Déconfiner la pensée et la pratique politiques.

lundi 13 juillet 2020
par  Marc Mangenot
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Un spectre réapparaît. Un épouvantail à ficher la frousse dans les chaumières. L’éventualité d’un duel Macron-Le Pen en 2022. Déjà, la présidentielle occupe le terrain. Déjà, se cherche plus ou moins fébrilement le ou la prétendante idéale, ainsi que les soutiens, coalitions ou combinaisons estimées nécessaires. Déjà, le supermarché médiatico-politique agrandit sa surface pour loger et présenter dans ses rayons les hommes et les femmes qui offrent aux citoyens leur propre personne ou leurs programmes (ou ce qui en fait office), leurs méthodes. Bien sûr, des visions différentes de l’avenir vont s’affronter, mais dans le cadre restreint d’une compétition personnalisée. Car, c’est bien de cela qu’il s’agit, ou alors c’est un vaste marché, ou encore un spectacle qui distrait (dans tous les sens du terme) le citoyen-spectateur ou les trois à la fois. Bien sûr, des écuries spécialisées en communication ou en opérations de commando vont chercher à séduire les électeurs, en les flattant, en les émouvant, en les grattant dans le sens du poil, en exploitant astucieusement (c’est-à-dire subversivement) les préjugés, les peurs et les angoisses du moment, entretenues par le complexe médiatico-politique. Bien sûr, certaines candidatures s’appuieront sur les mobilisations sociales, sur le travail accompli par des mouvements, par des organisations politiques, associatives, syndicales. Beaucoup d’analyses, de propositions, de mobilisations, travaillées collectivement ont émergé ou ont été renforcées durant la période de confinement. Des méthodes et orientations nouvelles semblent s’imposer après les désastres écologiques et sociaux que l’épisode Covid-19 a mis en évidence. Le mouvement populaire des gilets jaunes a ouvert des brèches, malgré contradictions et confusions inévitables. Les luttes sociales, pour la santé, les retraites, l’égalité des droits, etc., ont montré que la capacité des gens, organisés ou non, est créative, féconde, perspicace. Mais au final, lors de la présidentielle, ce sera toujours l’élection d’une seule personne dont rien ne garantit, quelles que soient ses qualités et ses intentions originelles, quelle que soit la manière dont elle a été portée, qu’elle n’endossera pas le fabuleux costume élyséen, sans pouvoir (ou vouloir) changer la République cinquième, qui n’est République (chose publique, bien de tous) que de nom.

Le mirage institutionnel (trompeur, par construction)

Je n’ignore pas que mon propos peut déranger, ne pas convenir. À gauche, se maintient le principe du respect des institutions, de la loi électorale. En démocratie, il n’y a pas lieu de la subvertir, tant que la (supposée) démocratie n’a pas désigné une personne capable d’entraîner une majorité pour changer les règles dont les fondements s’opposent justement à l’esprit et à l’exercice de la démocratie. Comme si cette élection, à forte participation, certes, était démocratique. Or, participer à l’élection présidentielle avec l’espoir (à gauche) de l’emporter, revient non seulement à fortement cautionner le système présidentiel français, mais à le renforcer, à l’ancrer plus encore dans la conscience populaire. La participation élevée (pas toujours, cependant) à cette élection crée un effet mirage. Réalité qui montre un engouement jamais vraiment démenti depuis que de Gaulle en avait fait un exercice à sa mesure et selon son ambition. Mais qui tend à écarter plus encore l’ensemble des citoyens de l’agir politique. La souveraineté populaire, celle du peuple, celle de chaque citoyen, est amputée. Se trouve alors renforcée la tendance à s’en remettre à une seule personne pour sortir de la crise, du chômage, de la pauvreté, du mépris, de la xénophobie, du racisme ou du sexisme. Parce qu’elles sont dominées par des professionnels de la politique, les assemblées représentatives ont, elles aussi, le défaut d’éloigner le citoyen de la politique, dans une moindre mesure cependant. De fait, les assemblées élues, puisque le pouvoir politique leur est délégué, représentent le citoyen muet entre deux élections, sauf quand même lorsqu’il fait grève, pétitionne, descend dans la rue. Les assemblées élues sont corsetées par les instances exécutives à tous les échelons, y compris européen(1)

Lorsque l’espace politique s’ouvre à la démocratie, lorsque le temps est laissé au débat le peuple peut discuter, réfléchir, s’exprimer. Il se donne la possibilité d’échapper aux « experts » (médiatiques ou non)(2) Ainsi, exemple ancré dans la mémoire collective, au terme d’un long et passionnant débat, le résultat du référendum du 29 mai 2005 a été méprisé, bafoué, contourné, par un président de la République, avec le concours de ceux qui seront les supporters du suivant. Le (bien) vivre ensemble, dont on parle tant, est-il possible ? Peut-il être pensé et organisé quand le peuple est soumis aux volontés des pouvoirs politiques, à la dictature du marché dominé par les grandes firmes ? Quand les grands médias aux discours formatés, secondés par des « intellectuels » médiatiques, sont contrôlés par la finance.

