DE LA GRANDE ILLUSION A LA REVELATION PUIS A L’AMPLIFICATION

samedi 13 juin 2020
par  Yann Fiévet
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La grande illusion

« Nous devons nous réinventer. » L’injonction, en apparence tellement pleine de bon sens et d’impérieuse nécessité, est présente partout en ces temps de confinement forcé des populations. En fait, l’injonction officielle, elle-même forcée par l’évènement monstrueux que constitue la pandémie planétaire, n’a fait que reprendre – probablement de manière insincère comme nous le verrons – ce que nombre d’observateurs catastrophés disent depuis des lustres sans jamais être entendus quand ils n’étaient pas bêtement moqués ou indignement insultés. Oui, nous le devons ! Pour la Nature que nous massacrons chaque jour davantage. Pour l’Humanité si nous voulons qu’elle survive à la catastrophe. Pour la dignité de l’Homme qui s’est depuis trop longtemps perdue dans d’âpres combats mortifères pour la recherche effrénée du profit immédiat de la caste minuscule des plus nantis « quoi qu’il en coûte ». Oui, nous le devons ! Et pourtant, il est fort possible que nous ne puissions le faire.

Nous devons nous réinventer. Mais, quel est ce « nous » ? Qui va « réinventer » ? Avec qui ? Pour qui ? Comment et pour aller vers quoi ? On en finirait pas d’égrainer les questions abyssales que soulèvent la péremptoire affirmation. Soyons réalistes un instant : nous sommes allés si loin dans la « mondialisation heureuse » tellement chère à Alain Minc que toutes nos existences sont terriblement – et peut-être définitivement - enchâssées dans les méandres du capitalisme outrancièrement financiarisé. Les portions de l’économie réelle – celle qui concourt à la satisfaction des besoins vitaux – qui échappent encore à la loi d’airain de ce capitalisme dévorateur ne sont restées qu’à l’état de niches que « les nouveaux maîtres du monde », pour reprendre la lucide formule de Jean Ziegler, ne faisaient que tolérer tant qu’elles ne menaçaient en rien leurs florissantes affaires. Quand nous nous relèverons de la crise quelques changements bien sur interviendront. Le traumatisme aura été tellement douloureux que forcément tout ne pourra redevenir tout-à-fait comme avant. Cependant, face à l’incommensurable tâche qu’il conviendrait d’accomplir le compte n’y sera sans doute pas. Il y faudrait une volonté de fer et, surtout, une prise de conscience à toute épreuve pour bâtir « le monde d’après ». Qui va s’atteler à cette tâche titanesque ? Tous les disqualifiés d’hier qui nous ont mené, au mépris de tous les avertissements martelés pendant des décennies, tranquillement vers la catastrophe ? Il paraît que DSK souhaite revenir tel le Sauveur ! Il nous faudrait un peu plus d’imagination. Et beaucoup de courage. Le courage, par exemple, de ne pas qualifier pour la construction du « nouveau monde » tous les pousse-au-crime qui nous ont serinés durant des années leur ritournelle sur la nécessaire libéralisation de tous les marchés et qui, toute honte bue, continuent de pérorer, malgré le confinement, dans les émissions de radio ou de télévision. Ainsi de l’économiste libéral Nicolas Bouzou qui déclarait en 2014 « dans 10 ans, nous aurons deux fois trop de lits d’hôpitaux ». D’autres de ces collègues ont au moins la pudeur de se taire aujourd’hui. Mais, pour combien de temps. Les « médias de masse » vont-ils enfin savoir faire le tri entre les défenseurs éhontés d’un système finalement déjà mort et les promoteurs clairvoyants de l’hypothétique Renaissance ?

