n’était connue que sous le nom qu’elle s’était choisie en arrivant ici : Cavale. Quelques mois après l’arrivée au monde de son fils, Cavale retourna à la « vie civile » et ne donna plus de nouvelles. Celui-ci pour lui expliquer les étoiles, celle-là pour le câliner au moment du coucher, cet autre pour lui nettoyer les fesses, une autre encore pour lui parler des chèvres ou pour le faire manger, père et mère ne lui manquèrent pas et Dieu eut une enfance merveilleuse.

En 74, inquiet, le maire de la commune monta à Javanon : comment se faisait-il que des cinq ou six enfants en bas âge qui étaient là, aucun n’ait été déclaré à l’état-civil ? Personne en effet n’avait songé à ces formalités. Il fallait régulariser au plus vite avait dit le maire. Ce fut fait : pour le dieu de l’administration des hommes, Dieu s’appela officiellement Hugues Poisson. Hugues parce que ça faisait indien et Poisson parce que Jean Louis Poisson, de passage à la ferme à ce moment là, accepta de se déclarer son père. Il n’empêche que pour tous Dieu resta Dieu. Les membres de la communauté changeaient souvent, incompatibilités d’humeur ou amours contrariés finissaient fréquemment par des crises de nerfs, des sacs à dos bourrés à la hâte et des portes claquées. Les places restées vides étaient rapidement occupées par de nouveaux arrivants. Dans la bande il se trouvait toujours quelque instituteur en rupture ou quelque ex-religieuse en mal de maternité pour prendre en charge l’instruction des enfants, Dieu donc, pas plus qu’il ne manqua d’éducation, ne manqua d’instruction et il apprit à lire, à écrire, à compter, à regarder le monde et à raisonner au moins aussi bien qu’il ne l’aurait fait dans n’importe quelle école.

Quand il eut dix ans, quelqu’un fit remarquer qu’aucun des occupants du moment à Javanon n’avait assisté à la naissance de Dieu. Dieu était donc le patriarche de Javanon, il était l’histoire, il était la mémoire. En tant qu’ancien, il eut le privilège malgré son jeune âge d’avoir place au Conseil de Communauté. Dieu était un enfant souriant et réfléchi et très vite sa présence au conseil ne fut pas seulement symbolique car il savait aplanir les conflits, concilier les avis des uns et des autres, proposer des solutions convenant à tous. Peu à peu la vie s’apaisa, la communauté se stabilisa, il fut de plus en plus rare que quelqu’un quitte Javanon en claquant les portes. Ils reconnaissaient que c’était là l’œuvre de Dieu et à 15 ans il était devenu pour tous une sorte de maître incontesté et bon enfant.

Bientôt dans les autres communautés de la région le bruit courut qu’à Javanon, Dieu faisait des miracles et rendait la vie douce et harmonieuse. De plus en plus de visiteurs vinrent à la ferme. Ils y restaient un jour ou deux, s’emplissaient de la parole de Dieu, aimaient l’écouter chanter et jouer de la guitare. Ils repartaient heureux et allaient porter ailleurs, plus loin, la légende de Dieu. Dieu se dit alors qu’il était peut-être temps de commencer réellement à se prendre pour Dieu. Il se laissa pousser la barbe et les cheveux, se vêtit d’une longue robe et secrètement s’essaya aux miracles : marcher sur les eaux de la petite mare derrière la ferme, multiplier les pains dans la réserve de Javanon, guérir par l’imposition des mains la grippe de « Pastèque ». Mais au vu des piètres résultats, il renonça et préféra se consacrer à la parole. Il alla donc dans la montagne où il se mit à peaufiner des Paroles. Quand il en avait une, il redescendait à Javanon et réfléchissait à la meilleure façon de l’inscrire dans le réel. C’est ainsi que dans le pré en pente en face de la ferme, il fit graver dan l’herbe à la faux : « le monde est monde car lorsque les mots se font pluie, la pluie tombe en eau ». Une autre fois sur la paroi rocheuse qui domine Javanon, il peignit en lettres rouges : « l’huître-violon, ici, s’est échouée à portée de coquille ». Un autre jour il tatoua sur le ventre de Rivière qui était sa compagne : « de ton corps ordonné donne moi les coordonnées ». Puis il s’attaqua à la brebis la plus massive du troupeau pour, à la tondeuse, écrire dans sa laine : « c’est dans de la viande de bête qu’il faut découper les étoiles ».

Peu à peu la curiosité attira la population, on venait, se gaussait, repartait et en parlait autour de soi. Dès le printemps suivant Javanon devint un but de promenade pour les habitants de la région. Le week-end on y venait en famille, on s’étonnait des trouvailles les plus récentes de Dieu. Sur une carcasse de voiture : « ne secouez pas le visage du prince salicien ». Dans la poussière du chemin : « au-dessus des gris et du fade, je prends de la hauteur ». Sur une banderole : « une bulle dans le soleil s’irise, roule sur elle-même et chavire, puis se désintègre sans plus de façons, que sommes-nous de plus ? »

On pique-niquait, faisait une petite sieste aux abords de la ferme, puis on rencontrait Dieu, on parlait avec lui, il vous conduisait dans une boutique installée dans une ancienne bergerie où Ciel Bleu ou Ma Chatte vous vendait quelque Parole de Dieu sur parchemin ou quelque poster avec photographie du ventre de Rivière ou de Dieu réalisant ses œuvres. Le fin du fin consistait à passer à l’atelier de tatouage où officiaient L’étoile, Pastèque, Gaucho et Renoncule pour se faire inscrire dans la chair une des Paroles de Dieu. Pendant ce temps, La Pie et Spécial tenaient le bar, Ancêtre et Mich s’activaient au barbecue tandis que les autres faisaient les baba-cools en se promenant parmi les visiteurs pour créer l’ambiance.

Aujourd’hui les membres de la communauté ne suffisent plus à la tâche, les produits dérivés se sont multipliés, on marche sur les eaux de la réussite et les plaies du toit de la ferme se sont guéries miraculeusement, on sous-traite auprès de petits ateliers des alentours des Paroles de Dieu sur bois, sur cuir, sur galets ou sur tee-shirts. Aujourd’hui c’est en Porsche, accompagné d’Ancêtre dont la carrure, la bedaine et la grosse moustache associées à son nouveau costume trois pièces font un chauffeur-garde-du-corps très convaincant, que Dieu assure les relations publiques et à Javanon le Conseil de Communauté étudie sérieusement les opportunités qu’il y aurait pour développer leurs activités à l’exportation.


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