Tribune : Inessentialisation de la valeur !?!

mardi 7 avril 2020
par  Jean-Pierre Lefebvre
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Contradiction chez Temps critique : le coronavirus ne serait pas une manifestation des malfaisances du capital, cependant… il résulterait de la déforestation, de l’agriculture intensive, de l’urbanisation, de l’excès dans la mondialisation productive … tous, manifestation malfaisante du capitalocène ! Avec le coronavirus, s’il s’agit d’une guerre avec des morts et des blessés, c’est cette fois contre un ennemi naturel mal connu, sans destruction des infrastructures ni modification des secteurs productifs, non directement liés à la santé ou à la nourriture, qui n’ont pas été adaptés comme dans une guerre classique à d’autres tâches mais privés de clientèle, frappés de déficit et menacés de récession. Cette bataille dérive pourtant bien de la guerre de classe. Déforestation et mondialisation sururbanisée ont adapté mortellement à l’homme des virus qui étaient jusque là en symbiose pacifique avec leur milieu sauvage… La chute de la production de 30 % pendant plusieurs mois va produire une baisse de 6 points de notre PIB et sans doute une crise économique mondiale pire que celle de 2008. Pour y suppléer, la dette étatique de la pandémie, au delà de l’usage urgent et massif de la planche à billets, devra être ou bien remboursée par les salariés au prix de leur nouvel appauvrissement ou bien prélevée sur le profit des oligarques par la création d’un impôt progressif sur les gros revenus. Si le recours à la planche à billets est plus facile à l’Allemagne à cause de ses excédents commerciaux et aux USA par leur exorbitante capacité d’emprunt illimitée, elle risque d’être suicidaire chez nous. Il n’y a pas d’argent magique : Le sophisme de la disparition de la valeur force de travail (Castoriadis) est contredit aussi par la pandémie : La mise au chômage des salariés empêche ceux-ci de disposer de la valeur créée par leur force de travail en les appauvrissant. L’économie à l’arrêt ne produit plus de plus-value ni donc de profits. Quelle que soit l’incertitude sur la mesure de la valeur force de travail et les distorsions issues des rentes financières, oligarchiques ou bureaucratiques, l’argent demeure bien pour l’essentiel que l’équivalent symbolique de la quantité de force de travail qui seule peut fonder l’échange sur le marché, principal moyen, outre les organismes spécialisés d’Etat, de régulation globale de la correspondance fondatrice entre valeurs de la monnaie et de la force de travail. Cette dernière dépend, elle, du coût de production de la force de travail , c’est-à-dire in fine du niveau de vie du producteur, fluctuant au-dessus du niveau minimum nécessaire à sa survie. Cette incertitude déterministe qui rappelle celle de la physique fondamentale, permet ou bien la compensation des effets contraires d’adéquation entre valeur et monnaie, ou bien leur conjonction vers les dérapages de la déflation ou de l’inflation recherchant le retour à l’équilibre. La mise en cause irrationnelle de cette origine rationnelle du marché a pour conséquence la justification de l’immoralité du système capitaliste mis en lumière par les intuitions de Proudhon (la propriété c’est le vol) comme par les analyses de Marx sur l’accumulation de la plus value spoliée au prolétaire et donc sa conclusion socialiste : la nécessaire appropriation collective des moyens de production. Cette dimension morale ayant un poids décisif dans les possibilités de mobilisation politique des foules pour le changement de logiciel sociétal. L’échec tragique des premières tentatives russes de cette révolution socialiste provient du remplacement stalinien de la spoliation oligarchique par celle des apparatchiks et de leur refus de débureaucratiser l’Etat comme des propositions autogestionnaires qui pouvaient seules assurer concrètement cette propriété collective. L’évolution des forces productives (mondialisation, sciences, automation) ne tend pas à dissoudre la base de l’économie qu’est le travail humain mais seulement à diminuer en son sein la part du travail physique au profit de sa part intellectuelle et de création. Cette rapide évolution si elle complexifie - et rend plus opaque - le calcul précis des quantités de force de travail incluses dans chaque marchandise (comptabilité analytique pratiquée dans chaque entreprise concrète), ne dissout pas pour autant sa substance quantitative réelle, son rôle constitutif dans la production et le marché. Le rôle accru de la finance « abstraite » dans le contexte de la mondialisation capitaliste crée des occasions de manipulations financières, dépourvues de support en marchandises réelles et visant à suppléer à la tendance à la dévalorisation du capital qui accompagne l’automatisation. Cela mène au gonflement des valeurs fictives, grosses de régulations brutales par les crises cycliques (1929, 2008, etc.), quand les multiples systèmes de repérages ne peuvent plus provoquer les interventions proportionnées des Etats pour sortir de ces menaces de crises. S’il n’y a plus d’étalon or pour vérifier la proportionnalité entre force de travail et valeur monétaire, l’or a toujours un prix qui sert de repérage partiel aux banques, comme d’ailleurs d’autres marchandises internationales plus complexes, par exemple les automobiles (etc.) dont les définitions techniques sont très voisines d’une firme à l’autre, comme en fin de compte leur prix, le profit étant toujours plus soutiré des rentes de la mondialisation (bas salaires, avancées provisoires d’une technicité donnée, etc.), la sanction du marché rationalisant globalement l’adéquation mondiale moyenne des monnaies échangeables aux valeurs physiques réelles de force de travail incluses (qu’on pourrait en principe remplacer par des quantités d’effort physique humain et de bits d’intelligence informatisée, avec une énorme prime, certes provisoire, à la création) Cette démarche rationnelle peut être réciproque à celle du marxiste méconnu bien qu’excellent, Sohn-Rethel, qui fait dériver la naissance de l’entendement moderne non plus comme Kant d’un Dieu tout puissant mais de la transposition en mathématique et abstraction rationnelle des mécanismes d’échanges monétaires dans la Grèce du Ve siècle AV JC (La monnaie, La Tempête, 2018) Ceci donne de la vérité philosophique au chiffrage des échanges mondiaux, compte-tenu de leurs différentes dérives : manipulations financières, prélèvements étatico-bureaucratiques, etc. Cela a autorisé Piketty à utiliser deux siècles de statistiques économiques (mesures de la force de travail supposées globalement pertinentes) pour, dans la foulée de Marx, analyser les grandes périodes opposées dans la répartition de trente pour cent de la plus-value globale entre actionnaires (1/10 000) et salariés (92% des actifs !), en la faveur du salariat, de 1930 à 1989, puis en faveur de l’actionnariat, de 1989, terme de la « catastrophe » stalinienne, jusqu’à nos jours hyper-libéraux d’accroissement obscène de l’accumulation oligarque ! La situation post-virale peut-elle être l’occasion d’un grand coup de barre à gauche, comme le pense Alain Frachon dans Le Monde du10/04 ? Les étatisations de Xi ou de Mitterrand, certes bien différentes, sont en politique pour le premier en économie pour le second, deux échecs patents. Devant l’impasse historique, les totalitaires de tous poils (Trump, Le Pen, Poutine, Xi, etc.) menacent aujourd’hui l’humanité de la pire régression. Avec la cogestion, Piketty propose une voie qui veut éviter les apories des expériences soviétiques et réformistes du XIXe siècle. L’Europe du Nord l’a pratiquée avec un certain succès depuis 40 ans, sans toutefois la pousser à son meilleur terme, celui de l’autogestion qui, seule, peut garantir de tout retour en arrière. La cogestion peut combiner pédagogiquement le contrôle des salariés sur la sage et juste utilisation de leur force de travail avec l’expérience précieuse du capitalisme en matière de dynamisme de l’économie et d’équilibre des comptes, sans lesquels tout ne serait que bavardage. Le déconfinement réussi serait celui qui engagerait, avec une réforme constitutionnelle appropriée, les radicalités démocratique et basiste, écologique, égalitaire, cultivée et débarrassée de la pub, débureaucratisée, urbanistiquement dédensifiée et belle, et, en priorité, sanitaire, cela va de soi.


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