Nous devons nous réinventer. Allons, qui peut sérieusement croire que les maîtres du monde capitaliste vont mettre fin un tant soit peu à leurs manœuvres de lobbying, que les « décideurs » politiques devenus depuis longtemps leurs serviteurs zélés cesseraient subitement de les contenter ? Les maîtres de « big pharma », de l’agro-business ou de l’hydre numérique sont postés dans tous les recoins du système et ont colonisé l’esprit de la plupart des hommes et des femmes qui peuvent leur servir à poursuivre leur emprise sur l’économie mondialisée, donc sur nos vies. Du reste, pendant le confinement la collusion politico-mercantile continue. Le ministre français de l’agriculture, Didier Guillaume, a encore raccourci la distance d’épandage des pesticides autour des habitations. Déjà ridiculement faibles (5 mètres) la distance est abaissée à 3 mètres ! Le mois dernier, Emmanuel Macron s’est rendu en Bretagne afin de soutenir l’agriculture en ces temps difficiles. Afin de bien montrer à quel point « nous devons nous réinventer » il a visité un producteur conventionnel de tomates hors-sol (2500 tonnes par an pour la Grande Distribution) car les « circuits courts et le bio ne pourront pas permettre à eux seuls de nourrir la population ». Surtout si rien n’est vraiment fait pour les encourager ! Par ailleurs, le Gouvernement a saisi l’occasion du confinement pour adopter une ordonnance par laquelle les procédures préalables à l’installation d’antennes-relais sont allégées. C’est que la « reprise » ne saurait s’envisager sans la déjà célèbre 5G ! On le comprend bien, reprise ne rime pas avec redéfinition : la majorité présidentielle à l’Assemblée Nationale a retoqué un amendement qui stipulait que les aides de l’Etat liées à la crise sanitaire actuelle n’iraient pas aux entreprises ayant leur siège social ou des filiales dans des paradis fiscaux ; les aides substantielles versées aux « fleurons » que sont, par exemple, Renault ou Air-France le seront sans demandes tangibles de contreparties en matière de comportements futurs plus vertueux à l’égard de l’environnement ; pour favoriser ladite reprise les préfets pourront demain déroger aux règles du droit de l’environnement en ce qui concerne l’implantations de nouvelles activités agricoles, commerciales et industrielles. Ainsi, après le passage du Covid rien de vraiment nouveau ne semble pouvoir être attendu sous le soleil de France.

Si nous voulons réellement « nous réinvente » nous devrons d’abord nous défaire des hommes du passé et des idées désormais potentiellement dépassées qu’ils incarnent. Pour que « le monde d’après » ne soit pas le frère jumeau du monde d’avant il devra être aux mains d’individus neufs, des hommes et des femmes ne choisissant pas de faire carrière en politique, tournés vers la défense de l’intérêt général, orientés par des institutions fondamentalement transformées. Ces hommes et ces femmes de bonne volonté existent déjà dans tous les recoins de la société civile trop longtemps tenue sous le boisseau de la politique hors-sol de moins en moins motivante. A la société civile de dire enfin massivement ce qu’elle veut et faire émerger un pouvoir politique nouveau. L’une des conséquences majeures en serait de faire reculer le recours systématique à la coercition que nous connaissons aujourd’hui. Seule une société ouverte et pleinement démocratique sera demain à même de lutter contre de nouveaux périls sanitaires et apporter de réelles solutions à la crise écologique globale. Les rôles seraient alors inversés : on s’apercevrait que la grande illusion était d’abord celle de ceux qui entendaient maintenir en l’état le système qui nous dévorait. Cependant, il ne va pas falloir tarder à écarter les illusionnistes patentés du marché total.

De la révélation à l’amplification

C’est déjà un lieu commun : la triple crise – sanitaire, économique et sociale – que traverse la planète depuis le début de l’année 2020 a puissamment révélé l’ampleur des inégalités partout dans le monde. On savait bien sûr qu’elles existaient, elles étaient pertinemment dénoncées par des chercheurs et des journalistes non complaisants, par les citoyens restés éveillés. Pourtant, on s’accommodait de cette situation, on espérait des jours meilleurs pour les plus démunis, on faisait mine de croire à la « théorie du ruissellement » dont ces derniers allaient bien finir par profiter un jour. Il est une évidence : on ne voulait pas voir l’extrême profondeur des inégalités sociales ni à quel point des pans entiers de nos sociétés étaient particulièrement fragiles face aux multiples risques de l’existence. La révélation est frappante dans les discours des gouvernants depuis quelques semaines, du moins en Europe. Les faits, que l’on voulaient ignorés jusque-là, sont devenus contraignants : « Ils » promettent de mieux « s’occuper du peuple » désormais. Il faut alors interroger ce soudain revirement, se demander si le « redémarrage de l’économie » ne va pas, au contraire, aggraver encore les inégalités que la pandémie et le confinement ont du reste déjà passablement amplifiées.

