Le soin, le sale le service ou l’importance des mots

samedi 18 juillet 2020
par  Geneviève Fraisse
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Comment penser le service en démocratie ? Comment y reconnaître à la fois la part du soin et la part du sale ? L’enjeu est d’importance puisqu’il s’agit de mettre un terme à son voisinage avec la servitude. Et d’envisager l’accès à l’égalité pour ceux et celles, dans leur majorité des femmes, qui endossent ces métiers.

« Prenez soin de vous » : un impératif que le bienveillant, le soignant (et aussi toute autre personne) vous envoie en direct. Vous êtes responsable de vous-même. Je suis pour. Celui qui prend soin de moi envoie donc un message paradoxal, il me soigne et me laisse me soigner. Il y a beaucoup de beauté dans cette injonction, comme une sorte de tendresse qui dépasse nos cercles affectifs.

Le soin serait une vertu publique. On nous invite à le reconnaître – enfin. Le soin rencontre « l’utilité commune », énoncée par la rupture révolutionnaire de 1789, évoquée récemment par le président. Nous le savions puisque la « sécurité sociale » de 1945 lui fait écho. Si l’acte de soin est immémorial, la conception du « commun » est propre à cette époque, la nôtre, qui a voulu la démocratie. Le soin est utile à la société civile, et l’utilité dit le fonctionnel, le fonctionnement. Puis cela devient politique, là, maintenant.

Alors on va élargir le champ de vision sémantique. Le mot « service » offre plusieurs éclairages. L’hôpital est un service public, mais les supermarchés sont un service privé. Les éboueurs relèvent du public, même si les mairies sous-traitent ce service de nettoyage. Je peux ajouter un peu de morale avec le « rendre service » de la solidarité soudaine. Mais que dit ce mot, le « service », mot à usage multiple et polysémique ?

Revenons en arrière : l’espace familial, domestique, fut le creuset ancien de notre imaginaire récent ; service va avec « servante » et « serviteur », autre nom du, ou de la, domestique. Pour dire vite, ce mot désigne alors la dépendance, on servait le roi comme on sert le bourgeois, ce mot est le signe d’une hiérarchie sociale, d’une part, d’une infériorité de condition, d’autre part. Cela s’appelle l’inégalité. Être au service d’autrui désigne une subordination, mais aussi une aliénation de sa liberté. C’est ainsi que les domestiques hommes furent exclus de la citoyenneté à la Révolution française. Dépendants de leur maître, ils n’étaient pas libres d’être des sujets politiques.

Puis vint l’ère démocratique et la construction de la république, la chose publique. On s’éloigne des cercles de famille, nobles ou bourgeois. Aujourd’hui les mots de serviteur et de servante sont des mots désuets, inadéquats à notre démocratie ; excepté si on est « serviteur de l’État » (dirait-on « servante de l’État » ?). Il y a eu transfert. Reste alors le substantif. Ainsi le mot « service » aura désormais de nombreuses fonctions : les « emplois de service » désignent la femme de ménage ou la garde d’enfants ; le « service à la personne » dit l’assistance aux vulnérables… Dans un cas, l’inférieur est celui qui sert autrui, dans l’autre cas, l’inférieur est celui qui est servi. Le service est désormais un mot à usage privé et public. C’est cela qui n’a pas été pensé.

Venons-en à aujourd’hui : il n’y a pas de soin sans service. Il n’y a pas de soin dans l’espace public (ni dans l’espace privé) sans qu’on ne doive s’interroger sur la place que le soin/service occupe dans nos sociétés. Alors, soudain, le mot service bute sur le mot égalité. Comment les conjuguer ? Le service n’entraîne pas une pensée de l’égalité, le service est mal considéré, le service est mal payé. Les commentaires actuels sur la nécessité d’une revalorisation salariale et symbolique des métiers du soin déplorent cet état de fait, comme si c’était un accident de notre histoire sociale. Non, ce n’est pas un accident, c’est un fait structurel. À cet endroit, on comprend que les femmes sont l’essentiel des populations de service. D’où ma question : que fait-on du service en démocratie ? C’est utile d’accord ; mais n’est-ce pas le lieu où se perpétue une inégalité que la lutte des classes n’a pas su prendre en charge ? La classe ouvrière s’est toujours méfiée des métiers de service, comme si la proximité avec ceux qui sont servis, en mélangeant inégalité et dépendance, obscurcissait la représentation politique. D’ailleurs, si le service est du soin, il faut ajouter un mot du vocabulaire, celui de « lien ». Le service du soin est un lien, un rapport. D’où cette difficile question : comment y introduire de l’égalité ? On veut que le malade soit un acteur de son traitement, et non seulement un récepteur. Vœu formel ?

