Irruption sur la place publique du sang, du racisme, et des violences policières

Avec une illustration de Jancry
mardi 14 juillet 2020
par  Fatima Benomar
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Trois ans après #MeToo, c’est au tour des violences racistes de ne plus se confiner dans les points aveugles et silenciés. Christope Castaner a déclaré récemment qu’il « croit en la justice des tribunaux, pas en celle de Twitter ». N’empêche qu’il aura fallu un bad buzz mondial concernant les violences policières pour qu’il se décide enfin à évoquer le sujet, après avoir ignoré les sonnettes d’alarmes du défenseur des droits Jacques Toubon, de l’ONU, de l’Europe et de la société civile.

Derek Chauvin, policier filmé en train d’étouffer à mort George Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis, a été inculpé d’homicide involontaire, démis de ses fonctions et placé en détention provisoire. Voilà pourquoi il faut filmer les violences policières, car sans ces images, jamais justice n’aurait été faite. Voilà pourquoi Eric Ciotti a déposé une proposition de loi visant à interdire de filmer les policiers.

De même que les femmes qui brisent le silence en déclarant être victimes de viol sont salies de toutes les manières dont disposent le récit médiatique ou judiciaire, de même, quand un noir est assassiné par la police, on liste tous les délits qu’il a pu commettre, jusqu’au bonbon qu’il aurait volé à l’épicerie étant petit, rien n’est oublié. Au contraire, quand un homme puissant, parce qu’il est blanc, et/ou célèbre, influent, populaire, est accusé de viol, on dresse aussitôt la liste de toutes ses qualités humaines, celle de ses oeuvres, les bonnes actions qu’il a pu accomplir, ou le fait que c’est au demeurant un très bon Ministre des finances.

Aujourd’hui, le mouvement est revigoré et nous avons l’immense chance que ce soit un mouvement progressiste ayant une vision globale de l’égalité, intégrant une critique théorique du capitalisme et du patriarcat, grâce à l’investissement de plusieurs figures féministes au sein du #BlackLivesMatter (citations qui m’ont marquées). Quelques semaines avant George Floyd, une femme noire, Breonna Taylor, était tuée “par erreur” par des policiers alors qu’elle dormait. "Où est la colère pour Breonna Taylor ?" demandait le 30 mai dernier la chercheuse Renee Nishawn Scott au cri de #SayHerName !

En parallèle du mouvement social, une certaine presse s’est aussi engagée pour le documenter. L’enquête de Médiapart a très vite jeté une lumière crue sur le racisme et la misogynie dans les rangs de la police. Il ne s’agissait alors plus que de George Floyd, mais aussi de Mohamed Gabsi, Ibrahima Bah, Steve Maia Caniço, Zineb Redouane ou encore Adama Traoré dont le plaquage ventral a causé le décès selon une contre-expertise. Bien avant l’affaire Floyd, Camélia Jordana a été menacée d’une plainte pour avoir seulement exprimé que les forces de l’ordre lui faisaient peur. Depuis, ils ont craint qu’en portant plainte, son procès devienne celui des violences policières et des contrôles au faciès, et les langues se sont autrement plus déliés. « On dit que 50% des policiers votent Le Pen, mais c’est bien plus » affirme Noam Anouar qui a subi le racisme dans les rangs de la police, et a été sanctionné pour avoir rompu l’omerta. Selon un sondage, un-e Français-e sur trois ne se sent pas en sécurité devant la police. Le Défenseur des droits a dénoncé des violences policières discriminatoires systémiques, des insultes, des palpations s’apparentant à des agressions sexuelles et des passages à tabac réguliers. Selon cette étude du Défenseur des droits, les jeunes hommes "perçus comme Noirs ou Arabes" ont "une probabilité 20 fois plus élevée que les autres d’être contrôlés". Je ne peux que vous inciter à feuillleter son Rapport de synthèse qui contient des éléments factuels, statistiques et d’enquêtes permettant d’objectiver le caractère systémique des discriminations ethno-raciales, et qui parle aussi du « coût » du racisme. Pour Human Rights Watch, "La police française fait usage de ses vastes pouvoirs pour faire des contrôles discriminatoires et abusifs sur des garçons et des hommes noirs et arabes". Un policier noir a découvert un groupe de messages audio de ses collègues sur WhatsApp proférant des insultes racistes et sexistes, voire fachistes. Cinq mois après leur dénonciation, ces policiers sont toujours en poste en attendant leur passage en conseil de discipline. Voilà comment des policiers, dans un très gros groupe facebook, parlent de l’affaire Théo. Dans « FDO 22 unis », un deuxième gros groupe Facebook, des milliers de policiers échangent des messages entre autres racistes. Fabrice Tranchant, ancien n°2 de la gendarmerie en Charente, haut gradé, se lâche sur son compte Facebook, florilège de partages parlant de "négros", "gros nez", et d’apologie de Pétain. Pris à tort pour des voleurs, quatre collégiens de 14 ans ont passé 24h en garde à vue pendant lesquelles ils ont subi des injures racistes et homophobes, « Nègres », « pédés ». Au delà de la question des minorités, plus d’an et demi après le début du mouvement des gilets jaunes, où en sont les enquêtes IGPN sur les violences policières qui ont fait l’objet d’un signalement ? Un policier a écopé de 18 mois de prison avec sursis pour avoir matraqué une manifestante lors d’une manifestation des Gilets Jaunes en janvier 2019, sans aucune interdiction d’exercer la profession.

