UNE MAJORITE PRESIDENTIELLE MINORITAIRE

mardi 11 juillet 2017
par  Allain Graux
popularité : 6%

Nous pouvons lire ou entendre des commentateurs, journalistes ou politiques, qui affirment au vu des résultats : la France, ou les Français, les électeurs, ont voulu ceci ou cela. Par exemple « ils ont rectifié ou infléchi les résultats du premier tour ». Comme s’il s’agissait d’une volonté organisée, d’un quasi complot. Quitte d’ailleurs à contredire leurs affirmations précédentes, manipulatrices de l’opinion, alors qu’elles ne correspondent pas à la diversité d’une opinion qui n’est ni unique ni consensuelle.

Ainsi au second tour de la Présidentielle, on joue sur « l’antiracisme sincère qui anime la grande majorité de la population française : ni-ni dimanche, le Pen Lundi prévient la couverture de l’Obs (4 mai). Ne pas voter Macron, c’est voter le Pen ! (Le Point – 4 mai).[1] » Joffrin dans Libé du 6 mai adjure les abstentionnistes de gauche d’empêcher les éventuelles expulsions d’émigrés. Un chantage moral encore accentué auprès de ceux qui se rendraient complices de l’arrivée de Marine Le Pen, un Hitler en jupon, et de la rafle du Vel d’Hiv ! Lors de ces élections, un nombre d’électeurs encore plus important que dans les élections précédentes ont refusé d’obéir à ces injonctions moralisatrices, se sont abstenues ou ont voté nul ou blanc. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on ne leur permettait pas d’exprimer un choix qui correspondait à leur conscience, à leurs idées, à leur opinion. Elles se sont révoltées de plus en plus contre la nature systémique des institutions de la Vème République dont beaucoup disent maintenant qu’il faudrait les amender pour obtenir une meilleure représentation de la diversité politique des citoyens français. En particulier y introduire la proportionnelle. Mais à quelle dose ? Pour une juste représentation ou pour faire illusion et continuer la perpétuation du système libéral dominant ?

Ce que donnerait une représentation proportionnelle selon les résultats de ce vote législatif au premier tour ? 164 députés pour la gauche au lieu de 56 (27FI -PCF et 29 PS) dont 84 pour les partis qui ont soutenu Jean Luc Mélenchon. Comment admettre qu’avec 28,21 % des voix au 1er tour, LREM obtienne 350 députés (dont 42 Modem), soit un bonus de 164 élus par rapport à une représentation proportionnelle ?

L’abstention

51,3 % au premier tour ; 56,52% au second tour, auxquels il faut ajouter les votes blancs (6,93%) et les votes nuls (2,94%), soit : 9,87%, pour 44, 60% en 2012. Ce qui signifie que 66,39% des électeurs n’adhérent pas aux projets macronistes. Un taux d’abstention qui dépasse les deux tiers dans de nombreux quartiers populaires et frôle les 70% chez les moins de 35 ans a une signification politique surtout si on ajoute plus de 10% de bulletins blancs et nuls. Ces couches sociales représentent 53% des Français et ne seront que peu représentées à l’assemblée. Soit qu’ils se fichent de la politique, soit qu’ils n’ont pas pu choisir... « L’abstention écrasante qui s’est exprimée aujourd’hui a un sens offensif. Le peuple est entré en grève générale civique », a assuré Jean-Luc Mélenchon.

Les raisons

Comment expliquer qu’une majorité de Français rejetaient la loi travail dite El Khomri, d’inspiration macronienne, et qu’une majorité, certes faible (24% des exprimés au 1er tour, 16% des inscrits) aient pu voter Macron et ensuite pour les candidats LREM ? En fait, une majorité d’électeurs n’ont pas pu exprimer leurs objections, exclus de choix pour les seconds tours du fait du système électoral qui, par exemple pour les législatives, exclut les candidats qui n’ont pas obtenu 12, 5 % des inscrits pour avoir la possibilité de se maintenir. Les projets de réformes antisociales, code du travail, CSG, retraites, sont donc illégitimes, car elles ne correspondent pas au choix - je devrais dire à l’absence de choix - d’une majorité de Français désireux de s’y opposer.

Pouvait-on voter PS pour cela ? Difficile, car quels socialistes pour quelle politique ? Celle de Valls et El Khomri qui ont fait voter la loi travail (préparée par ... Macron !) ? Certains socialistes, de ce fait, ont voté JLM ; mais ils n’approuvaient pas pour autant tous les aspects des propositions de la FI. Beaucoup de ce fait se sont abstenus. De même, des électeurs de la FI se sont abstenus ou ont voté blanc quand ils n’avaient le choix qu’entre un candidat de droite ou du FN et la LREM soumis à la volonté libérale du chef de l’Etat.

La Vème République n’autorise pas les nuances et encore moins Emmanuel Macron qui se sert des institutions, soi-disant démocratiques, en réalité bonapartistes, pour imposer ses volontés depuis son olympe jupitérien. En tout état de cause, Emmanuel Macron n’a aucune légitimité pour réaliser ses projets : en particulier sur la loi travail, l’augmentation de la CSG et son influence négative sur les retraites.

Pourquoi la FI n’a-t-elle pas pu conserver le capital de vote du premier tour de la présidentielle : 7 059 951 1484 voix (14% des inscrits, 19,58% des exprimés) contre 2 497 663 voix, 5,25% des inscrits et 11,02% des exprimés au premier tour des législatives ? C’est une perte considérable. Elle touche toutes les formations politiques, et plus particulièrement la FI.