J’entends qu’avoir raison sur le fond ne donne pas nécessairement raison politiquement. L’argument ne manque pas de poids. Il me paraît toutefois facile, marqué par une sorte de fatalisme. Or, j’y insiste, plus que tout autre élection, la présidentielle crée une illusion de démocratie, éloigne le citoyen de la chose publique. Le citoyen, homme ou femme, jeune ou vieux, pourra toujours pester tout en se distrayant avec les scandales et, finalement, se sentir frustré quand ce n’est pas trahi par les acteurs politiques élus, à commencer par la présidence. Comment dès lors s’étonner de l’abstention croissante aux élections ? Ou encore de la croissance des votes accordés aux démagogues qui cachent à peine leur fond xénophobe ou raciste ? Ne faudrait-il pas de prendre à bras le corps la question du sens, celle des fins de la vie en commun, au lieu d’organiser un jeu qui ressemble à un lancer de balles éliminatoire ? Le changement de constitution n’est-il pas une autre priorité, probablement impossible à envisager dans le respect du cadre institutionnel actuel ?

Retrouver (si possible) un chemin démocratique

Outre ses défauts intrinsèques, comme celui de la remise de pouvoirs exorbitants entre les mains d’une seule personne, irresponsable juridiquement (sauf haute trahison), l’élection présidentielle est inadaptée à la démocratie, parce qu’elle est antidémocratique. La règle antidémocratque l’impose, mais il n’est pas certain que le ralliement (à gauche) autour d’une personne soit la bonne méthode. Pour renverser la table, il faut mobiliser autrement durant la période dédiée à la campagne présidentielle. Occuper l’espace, organiser un grand débat. À gauche (vraiment de gauche), à défaut ou par incapacité de pouvoir occuper le terrain sans candidature à la présidentielle, il me semble possible en effet d’examiner un autre chemin. Celui abandonné en 2006/2007, après la victoire du non au référendum du 29 mai 2005, et qui a conduit à trois candidatures de désolation, version B (Besancenot, Bové, Buffet), consacrant la dispersion de la gauche de transformation. En effet, le Comité national (post 29 mai) avait pour objectif initial de mobiliser pour des candidatures uniques aux législatives et présidentielle. Rapidement, les discussions n’ont porté que sur la présidentielle.

Dès lors, malgré un travail préalable d’élaboration programmatique (en 2005/2006), le schéma présidentiel s’est imposé. La responsabilité des appareils est patente. Elle a fait naître une immense déception et renforcé un sentiment de méfiance vis-à-vis de la politique (et de la gauche). Sentiment aussi de trahison, parce l’esprit de chapelle l’a emporté sur la volonté de converger. La gauche, qui s’est ainsi tirée une balle dans le pied, a payé cher cet échec, et pour longtemps. La démocratie, déjà bien malade, ne s’en est pas remise.

Une candidature unique à gauche pour la présidentielle permettrait-elle de réparer les dégâts, de sortir du bourbier idéologico-institutionnel ? Beaucoup le pensent a priori, s’y accrochent nonobstant les doutes qui les habitent. En rejetant toute tentative de ripolinage en vert-jade du PS, un travail de fond entrepris, dès maintenant, par une multiplicité de comités locaux largement ouverts, pourrait, en vue des législatives, discuter, élaborer et choisir des candidatures uniques de la gauche de gauche (tout autre appellation serait la bienvenue). Cette stratégie dé-présidentialiserait 2022. Du coup, elle prendrait le contrepied du schéma imposé par Jospin-Chirac en 2002. Elle élargirait le champ du débat, permettrait un foisonnement décentralisé. Ensuite et ensuite seulement, il serait possible d’envisager de choisir la candidature porteuse de cette unité réalisée localement, avec des coordinations départementales ou régionales, et nationale. L’appel des dix-huit responsables syndicaux et associatifs du 27 mars 2020, puis les trente-quatre premières mesures de sortie de crise (26 mai) pourraient servir de base, avec beaucoup d’autres appels et propositions, gilets jaunes, services publics, santé, etc. Les organisations syndicales, les partis ou mouvements politiques, nombre d’associations ont produit maintes analyses et propositions qui peuvent être versées au débat. Ni la matière, ni la combativité ne manquent. Manquent (peut-être encore) la volonté politique et l’imagination. C’est surmontable, s’il est encore temps.

(1) Où s’exerce, plus qu’ailleurs, la pression (dictature) des multinationales, où règnent les « d’experts » de l’économie (détachés des peuples par définition), véritable concentration des pouvoirs, exclusion des citoyens. Le gouvernement par les règles économiques (supposées rationnelles, évidentes) est au fondement de l’Union européenne. Aucun président de la Ve République (sauf de Gaulle) n’y a trouvé à redire. Aspect à ne pas négliger. (2) Les « experts », omniprésents, craignent le débat, parce qu’ils pensent être le savoir.


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