IL AVAIT UNE REPONSE AUJOURD’HUI

mardi 11 juillet 2017
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A l’extrême silence, à l’humiliante soumission de ses parents, ouvriers agricoles là-bas au Portugal, José Da Silva aujourd’hui avait une réponse : Marie, sa fille, venait d’obtenir le CAPES d’histoire. Il était fier. Sur les vastes domaines tenus de main de fer par les grands propriétaires de plomb, c’était l’époque de Salazar. C’était comme ça la vie là-bas, la sienne, la vie de ses parents, vie de gravité, de têtes basses, de terre basse, d’échines ployées, de mains calleuses. Il revoyait le vide froid des yeux de ses parents. Dans les yeux de son père, il avait senti de la haine pour ce fils qui les abandonnait quand il leur avait annoncé son départ pour la France. Il avait vu sa mère lui tourner le noir voûté de son dos et s’en aller sans un mot. 35 ans de cela, il ne les avait jamais revus, mais le givre qu’ils avaient mis en lui était toujours là. Aujourd’hui il était fier : Marie était reçue, il avait une réponse aujourd’hui.

C’était le journal de la deux, il venait de finir son repas, entre 8h et 8h 30, le téléphone avait sonné. Marie riait, elle disait : « je suis reçue, papa, tu te rends compte je suis reçue ». Il n’avait su que dire ou presque : « je suis fier de toi, Marie ». Il l’avait dit au moins deux fois, peut-être trois, pensait-il. Marie tout de suite avait su qu’il n’en dirait pas plus. Tout de suite elle avait regretté, regretté elle ne savait quoi, mais regretté. Elle n’avait plus su quoi dire non plus. Peut-être avait-il dit une fois encore je suis fier de toi. Peut-être avait-elle dit encore, je suis contente tu sais. Et puis elle avait dit qu’elle était avec des amis, elle rappellerait.

Marie alors s’était demandée pourquoi toujours ça avait été ainsi avec son père : une ombre, comme l’impalpable d’une ombre entre eux. D’avoir appelé son père, c’était fini d’être parfaitement heureuse de son succès. Elle lui en voulait un peu, s’en voulait, elle ne savait pas trop. Elle n’avait jamais su faire vraiment avec cette tendresse froide et silencieuse de son père. Toujours elle avait regretté : cette distance, ce silence. José aussi maintenant regrettait de ne pas avoir pu en dire davantage. Qu’y pouvait-il, il ne savait pas. Maintenant, mais trop tard, il saurait dire son bonheur. Il le disait au-dedans de lui en se souvenant de ses parents et de la réponse qu’il avait pour eux. C’était Marie, sa réponse. Il ne pouvait pas se rasseoir comme ça devant la télé, il fallait faire quelque chose d’autre, à la mesure de son bonheur. Il pensa que si Françoise, sa femme, avait encore été là, elle aurait su que faire, elle. Depuis qu’elle était morte, il ne savait pas.

Alors il avait allumé sa pipe, il avait mis sa casquette et il était sorti. Il pensa que c’est triste un bonheur dont on ne sait que faire. Il était entré au Café du Commerce, il avait commandé un rhum. Il avait dit au patron que sa fille venait d’avoir son CAPES. Le patron avait dit : « ah bon » et il avait continué à commenter le match à la télé avec deux poivrots à l’autre bout du comptoir. Il s’était dit que sa femme aurait su que faire de leur bonheur. Elle aurait sauté de joie, elle aurait causé, elle aurait débouché une bouteille pour arroser ça et elle aurait causé encore et encore et lui dans ce bonheur à elle, il aurait coulé le sien. Tout aurait été parfait. Quittant le Bar du Commerce, il était descendu vers le port, là il y en avait des bars où noyer ce qu’on avait à dire dans le brouhaha qui ne vous écoute pas. Il les fit tous.


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