LA CHARIA NEOLIBERALE

lundi 30 décembre 2019
par  Jacques-Robert Simon
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Les uns cherchent un système parfait que l’on pourrait utiliser pour faire société avec des gens qui ne le sont pas ; les autres tendent à former des individus parfaits pour constituer des systèmes qui ne le seront jamais. Ces recherches sont devenues caduques : l’état de l’Art des sociétés postmodernes permet une toute autre approche.

Dans le passé des tables de la loi étaient censées être appliquées par tous, riches et pauvres, puissants comme misérables, évidemment avec une latitude d’interprétation plus grande pour les uns que pour les autres. « Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain ». Cette proposition s’applique en premier lieu à ceux qui n’ont ni serviteur, ni servante, ni bœuf, ni âne plutôt qu’aux autres mieux dotés qui ont déjà partiellement atteint un paradis terrestre. La charia, fruit d’une révélation divine, est beaucoup plus détaillée pour indiquer les diverses normes et règles doctrinales, sociales, culturelles et comportementales qu’il convient de suivre. Mais elle souffre du même défaut que les tables de la loi plus anciennes : les mêmes préceptes sont applicables à tous, puissants ou misérables, ce qui oblige là encore à des détours de l’esprit subtils pour que chacun puisse jouir sans entraves dans la limite de sa puissance.

L’idéologie néolibérale est vide de toute idée, elle s’est contentée d’achever le Dieu-Amour pour mettre à sa place Mammon, le dieu-argent, le veau d’or. Cette divinité de substitution présente l’immense avantage d’être universellement reconnue quel que soit son ethnie, son lieu de vie, sa religion. Plutôt que de se baser sur un immatériel inaccessible, Mammon juge tous et chacun selon son seul niveau de richesse : « Il est riche donc il est Bon (voire le meilleur) ». Dans une société moderne devenue hyper-individualiste où l’accumulation de richesses est devenue la seule source de pouvoir, il est impératif de mettre en évidence que réussir est le signe d’une prédestination, d’un don, d’un talent, d’un mérite personnel, afin d’atténuer la rancœur de ceux qui échouent. Encore faut-il trouver un moyen de maintenir la multitude sous la férule des plus fortunés : c’est le rôle de la charia néolibérale.

La charia néolibérale utilise les immenses possibilités du numérique et du Big Data pour indiquer à chaque individu, pris isolément, l’ensemble des règles doctrinales, sociales, culturelles, cultuelles, relationnelles, comportementales édictées par la révélation néolibérale qu’il doit suivre (en public comme en privé) sous peine de mort social. Historiquement, c’est la première fois qu’un dispositif permet non seulement d’inculquer les notions de Bien et de Mal au niveau individuel, en tout lieu et tout le temps, mais il permet aussi d’agir préventivement avant que toute faute moralement condamnable se révèle.

La charia néolibérale définira l’obligatoire, l’interdit, l’autorisé dans chaque circonstance de la vie. La charia ne sera pas révélée mais personne n’aura le pouvoir de la changer par une voie démocratique (qui supposerait qu’un individu.e vaille une voix). La charia n’aura pas à se fier à quelque imam pour détecter tout manquement d’infidèles, elle a d’ores et déjà à sa disposition des capteurs de localisation, de forme, de reconnaissance faciale, des dispositifs d’enregistrement des sons, des images (ultraviolet, visible, infrarouge), des vibrations, des odeurs, des mécanismes de reconnaissance d’individu, des parents de l’individu, de toute la généalogie de l’individu, de tracer votre patrimoine génétique dans le temps, dans l’espace, des moyens de connaître vos avoirs financiers, vos dons, vos transferts licites comme illicites, des moyens de recherche d’une identité au milieu de milliards d’autres sans risque d’erreur, des moyens de corréler n’importe quel fait avec n’importe quel autre pour n’importe qui, n’importe quel groupe, clan, amicale, fratrie.

