LE QATAR : GUERRE ET CAPITAL AU 21E SIECLE

mardi 16 octobre 2018
par  Jacques-Robert Simon
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Qui n’a pas croisé dans une rue de France, d’Espagne ou d’ailleurs ces jeunes portant des maillots de footballeurs qui vantent les compagnies aériennes Emirates (Émirats Arabes Unis) ou Qatar Airways (Qatar) ? Le Paris-Saint-Germain (PSG) a été vendu au fonds d’investissement américain Colony Capital en 2006. Cinq ans plus tard le PSG est racheté par un fonds souverain qatari. Des moyens financiers importants sont alors injectés dans les caisses du club ce qui permet d’acheter des joueurs d’exception aux quatre coins de la planète du football, ils permirent de remporter douze titres. L’ex-tennisman qatari Nasser Al-Khelaïfi, président du conseil de surveillance du PSG, supervisa l’ensemble des opérations. Ces investissements par le Qatar étaient-ils motivés par le seul amour du football ?

Le Qatar, avant l’ère du pétrole, était connu dans le monde entier pour le commerce de ses perles. Approximativement la moitié de la population de l’époque (24 000 habitants) participait à la pêche de celles-ci. Les plongeurs pouvaient descendre jusqu’à 50 mètres de profondeur pour récolter leur trésor. Le pétrole, dont la découverte remonte à 1935, changea profondément la donne. Fin 2013, les gisements de pétrole du Qatar sont estimés à 1,5% des réserves prouvées mondiales. Compte tenu de la production journalière actuelle, un tarissement n’est pas prévu avant 35 ans. Le plus grand gisement de gaz naturel du monde fut découvert en 1971 par Shell et constitue 14% des réserves mondiales. Les dirigeants et les ingénieurs des grandes compagnies pétrolières Royal Dutch/Shell, Exxon, BP, Chevron, Total se séparèrent les tâches nécessaires à l’exploitation des gisements tout en versant des redevances aux pays producteurs. En à peine 50 ans, le Qatar est passé d’un pays pauvre de pêcheurs à un géant économique dont le PIB par habitant est le plus élevé du monde (3,7 fois le PIB/habitant français). Pour éviter une trop grande dépendance au seul secteur des énergies fossiles, le Qatar a créé en 2003 un fonds souverain, le Qatar Investment Authority (QIA), pour recycler ses revenus du pétrole et du gaz. Le fonds procède à des investissements importants dans Barclays Bank, Crédit Suisse, Harrods, Porsche, Volkswagen, Lagardère, Vivendi, Veolia, LVMH, Le Tanneur … et le PSG. QIA devint aussi l’un des plus importants propriétaires de biens immobiliers à Londres. D’après un membre du conseil d’administration de QIA, le fond détiendrait « beaucoup plus » que 100 milliards de dollars d’actifs.

Le Qatar compte un peu plus de 2,2 millions d’habitants mais environ 90% de la population est constituée de travailleurs immigrés (Indiens, Népalais, Philippins, Égyptiens ..) possédant un statut de résident temporaire. Ils travaillent, en général dans des conditions très difficiles, sur les innombrables chantiers que le pays lance en plein désert. Les nationaux Qataris ne sont donc que 278 000. Ils occupent, quant à eux, des postes à responsabilité dans les secteurs de l’énergie, de la banque ou de la publicité. Ces derniers ne sont pas toujours à l’abri du courroux de l’Émir régnant. Plusieurs milliers de ressortissants qataris ont été déchus de leur nationalité car ils avaient participé, selon les autorités, aux luttes intestines de conquête de pouvoir. Les travailleurs immigrés sont eux soumis aux autochtones qataris par un système de « parrainage, appelé « Kafala », qui donne à l’employeur tout pouvoir sur l’employé : il peut l’empêcher de changer de travail ou de quitter le pays, par exemple. La Kafala pratiquée au Qatar est considérée par de nombreux observateurs comme une forme actuelle d’esclavage.

La famille princière al-Thani fournit les souverains qui règnent sur le Qatar depuis environ 150 ans. L’islam, d’obédience wahhabite, est religion d’État. Un traité de protectorat avait été signé avec les Britanniques en 1916, ce qui imposera la présence de ceux-ci jusqu’à l’indépendance du Qatar en 1971. À partir de l’indépendance, des remous internes à la famille régnante vont quelquefois conduire à la destitution de l’émir régnant. Khalifa ben Hamad Al Thani profite que son père est parti chasser pour le destituer. En 1995, pendant que cheikh Khalifa se trouve à Genève, son fils Hamad le destitue également. L’émir actuel, nommé par son père, est à la tête d’une fortune estimée à 2,5 milliards de dollars.

La possession du capital entraine la possession du pouvoir, le pouvoir donne (presque) toujours des idées de grandeur, le capital donne aussi les moyens de faire la guerre. Le Qatar illustre le fait que toute théorie des inégalités nécessaires doit tenir compte du fait que le talent et les efforts importent peu pour posséder un capital : celui-ci peut tomber du ciel.

En 2014, le journal The Daily Telegraph titrait : « Le Qatar : Le Club Med des terroristes. » Il est fait mention qu’un certain nombre de personnalités ont récolté des fonds pour le Front Al-Nosra (filiale d’Al-Qaida), ensuite transférés à l’État Islamique. Toute enquête tendant à mettre à jour une connivence entre des terroristes et des autorités constituées est vouée à l’échec. Acceptons un élément qui nous a été donné : la France et une partie du monde occidental sont en guerre. Les bombardements d’un côté se veulent être la réponse à l’assassinat d’enfants ou de journalistes de l’autre. Mais une guerre d’image est également déclarée : les éclats médiatiques du PSG et l’égorgement d’un prêtre sont les deux visages d’un même combat : l’un permettant de donner une vision flatteuse d’un monde, l’autre à terroriser pour créer la panique et l’irrationalité. Les occidentaux ont deux armes autres que militaires à leur disposition : d’immenses richesses accumulées (mais vacillantes), leur mode de vie qui n’interdit que ce qui n’est pas rentable. Ils ont à leur encontre une démographie peu conquérante.

Il faut s’arrêter quelques instants sur la perception qu’ont les occidentaux du monde musulman et de la distinction entre bons et mauvais qu’ils se proposent à eux-mêmes. En Europe, et dans une moindre mesure aux Etats-Unis, l’emprise de la religion sur les peuples n’a cessé de décroître ces 100 dernières années. En France, fille aînée de l’Eglise, un tiers des Français se dit non religieux et presque un autre tiers athée. Cette tendance n’existe pas dans le monde musulman qui lui voit l’emprise de la religion augmenter au sein des peuples et de leurs institutions. Parmi les musulmans une fraction attache moins d’importance à la vie qu’à l’au-delà, ce qui n’est plus vrai pour la quasi-totalité des occidentaux, croyants ou pas.

Une façon radicale de ne pas tomber dans le piège d’une guerre des civilisations aurait été, il y a 20 ou 30 ans, de se débarrasser massivement des énergies fossiles, les scientifiques et les technologues étaient prêts mais il eut fallu outrepasser les directives des « marchés ». Faute d’avoir eu ce courage, il a été choisi de tenter d’étouffer les extrémismes religieux par les délices de nos sociétés de consommation : les musulmanes en particulier devraient opter pour nos femmes libérées plutôt que pour leurs imams. Le pari est loin d’être gagné.

Incidemment, le Qatar a été élu au conseil des droits de l’homme de l’ONU en 2014 et l’ambassadeur de l’Arabie saoudite est président de ce même conseil depuis 2015.


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