On peut énoncer de nombreuses raisons :

- tout est déjà joué lors de la présidentielle pour nombre d’électeurs des classes populaires ; après cela ne les intéresse plus. Pour eux, c’est le président qui décide de tout, alors que ce sont les députés qui sont censés faire la loi, au moins les voter. Lors d’un sondage Ipsos : 18% des personnes interrogées répondent : "quel que soit le résultat de l’élection, vous vous dites que cela ne changera rien", 16% pensent que "aucun programme ne paraît vraiment convaincant". Le plus souvent, elles ne l’ont pas lu.

- le mode de scrutin par circonscription : l’incompréhension du rôle du parlement est renforcée par la confusion entre la fonction locale et la fonction nationale d’un député. Il est l’élu de la nation et non d’une circonscription départementale, pour légiférer dans l’intérêt de toute la nation et non pour défende des intérêts locaux. Pour les intérêts locaux, il y a des élus locaux : conseillers départementaux, régionaux, élus municipaux. Mais, beaucoup trop de gens considèrent leur député comme une assistante sociale, ce qui alimente le clientélisme et la corruption. Ce sentiment est renforcé par le mode de scrutin et la nécessité pour être élu d’avoir un mandat local pour assurer son implantation.

- le quinquennat et le vote simultané : l’existence d’un nouveau gouvernement macronien, avant le vote législatif, légitimait en elle-même LREM. Le Président et les députés représentent la nation, mais l’un est l’élu de tous, les autres ne représentent chacun qu’une part du vote des citoyens. L’enchaînement des deux élections renforce le rôle prioritaire et central du président de la République et donc la confusion pour les citoyens entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. C’est encore une fois la nature de ce régime outrageusement présidentiel, monarchiste, qui dénature la démocratie représentative jusque dans l’esprit des électeurs les moins informés ou conscients.

- le fatalisme : 9% des personnes interrogées pensent que le vote ne changera rien, « La République En Marche est assurée de gagner ».

- la multiplicité des candidatures : ce fatalisme ou découragement a pu être nourri par la multiplicité des candidatures. Une partie de l’électorat de la gauche traditionnelle a certainement été déboussolée par l’absence « d’unité de la gauche », en particulier entre le PCF et LFI, ou avec les frondeurs socialistes - sauf cas isolés. L’équilibre était délicat à réaliser entre un électorat populaire reconquis, une nouvelle base militante absolument opposée aux tractations « partidaires » d’arrangements électoraux et sans engagement sur la charte éthique, le programme et l’électorat « socialo-communiste démocrate »...Si majoritairement, l’électorat a tranché en faveur de la stratégie de LFI, ce fut au prix d’une perte immédiate, mais aussi d’un investissement pour l’avenir de LFI et de la gauche. Pourquoi tant de candidatures ? Pour exister, les partis et organisations présentent des candidats dans le maximum de circonscriptions, même s’ils n’ont aucune chance d’obtenir des élus. Cela leur permet d’obtenir une tribune publique dans les médias (c’est le cas de l’extrême-gauche) grâce aux spots de campagne diffusés sur les télévisions et radios. Mais surtout, depuis les années 1990, pour obtenir un financement public dont le montant est défini en fonction de 2 critères : le nombre de voix obtenues aux élections législatives pour ceux qui ont présenté des candidats ayant recueilli au moins 1% des voix dans au moins 50 circonscriptions et selon le nombre de parlementaires élus. Ce financement constitue la principale ressource pour les dépenses de fonctionnement des partis. En 2012, le PCF avait trusté 80 % des candidatures du FDG, avec l’insuccès que l’on sait, (moins de 10 députés élus) mais avec un bénéfice financier qui explique beaucoup de ses choix ...stratégiques, dans lesquels LFI ne voulait pas se laisser embarquer cette fois. Car le rapport des forces a changé.

- le « dégagisme » : c’est une arme dangereuse qu’il faut manier avec précaution pour ne pas tomber dans le « tous pourris » ; il est alimenté par les « affaires » de corruption dont se sert avec outrance l’extrême-droite. Il a été aussi très puissamment nourri par le quinquennat hollandais où le président « ennemi de la finance » a mené une politique libérale dans la continuité de celle de la droite sarkozyste. Les partis politiques, vecteurs indispensables de la démocratie, et leurs dirigeants, ont été gravement affaiblis et pour le PS quasi éliminé comme le Pasok en Grèce. Il suffirait de limiter les mandats dans l’espace et le temps : un seul mandat renouvelable une seule fois dans la même fonction, pour éviter la nécrose et limiter les possibilités de corruption en renforçant les contrôles.

- la confusion : le ni-gauche, ni droite ou de droite et de gauche qui est en réalité un ni de gauche, ni de gauche, ont entraîné une grande confusion dans l’esprit de nombre d’électeurs devenus perplexes sur les profils des candidats proposés et leurs idées, en dehors de leur adoration pour Jupiter. On a même vu une candidate macroniste voyante !!!

- les médias, qui ont outrageusement favorisé la popularité du nouvel exécutif. Le CSA a dû rectifier les temps de parole accordés aux formations politiques, avec l’apparition de partis comme LFI, et aussi LREM d’ailleurs, qui n’existaient pas auparavant.

- le rejet indistinct de tout ce qui ressemble à la classe politique traditionnelle. Le label LREM, vaut rédemption de tous les péchés, même pour ceux qui ont trempé dans "les affaires" : Ferrand, les Modem, aujourd’hui rattrapés par le boomerang que Macron a lancé.

Le blog d’Allain Graux : http://allaingraux.over-blog.com. Cet article y est paru illustré de tableaux et schémas


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