Les caméras de surveillance munies de reconnaissance faciale permettent de suivre tous les déplacements. Les ‘télécrans’ permettent de filmer tous les lieux de vie non seulement d’un individu mais de tous les individus de la Terre et des alentours. L’analyse des situations filmées permet d’intervenir si besoin est. Les marchandises achetées, les courriers virtuels ou non échangés, les relations nouées ou dénouées, les remarques faites, les plaisanteries échangées, tous les aspects de l’activité humaine sont enregistrés puis disséqués pour séparer le Bien du Mal, le Vrai du faux. Bien évidemment les ébats sexuels, quelle que soit leur nature, font l’objet des soins informatiques les plus minutieux. Dans les rues, surtout l’été, les caméras sont équipées d’érectomètres pour quantifier avec précision le degré d’appétence (et leur nature intime) pour les personnes du sexe opposé, du même sexe, pour les militaires, les CRS, les gens de couleur (ou non, et les différences sensibles possibles)... ce qui permet de catégoriser les passants selon leur libido. La recherche du vrai n’est plus laissé à d’obscurs scientifiques, philosophes ou artistes, le vrai est désormais ce qui est cru, et ce qui est cru est ce qui est conforme à la réalité néolibérale car l’algorithme ultime, celui qui décide de tout finalement, ne peut plus être modifié, réécrit, changé : il est devenu éternel, infaillible et tout puissant reléguant les dieux anciens et leur impuissance aux oubliettes.

La charia néolibérale détecte toute déviance de pensée et d’agir, mais comment agit-elle pour corriger les malfaisants qui, malgré toutes les précautions prises, veulent décider par eux-mêmes ? Pas de sang ! Pas de larmes ! Pas de geôles ! Les ‘corrections’ sont toujours infinitésimales et n’agissent que grâce à des effets cumulatifs répétés. Par exemple, vous êtes ciblé comme présentant des risques de faire émerger une volonté personnelle, peut-être même une décision. Tout votre entourage, à leur insu, sera connectée afin, par des remarques plaisantes ou déplaisantes, des retards aux rendez-vous plus ou moins grands, des pannes plus ou moins fréquentes, des rencontres plus ou moins emplies de succès, de désastres, des soins médicaux plus ou moins peaufinés… permettent de vous remettre sur le droit chemin libéral. Si l’individu persiste dans son comportement malveillant, les corrections punitives augmentent corrélativement. Si l’individu s’améliore, une multitude de bienfaits le comble : des Big Mac multi-burger aux opiacées de synthèse.

L’ancien dieu demandait à chacun de sortir un peu plus chaque jour de l’animalité guidé par l’amour. Les préconisations du quotidien étaient laissées à l’appréciation de chacun, d’où l’inefficacité de la méthode. Les règles de vie proposées, recommandées ou obligatoires pour respecter le sacré ne tenaient pas compte de la personnalité de chacun des individus imposant en conséquence un égalitarisme économiquement inefficient. Les moyens technologiques postmodernes permettent de surmonter cette insuffisance. L’occident, le monde sont en passe de se doter d’une charia uninominale grâce à l’informatique, aux banques de données et aux algorithmes d’intelligence artificielle. Le dieu numérique saura tout sur tout le monde et la charia qu’il appliquera aura la rigueur nécessaire pour que personne ne puisse le contester. Mais personne ne le contestera. Car des humanoïdes se chargent de l’interface entre le monde profane des humains et le sacré des logiciels, des progiciels et des algorithmes. Les « désirs » du « Grand Frère » sont anticipés en mettant l’accent sur le caractère affectif, émotionnel de tout événement, on crée une violente répulsion affective envers tout ce qui perturbe la charia et on engendrer des élans pour tout ce qui la conforte. Mais les lendemains des sociétés d’hyperconsommation ne chanteront pas : il n’y aura pas assez de tout pour tout le monde. Une élite fortunée, en plus de seule dominer la planète, sera aussi la seule à avoir à disposition tout ce qui compte de raffiné, de sain, de bio… les autres se contenteront de la réalité virtuelle sans autre contenu que des rêves, des émois, des passions vides étroitement surveillés et canalisés par le « Grand Frère ». Mais après tout, un algorithme intelligent peut-il faire pire que la succession de dirigeants qui se sont succédés au XXe siècle : deux guerres mondiales, la dévastation d’une partie de l’Asie, de la totalité de l’Afrique, des despotes mi-bouffons, mi-déments qui surgissent par des votes dits libres dans la plupart des démocraties occidentales ? Alors vive Gogol* 1er l’algorithme ultime, l’algorithme suprême, qui ne pourra faire que « moins pire » que les humains ?


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