ANA MOURA ET LA CONQUETE DE PARIS

dimanche 16 février 2020
par  Jean-Luc Gonneau
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AVANT LE CONCERT

Il y a trois mois, Antonio Zambujo et Ana Moura se partageait l’affiche à Créteil. Ils reviennent à Paris, chacun de leur côté (mais pas fâchés du tout). Pour Zambujo, c’est fait. Pour Ana Moura, ce sera le 1er février dans la très grande salle du bien nommé Grand Rex, prélude à une tournée qui la propulsera aux quatre coins de la France au long du mois de février. Initialement, cette tournée devait accompagner le lancement d’un nouvel album, dont elle nous avait parlé en octobre. Il semble cependant que la sortie de ce nouvel opus ait été retardée. En aurons-nous quelques échantillons en avant-première ? Mystère et boule de gomme. Mais c’est pas grave, comme disent les enfants après une bêtise.

Pas grave en effet, car un concert d’Ana Moura est toujours un événement en soi. Toujours entourée d’excellents musiciens, au premier rang desquels l’époustouflant Angelo Freire à la guitare portugaise dont, comme disait l’ami Corneille (le dramaturge, pas le chanteur) la valeur n’a jamais attendu le nombre des années, l’amie des Rolling Stones, la chouchoute de regretté Prince Ana Moura est aussi, et surtout, une figure de proue de cette génération riche de talent qui a rendu au fado la reconnaissance internationale (et même nationale) qu’il avait laissée en jachère. Après une adolescence vouée, comme tant d’autres, au jazz et à la pop, elle est repérée par des acteurs importants du fado lisboète, le guitariste Antonio Parreira (ses deux fils deviendront aussi d’éminents instrumentistes) puis le musicien/auteur/chanteur Jorge Fernando, qui deviendra son premier producteur alors qu’elle fait ses classes au Senhor Vinho, peut-être la meilleure maison de fado de Lisbonne. Viendront assez vite une renommée internationale, des ventes de disques prolifiques.

Ana Moura, c’est avant tout une voix, légèrement voilée, d’une grande souplesse qui lui permet d’exprimer une très riche palette de sentiments. Une opinion que partage son ainée Misia, pour qui Ana Moura est l’une des deux grandes voix fadistes de sa génération. C’est aussi, c’est comme ça, une allure rare dans le fado : cette toute jeune quarantenaire sait à merveille se servir de ses atouts physiques, provocante juste ce qu’il faut et quand le répertoire le suggère. Cette prestance physique sensuelle lui est évidemment reprochée par certains (il y a un peu de jalousie, là dedans, mais bah, ciume, ça fait partie du fado, sim ?) : dur, dur d’être belle ! D’aucuns s’agacent aussi (ainsi qu’ils l’avaient fait avec Mariza lors de sa collaboration avec le très californien, quoique brésilien d’origine, Jacques Morelenbaum) du rôle de Larry Klein, autre californien, en tant que producteur de ses deux derniers opus. Morelenbaum et Klein sont étrangers à l’univers du fado et ont probablement influencé une évolution de ces deux chanteuses vers un côté « pop fado », qui peut en effet agacer. Mais Ana Moura, comme Mariza, sont devenues des show girls aguerries, de grandes professionnelles, et il y en a peu à ce niveau. Et puis, quand Ana se met à chanter le fado fado, et elle s’y prête à chaque concert, le paradis du spectateur n’est pas loin. Ana Moura, à ne jamais manquer.

LE CONCERT

Le Grand Rex (2800 places) affichait complet plusieurs jours à l’avance pour accueillir ce 1er février Ana Moura. Rare affluence pour une artiste étiquetée « fado », emplissant une salle vite conquise par la belle Ana

