ANA MOURA A CONQUIS LE PUBLIC DU PALAIS DES CONGRES

mardi 6 mars 2018
par  Jean-Luc Gonneau
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On le sentait dès l’entrée de la star : la salle était dans un bon jour. Malgré un premier fado impeccablement chanté mais déséquilibré par une balance des sons laissant une partition de batterie trop envahissante (ce sera corrigé dans les chansons suivantes), le soutien de la salle n’aura jamais manqué, jusqu’à l’immense ovation finale. Succès mérité tant la présence en scène d’Ana Moura est impressionnante, émouvante ou allègre quand il faut, affriolante parfois aussi, dont le jeu de jambes et les ondulations pourrait en remontrer aux fameuses « mulatas » de Rio de Janeiro, qui ont tant fait pour la renommée mondiale des carnavals de la « cidade maravilhosa », surtout, convenons en, auprès de la gent masculine. On est loin du fado ? Pas vraiment, mais n’oublions pas qu’une soirée face aux 3400 places du Palais des Congrès, largement remplies, c’est aussi un show. Ana Moura a compris les règles du show, sans oublier le fado.

Ana Moura a “um jeito especial” qui ne tient pas seulement à son indéniable charme, mais à une voix voilée unique dans le fado, qui nous a fait penser à la brésilienne Elza Soares (Ana nous a d’ailleurs confié sa grande admiration pour son ainée brésilienne) ou à Billie Holiday dans le jazz, un solide sens rythmique, et un phrasé sans reproche. Elle est entourée de jeunes musiciens sérieux, les mêmes que lors de son concert à l’Olympia il y a deux ans. Parmi lesquels à la guitare portugaise, Angelo Freire, le plus jeune (29 ans) des « monstres » de l’instrument, qui accompagna pour la première fois Ana Moura voilà 12 ans : complicité parfaite entre les deux ; Pedro Soares, à la viola, et André Moreira à la viola baixa, tous deux très sûrs. Mario Costa, excellent rythmicien, officie à la batterie. On aimerait parfois un peu plus de discrétion (il montre d’ailleurs à plusieurs reprises qu’il en est tout à fait capable), mais sans doute fait-il ce qu’on lui dit de faire. Aux claviers, João Gomes, un bon musicien lui aussi, apporte quelques touches pianistiques bienvenues sur deux thèmes plus proches du jazz hollywoodien que du fado. Ses interventions au synthétiseur (le musicien n’est pas en cause, lui aussi fait ce qu’on lui dit de faire) nous semblent sans réelle utilité, comme quoi on ne peut pas plaire à tout le monde. Par rapport au concert de l’Olympia, seule manque une guitare électrique, ce dont on ne se plaindra pas.

Ana Moura, comme sa (jeune) ainée Mariza, a cherché à élargir son répertoire à d’autres musiques. Ce n’est pas une tendance tout à fait nouvelle. Misia s’y est essayée, souvent avec succès. Plus récemment encore, Carminho a chanté ici même les chansons de Tom Jobim, et Antonio Zambujo celles de Chico Buarque, deux grands de la musique brésilienne, l’un et l’autre annonçant clairement la couleur, comme le fit Misia lors de ces concerts de cabaret : ce n’est plus du fado. Ce qui ne signifie nullement que ces trois artistes renoncent au fado, mais qu’ils font aussi autre chose. Le pourtant très « castiço » Ricardo Ribeiro le précise aussi quand il s’intéresse à la musique arabe. Et plus loin dans le temps, n’oublions pas que la grande Amalia Rodrigues, à côté de tant de chefs d’œuvre du fado, a chanté quelques « tubes » de son époque, concessions au marché qui sont devenues, au mieux, des curiosités. Il y a dans la démarche de Mariza et d’Ana Moura un mélange d’une sincère recherche de renouvellement (pour Ana, par exemple, sa « tropicalisation » de la Casa de Mariquinhas, ou sa version d’un autre fado en tango, cette musique si cousine du fado, sont particulièrement bienvenues) et d’empiètement sur cette chose un peu informe qu’on englobe sous le terme de « world music ». Nous avons évoqué avec elle, lors de l’entretien qu’elle nous a accordé, toute en prévenance et cordialité amicale, la présence des claviers (elle semble ne regretter que très modérément la suppression de la guitare électrique) dans sa formation. Ana défend cette option : « j’ai conçu cette présence comme quelque chose comme un nuage qui enveloppe la musique, la rend plus fluide ». C’est son avis, et elle le partage. Ana Moura a sans doute raison, car le public a adhéré à tout son concert. Un franc succès, donc, car Ana Moura a une fois de plus démontré, dans ses trop rares à notre goût « fados-fados » qu’elle est une interprète majeure de ce style, qu’elle est capable de s’ouvrir avec talent à des ouvertures musicales différentes, qu’elle est une showgirl accomplie sans perdre sa sincérité. Et puis ce voile dans la voix qui nous entoure encore sur le chemin du retour au foyer.

Ce texte est également paru dans Lusojornal, www.lusojornal.com


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