Soulignons quand même qu’après 13 ans de lutte, la cour européenne des droits de l’homme a versé 145 000€ à la famille Dieng, une reconnaissance du meurtre de Lamine Dieng par des policiers français en Juin 2007. Merci au collectif Vie Volées pour leur énorme travail. 🙏

"On ne se dénonce pas entre flics. Parler, c’est mal vu, on est traité de balance, voire menacé, ou exclu" dénonce Bernard. Le débat, par auto-défense et diversion, se met alors à mettre en exergue le "racisme anti-blanc" comme a osé l’afficher le collectif d’extrême-droite Génération Identitaire en plein rassemblement géant contre le racisme, alors que ce prétendu racisme n’a aucune réalité scientifique et historique.

Ce 13 juin, justement, après avoir explicitement autorisé la manifestation contre le racisme qui devait défiler de place de la République à Opéra, la préfecture de Paris a fait volte face à la dernière minute, et des camions de police ont bloqué le déplacement du cortège géant. La place n’a cessé de déborder durant des heures sous la pression de l’énorme mobilisation. Quand un gouvernement voit des milliers, et des milliers, et des milliers de personnes affluer vers une place, qui demandent à marcher, n’est-il pas on ne peut plus normal qu’on ouvre et qu’on les laisse marcher au lieu d’enfermer sur une place un tel mouvement populaire et de balancer la lacrymo au milieu des familles ?

Hasard des grandes dates qui marquent l’Histoire, ce même jour, nous apprenions la mort d’un grand homme. « Si tu leur réponds, il y a outrage. Si tu résistes, il y a rébellion. Si tu prends la foule à témoin, il y a incitation à l’émeute. » disait Maurice Rajsfus qui a compilé quasiment toutes les violences policières parues dans les médias depuis mai 1968. « Je n’aime pas la police de mon pays » est disponible gratuitement en ligne.

Hélas, pendant qu’à NewYork, Johannesburg, Barcelone, plein de villes effacent petit à petit des symboles colonialistes ou esclavagistes, pendant que Berlin rebaptise plusieurs rues qui célébraient la colonisation allemande en Afrique, honorant à la place des militant-es africain-es de l’indépendance, alors qu’en France, toutes les villes qui avaient une voie publique au nom du Maréchal Pétain les ont débaptisées, la dernière en date ayant été renommée en 2013 dans un village de la Meuse, alors qu’il y a à peine deux ans, Lille faisait renommer la rue Canrobert, maréchal qui a notamment participé à la conquête de l’Algérie... aujourd’hui, le débat français se recroqueville de nouveau de peur qu’on "efface son Histoire". Est-ce que les actions que j’ai normmé ont effacé quoique ce soit de l’Histoire de France ? Quel est le problème de débaptiser des rues qui rendent hommage à des criminels de guerre, des esclavagistes et autres héros de la Nation qui ont commis des atrocités dans les colonies, alors que pour se souvenir, il y a les dates mémoriales, les musées, l’école, l’Histoire ? À quelle nostalgie nous accrochons-nous, et de quoi avons-nous peur ?

Et surtout, est-ce vraiment au nom de la mémoire qu’on refuse de déboulonner ces statues "pour ne pas effacer cette part de l’Histoire de France", alors qu’on condamne un maire à détruire une fresque qui prétend rendre hommage aux victimes du racisme et des violences policières ? Le récit national ne s’embarrasse pas de manières, et c’est plutôt l’éternelle question politique de quelle mémoire est transmise, qui est en jeu.


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