La pandémie du Coronavirus est riche d’enseignements quant à l’inégalité des risques encourus par les individus. Si l’âge joue bien sûr un rôle aggravant dans l’exposition à l’épidémie, les conditions de vie et d’emploi jouent dramatiquement leur rôle elles aussi. Les données de l’Insee pour la Seine-Saint-Denis sont particulièrement éclairantes : elles montrent que ce département, dont la population est plus jeune que la moyenne, présente pourtant un record de surmortalité : on y a enregistré, entre le 1er mars et le 27 avril, 130 % de décès de plus que pour la même période de 2019. Cette même population connaît aussi un taux de pauvreté élevé et une forte proportion de travailleurs qui, prenant tous les jours les transports en commun, exercent des métiers dits, depuis le début de la crise sanitaire, « de première ligne ». Et, l’on sait qu’il existe des liens évidents entre pauvreté, conditions de vie médiocres et mauvaises conditions d’emploi. Ainsi, certains métiers exposent davantage au risque d’être touché par le Covid-19. Cependant, il semble qu’en France l’on ne s’empresse pas de rechercher vraiment, statistiques à l’appui, ce type de causalités pertinentes. Il faut donc traverser la Manche.

L’équivalent britannique de l’Insee, l’Office for National Statistics (ONS), a exploité les données de mortalité par le Coronavirus sous l’angle socioprofessionnel. L’une de ses études analyse les 2 500 décès concernés intervenus entre le 9 mars et le 20 avril dans la population en âge de travailler (20-64 ans) en Angleterre et au Pays de Galles. Les plus forts taux de surmortalité concernent d’abord les travailleurs des métiers du soin à la personne (travailleurs de la santé suivis des chauffeurs de taxi et de bus, des chefs cuisiniers et des assistants de vente au détail ; autrement dit, ceux que l’ONS nomme les « key workers », les « travailleurs essentiels ». les emplois des key workers sont aussi, constate l’ONS, ceux qui sont les moins bien payés, qui présentent les conditions de travail les plus difficiles et les statuts les plus précaires. Ces conditions socio-économiques sont de surcroît en cause dans la prévalence élevée de comorbidités (diabète, hypertension…), dont la présence accroît le risque de décès en cas d’exposition au Covid-19. En France, un rapport du député Dominique Libault présenté en mars 2019), a souligné combien les salaires de ces plus de 830 000 travailleuses (en équivalent temps plein) du « care » étaient bas et leurs conditions de travail particulièrement difficiles. Leur taux d’accidents du travail et de maladies professionnelles est trois fois plus élevé que dans les autres professions !

Il est encore trop tôt pour mesurer pleinement les dégâts sociaux occasionnés par la pandémie elle-même et le confinement qui en a découlé. Ils sont d’ores-et-déjà très inquiétants. Ils frappent d’abord les plus vulnérables de nos congénères. Le financement du chômage partiel n’aura qu’un temps, des plans de licenciements déjà sont annoncés. Et les millions de « précaires » fabriqués par plusieurs décennies de déréglementation du marché de l’emploi et, plus récemment, par la casse du code du travail sont sans revenus depuis le début du confinement. Partout dans nos villes les « queues alimentaires » se sont dramatiquement allongées au fil des deux mois de confinement et perdureront encore longtemps. Les dégâts seraient pire encore si des solidarités de proximité ne s’étaient mises en place pour pallier les nombreuses défaillances des pouvoirs publics dans les « zones sensibles » et ailleurs. Là aussi la Seine-Saint-Denis est exemplaire, plus positivement cette fois : de nombreux citoyens fort modestes se sont organisés dans le département le plus pauvre de France afin de venir en aide à de plus pauvres qu’eux. Il est peut-être là le vrai ruissellement ! Et, il ne vient pas d’en-haut. C’est que le néolibéralisme à l’œuvre depuis plus de trente ans, aggravé par l’avènement du macronisme, n’a pas fait que fragiliser le monde du travail. Il a laminé, à petit feu, les conditions de vie, d’habitat ou de transport des populations vivant dans les quartiers et les banlieues les moins favorisées. On ne pousse pas impunément au délitement d’une société.

L’économie va repartir. Et, bien sûr, les vieux réflexes sont toujours là, la menace de la sanction envers ceux qui ne rentreraient pas sagement dans le rang de la reprise reste à portée de la main. A l’hôpital, les gestionnaires ont fébrilement repris leurs tableaux de chiffres comme si rien ne devait changer. La prime de mille euros promise par Jupiter en mars à tous les soignants ne leur a toujours pas été versée. Il paraît que l’on a du mal à en rédiger le décret. Finalement, il n’y avait pas que les applaudissements qui étaient gratuits ! Qui peut alors sérieusement croire que le pouvoir en place dans ce pays, qui plus est tellement centralisé, pourrait avoir la capacité ou l’envie de changer le sort des humbles. On entend bien en « haut-lieu » qu’ils retournent courageusement au charbon pour une nouvelle Croissance funestement basée sur le recours au tout-numérique, gros de la fracture sociale du même nom. Cependant, le vent de nouvelles révoltes au loin se fait sentir…


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