Car Ana Moura est une très belle dame. Ça aide, mais ne suffit pas. Ana Moura a une voix unique, ce qui est le plus important. Elle est entourée d’excellents musiciens, entraînés par ce jeune « monstre » de la guitarra qu’est Angelo Freire. Et présente un récital concocté pour satisfaire tous les goûts, depuis le club des frappeurs dans les mains, très présents et qui empêchent parfois de pleinement savourer les subtils et brillants accompagnements de la guitare d’Angelo Freire, jusqu’aux plus exigeants amateurs de fado castiço, même si ceux-ci estiment toujours que dans le fado d’aujourd’hui, il n’y en a jamais assez. Les amoureux de « world music y trouvent aussi leur compte, et même les fervents de la chanson française, puisque Ana Moura entame son concert par La vie en rose, en français et sans accent, une performance pour une non-francophone. Une belle version, cela dit, très cabaret, de cette Vie en rose, musicalement plus proche, parmi celles enregistrées naguère, de Marlène Dietrich ou même Louis Armstrong que d’Edith Piaf ou Amalia Rodrigues.

La, donc, très belle Ana Moura, paraît sur scène dans une longue robe au dentelles noires, qu’elle troquera plus tard pour un lamé rouge, jupe fendue façon vamp hollywoodienne, dont l’écrivain humoriste P.G. Wodehouse aurait probablement estimé qu’« elles soulignaient plus qu’elles ne cachaient » la fluidité de sa silhouette. Fluidité qu’elle soulignera par une science consommée de la scène et du mouvement, nous rappelant ces vers du célèbre poème Le conte de l’île : Elle chaloupe, elle ondule, telle un frêle esquif Envoutée par les vents, effaçant les récifs.

La voix, surtout, ce voile si rare dans le fado qui rappelle, en plus apaisé, celui de Billie Holiday dans le jazz ou d’Elza Soares dans le samba. Une voix qui fait entrer Ana Moura dans le club très fermé de celles qu’on reconnaît immédiatement. Il y eut naguère Amalia, bien sur (dont on retrouve aujourd’hui la puissance chez Mariza ou Katia Guerreiro), Ercilia Costa (dont la cristallinité est présente chez Cristina Branco), Maria Tereza deNoronha, la limpidité, Herminia Silva, la fantaisie, plus près de nous Misia (dont l’âpreté caractérise aussi Carminho), quelques autres sans doute. Et le voile mystérieux et sensuel d’Ana Moura. Pas étonnant d’ailleurs si Misia, la pionnière que ce qu’on nomme parfois, peut-être exagérément le « nouveau fado » cite spontanément Ana et Carminho si on lui demande qui sont ses cadettes en fado préférées. Elle y ajoute Ricardo Ribeiro « car il n’y a pas que les femmes qui chantent le fado ! »

Les musiciens (les mêmes qu’à Créteil en octobre) sont au top : Angelo Freire en tête, les autres guitaristes, Pedro Soares et André Moreira (basse), João Gomes (claviers) et Mario Costa (batterie). Même si on peut toujours s’interroger sur l’utilité de la présence des claviers dans les concerts d’Ana Moura. Et les arrangements au cordeau. Même si celui de la version de l’un des deux ou trois fados issus du répertoire d’Amalia, chanté par Ana avec l’âpreté qui convenait fut envahi par une guimauve de clavier : on passait alors d’un chant d’amour blessé à une bluette musicale. Dommage, tout le reste est quasi parfait.

Le répertoire, éclectique donc, avec plusieurs thèmes de son dernier album (les très allègres Dias de folga ou fado dançado, le superbe Moura encantada, sur le fado cravo d’Alfredo Marceneiro, Ninharia sur le fado Carlos da Maia, superbement chanté aussi malgré les claviers, Tens os olhos de deus, de Pedro Abrunhosa, genre slow de l’été...), des succès plus anciens (Desfado dans le genre allègre, Os meus olhos são dois círios, sur la musique du fado menor, un bijou d’interprétation, l’inévitable Vou dar de beber à dor, qui déclencha, comme tous les fados allègres, le très vif enthousiasme du club des frappeurs dans les mains. Et en rappel, le tout aussi inévitable Sou do fado, qui fit beaucoup pour lancer la carrière d’Ana Moura, et toujours chanté avec une magnifique impétuosité contenue. Immense artiste, grande fadiste, Ana Moura va présenter son spectacle dans plusieurs villes de France. A ne surtout pas manquer !

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