De la souveraineté et des agioteurs

jeudi 9 avril 2020
par  Francis Daspe
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La crise sanitaire du Coronavirus ou Covid-19 est au cœur des préoccupations et des débats politiques actuels. C’est bien légitime, au regard de l’urgence du quotidien pour le plus grand nombre d’entre nous. C’est bien légitime, au regard des questions purement politiques qu’elle pose sans ménagement à chacun d’entre nous, et en premier lieu aux différents responsables, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Sans nul doute, celle de la souveraineté se trouve parmi les plus structurantes, offrant une grille d’analyse pour le moins sensible et pertinente.

La mise en lumière de certains cas se révèle particulièrement significative. C’est ainsi que l’usine Luxfer, à Gerzat, près de Clermont-Ferrand, doit fermer. L’annonce de la fermeture définitive avait été faite fin novembre 2018 par le groupe basé à Nottingham, en Angleterre, malgré les actions des salariés qui contestaient en justice leurs licenciements en s’appuyant sur une décision de l’inspection du travail remettant en cause le motif économique. Cette usine est la seule en Europe à produire des bouteilles d’oxygène médical, nécessaires pour faire face aux détresses respiratoires. Cette usine avait été rachetée en 2001 par Luxfer à une filiale de Pechiney-Rhenalu. Il en va de même pour l’usine Famar près de Lyon, à Saint-Génis-Laval. Elle se trouve en redressement judiciaire depuis le 24 juin dernier. Elle est la seule habilitée à produire de la nivaquine (chloroquine) pour Sanofi pour le marché français. La chloroquine est une molécule actuellement testée contre le coronavirus, au-delà des polémiques avec le professeur Didier Raoult, directeur de l’IHU (Institut Hospitalier-Universitaire) Méditerranée Infection de Marseille. L’usine de Saint-Genis-Laval appartient au façonnier grec Famar, contrôlé par le fonds d’investissement KKR. Le terme « façonnier » désignant une entreprise sous-traitante ou d’externalisation dans la fabrication de produits pharmaceutiques. L’usine de Saint-Génis-Laval est dépendante d’un principe actif fabriqué en Inde, et qui ne devrait pas être disponible avant deux mois.

Dernier exemple, celui de l’usine Giffard à Plaintel, en Bretagne, qui fabriquait des masques de protection respiratoire. En 2018, huit ans après son rachat, le groupe américain Honeywell a fermé le site de fabrication, avec le licenciement de la quarantaine de salariés. Pire, l’outil de production a été sciemment sabordé : les machines les plus simples ont pris le chemin de la Tunisie tandis que les lignes automatiques de fabrication des masques ont été détruites, vendues à ferrailleur. Une preuve supplémentaire si besoin était de l’impératif absolu de ne jamais laisser détruire l’outil industriel du pays, surtout quand il concerne des produits stratégiques ou vitaux comme ceux en lien avec la santé.

Mais ces exemples pourraient être aisément dupliqués à d’autres secteurs économiques tout autant stratégiques. C’est le cas dans d’autres branches de l’industrie, dans le domaine de l’alimentation, dans celui de l’énergie, ou encore dans le secteur des activités de défense. Nous sommes directement confrontés à la fable de la prétendue mondialisation heureuse.

Au nom des vertus d’une interdépendance supposée harmonieuse, on est parvenu à créer des pénuries en fermant des unités de production. Parfois en les délocalisant dans d’autres pays, parfois en stoppant la production définitivement, parfois en transférant le savoir-faire et les brevets à d’autres concurrents. Cette fable de l’interdépendance à finalement généré des dépendances plus que fâcheuses. C’est à un véritable « désarmement industriel » auquel cette inconséquence a conduit. C’est à un dramatique affaissement de notre souveraineté auquel nous sommes désormais confrontés. Ce sont des choix politiques qui ont présidé à ces catastrophes dont nous payons aujourd’hui le prix fort.

Les responsables (à défaut d’être coupables ?) sont bien identifiés. Il s‘agit de politiques fondées sur la recherche de profits maximisés par des calculs de court-terme. Il s’agit d’acteurs, politiques et/ou économiques, en adéquation avec cette logique mortifère : firmes transnationales, fonds de pensions, boursicoteurs de tout poil etc.

La situation historique n’est cependant pas nouvelle. Les faits attestent de la permanence de ce genre de personnages. Sous l’Ancien Régime, puis au moment de la Révolution française, ils étaient appelés « agioteurs » ou « accapareurs ». Ou encore de manière plus prosaïque « affameurs ». Hier comme aujourd’hui, ils font fi de l’intérêt général, à la recherche compulsive de profits. Ils spéculent comme une seconde nature. Car toutes les situations actuelles décrites s’inscrivent dans cette grille de lecture des agioteurs. Le moteur des décisions prises se rapporte d’une manière ou d’une autre à un choix spéculatif. Ils n’hésitent pas à le faire pour les produits alimentaires, provoquant à l’occasion des émeutes de la famine sur tous les continents désormais. Ils ferment des sites de productions en tablant sur une augmentation des prix ou une envolée des cours boursiers. Le virus de la spéculation insensée est extraordinairement virulent et meurtrier.

Pourtant, le savoir-faire des travailleurs français, quels que soient les niveaux de qualification et les places dans le processus de production, est considérable et reconnu. Ceci grâce à la valeur d’un système éducatif qu’il est hélas de bon ton de dénigrer dans une délétère logique « décliniste », tout en veillant à le priver méthodiquement des moyens nécessaires. Exactement le sort réservé à l’Hôpital et à la santé, dont on s’aperçoit des graves conséquences… Les propos de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, laissant accroire que les enseignants seraient totalement inactifs en cette période de confinement et de fermeture des établissements scolaires, expriment un mépris crasse des réalités quotidiennes vécues. Elle était déjà prête à les réquisitionner, voire à les enrégimenter, pour aller ramasser les fruits et les légumes dans les champs. Nous adressons toute notre solidarité et notre reconnaissance aux enseignants et aux autres personnels de l’Education nationale si injustement stigmatisés de la sorte. Ainsi qu’à l’ensemble des fonctionnaires dont on se rend compte qu’ils ne sont finalement pas trop nombreux comme le rabâchent certains oiseaux de mauvais augure…

Cette crise sanitaire montre l’enjeu de regagner des parts conséquentes de souveraineté, non seulement dans le domaine pharmaceutique ou médical, mais aussi de manière plus globale et plus large. Il devient plus que jamais urgent de mettre fin à l’idéologie du tout marché. C’est d’intérêt général dont il s’agit. Un intérêt général que tous les « agioteurs » des temps modernes méconnaissent avec le plus parfait cynisme qui confine à de la morgue.

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