Les gilets jaunes : la particularité du français

Le jour de gloire de La Marseillaise approche...
mardi 25 décembre 2018
par  Atilio A. Boron
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L’Allemagne et le Japon ont le douteux honneur d’être les seuls deux pays où n’a jamais triomphé une révolution. Ce n’est pas par hasard, qu’ils ont, précisément à cause de cela, donné naissance à des régimes aussi déshonorants que le nazisme et le militarisme fasciste japonais. Par opposition à l’histoire française qui fut marquée par de récurrentes révolutions et révoltes populaires. En dehors de la Grande Révolution de 1789 il y a eu des explosions révolutionnaires en 1830, et une autre beaucoup plus vigoureuse en 1848 et la glorieuse Commune de Paris de 1871, premier gouvernement de la classe ouvrière dans l’histoire universelle. Après son écrasement sanglant il a semblé que la rébellion du peuple français s’était éteinte pour toujours. Mais cela ne fut pas ainsi. Elle est réapparue dans l’héroïque résistance à l’occupation allemande pendant la Deuxième Guerre mondiale et ensuite, avec une force irrésistible, dans le Mai 68 français.

Est-ce l’unique facteur qui fait de la France un pays si particulier ? Non. Plus important que ce ferment insurrectionnel incessant qui distingue historiquement aux couches populaires françaises, c’est que ses luttes résonnent comme aucunes autres sur la scène mondiale. Karl Marx l’avait déjà remarqué en 1848 quand, en observant la révolution en France, il disait que « le chant du coq gaulois réveillera encore une fois l’Europe ». Et il l’a réveillée, bien que ces rêves fussent écrasés à feu et à sang.

Regardons l’histoire : la Révolution Française a retenti en Europe et en Amérique, avec une force assourdissante ; la Commune est devenue une source d’inspiration pour le mouvement ouvrier mondial, ses enseignements se reflétant dans quelques coins écartés de l’Asie. Le Mai français allait reproduire, avec les caractéristiques logiques de chaque nation, dans le monde entier. En d’autres mots : La France a cette capacité unique de transformer le sien en un événement historico-universel, comme se plaisait à dire Hegel. Et c’est cela, précisément, la particularité inimitable du fait français.

La révolte des « gilets jaunes » qui a commencé il y a quelques semaines quand deux camionneurs et la propriétaire d’un petit commerce – ne se connaissant pas et habitant dans des lieux différents de la France – ont lancé à travers des réseaux sociaux une convocation à protester sur les ronds points de leurs petites villes contre l’augmentation du prix du combustible. Peu de jours après l’un d’eux avait presque un million d’adeptes sur son compte Facebook. Ensuite est venue la convocation du 17 Novembre à Paris et, à partir de là, la protestation allait acquérir une dimension phénoménale qui a mis le gouvernement de Macron entre les cordes. Ce que les syndicats du chemin de fer n’avaient pas pu faire en trois mois, les « gilets jaunes » l’ont obtenu en quelques semaines. Et la chose continue, et la « contagion » du virus rebelle qui arrive depuis la France est perçue au-delà de ses frontières. Elle a fait des avancées en Belgique, en Hollande et maintenant en Pologne, à l’occasion du Sommet du Climat au Katowice. En Égypte le régime de Al-Sissi a interdit la vente de gilets jaunes dans tout le pays comme mesure préventive pour éviter que l’exemple français se répande dans son pays.

La révolte, à la fin ouverte, n’est pas seulement due au prix du combustible. C’est une protestation diffuse mais répandue et d’une composition sociale très hétérogène contre la France des riches et dont – avec un agenda bigarré de revendications- les contours de programme ne sont pas perçus mais clairement anti-néolibéraux. Mais il y a aussi d’autres contenus qui renvoient à une conception du monde plus traditionnelle d’une France blanche, chrétienne et nationaliste. Cet assemblage hétéroclite de revendications, inorganiquement exprimées, comporte des demandes multiples et des aspirations contradictoires, produits d’une éclosion inespérée et subite d’activisme spontanéiste, dépourvue de direction politique. C’est un grave problème parce que toute cette énorme énergie sociale libérée dans les rues de la France pourrait donner lieu tant à des conquêtes révolutionnaires comme faire naufrage dans une fin réactionnaire. Cependant, au-delà de l’incertitude du cours futur de la mobilisation populaire et de la complexité inévitable idéologique présente dans tous les grands mouvements spontanés de masses, il n’y a pas de doute que sa seule existence ait fissuré la continuité de l’hégémonie néolibérale en France et la stabilité du gouvernement d’Emmanuel Macron.

Et dans un monde surpeuplé d’épouvantails comme les Trumps et les Bolsonaros, les Macris et les Macrons tout cela est une bonne nouvelle parce que « le chant du coq gaulois » pourrait bien réveiller la rébellion endormie – ou anesthésiée avec préméditation – des peuples à l’intérieur et en dehors de l’Europe et devenir l’étincelle qui incendie la plaine desséchée où les politiques néolibérales ont transformé nos sociétés, victimes d’un holocauste meurtrier mais silencieux social de proportions inédites.

Ce n’est pas la première fois que les français occupent cette fonction d’avant-garde sur la scène mondiale et sa lutte ardente pourrait se convertir, surtout dans les banlieues de l’empire, en un déclencheur d’une vague des rebellions populaires – comme cela s’est passé principalement avec la Révolution Française et Mai 68 – contre un système, le capitalisme, et la politique, le néolibéralisme, dont les résultats néfastes sont archi- connus. Nous ne savons pas si une telle chose aura lieu, si la « contagion » se produira finalement, mais les indices du rejet répandu des gouvernements qui enrichissent seulement les riches et spolient les pauvres sont impossibles à occulter partout dans le monde. Il ne faudra pas attendre longtemps puisque bientôt l’histoire dictera son verdict sans appel.

Au-delà de ses effets au niveau mondial, la brise qui vient de la France est opportune et stimulante dans des moments où tant d’intellectuels et publicitaires d’Amérique Latine, d’Europe et des États-Unis se délectent en parlant de la « fin du cycle progressiste » dans Notre Amérique (et dans le monde). Il serait suivie semble-t-il du début de l’autre signe « néolibéral » ou conservateur que pronostiquent seulement ceux qui veulent convaincre les peuples qu’il n’y a pas d’alternatives et que c’est cela, le capitalisme ou le chaos, en cachant avec malice que le capitalisme est le chaos dans son expression maximale.

C’est pourquoi les événements en France offrent un bain de sobriété à tant de mensonges qui cherchent à passer pour une analyse économique ou politico-sociale rigoureuse et nous démontrent que souvent l’histoire peut prendre un tour inespéré, et que ce qui apparaissait comme un ordre économique et politique immuable et inexpugnable peut s’écrouler en moins de temps que chante un coq … français.

Atilio A. Boron est politologue et sociologue argentin, docteur en Sciencies Polítiques de l’Université de Harvard. Directeur du PLED, Centro Cultural de la Cooperación Floreal Gorini. Son blog est : http://www.atilioboron.com.ar/. Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora (http://www.elcorreo.eu.org) par : Estelle et Carlos Debiasi.


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