Morcellement, aujourd’hui, morceaux d’éclat que le service dans cette crise sanitaire et le confinement qui l’a accompagnée : les femmes de ménage ont été remerciées avec le retour à domicile de leurs employeurs et employeuses, les caissières sont passées d’un rôle technique à une fonction sociale, les éboueurs sont soudain essentiels aux yeux des confiné.e.s, qui remplissent les poubelles plus que d’habitude. Désordre de la représentation de ces services qui montrent, à l’instar des professionnels du soin, ce qu’ils cachent : les invisibles femmes de ménage privé (qui s’associent au ménage hôtelier, voir la grève chez Ibis), les techniciennes des caisses des supermarchés, comme si c’était juste une fonction, et les spécialistes du déchet, des ordures. Oui, le soin, comme le service ne disent pas ce pan de la réalité qui s’appelle le sale, la saleté. C’est très violent, semble-t-il, de prononcer ces mots-là. Mais justement, l’inégalité, comme corollaire du service, recouvre la réalité de la besogne, de ce qui n’est pas beau. Je relis les premières phrases du livre de Christian Enzensberger Essai de quelque envergure sur la crasse (1968, Gallimard, 1971) : « Propre est bel et bien… sale est laid et ailleurs. »

Où est le concept ? Care se veut un passage au concept (comme ce fut le cas pour « genre » à partir des années 1980). Le concept est désirable car il ramasse en un mot la complexité d’un monde. Alors quel mot ? Celui de care ne m’a jamais convaincue, et ce pour deux raisons : le soin n’est qu’une partie du service de l’utilité sociale et ne peut en devenir la métaphore, le soin se fait alors idéologique comme si ce pouvait être un objectif politique. Ce mot trimbale, malgré lui, toutes sortes de pensées lourdes, idéalisation d’une pratique, religiosité sociale. Mettez ensemble le soin et le service d’une part, le dévouement et le sale d’autre part, et vous devrez alors affronter ce qu’on préfère ne pas penser, la servitude et la saleté.

Pourquoi insister sur le mot « service » ? Parce qu’il nous aide à penser l’histoire, la généalogie de son usage d’aujourd’hui. Le service était très visible sous l’Ancien Régime (lisez Marivaux ou Beaumarchais). Trois siècles plus tard, il est caché (voyez les femmes de ménage à qui on laisse des listes de choses à faire posées sur un coin de table, ou qu’on fait travailler dans les bureaux avant les heures d’ouverture). En même temps, le « service public » est devenu une expression officielle de nos républiques, et les services privés sa définition libérale.

Cela nous aide à poser la seule question qui vaille, celle du rapport entre service et démocratie. Deux questions s’imposent dans ce cadre : pourquoi ce qui était visible dans un temps ancien est-il devenu invisible, invisibilité qui cache le sexe du service, sexe féminin, racisé ? Aujourd’hui pèse une charge historique sur ce sexe féminin, hors toute naturalisation des rôles (vocation, dévouement, maternage, bénévolat). Et puis : à quel jeu de cache-cache assiste-t-on, dans ce temps d’aujourd’hui entre le privé et le public, dont le mot « service » désigne si bien les interactions ? Si on veut « revaloriser » les professions de service, du soin, du nettoyage, et même de l’éducation, si on veut que le service soit aussi public que le réclame « l’utilité sociale » de la démocratie, il faut sûrement parler de justice et pas seulement de valeur. La revalorisation, si elle s’entend comme une juste estimation de la valeur économique et sociale d’un travail, ne saurait être une réparation, une compensation. C’est à une nouvelle représentation de la justice appliquée aux métiers que nous sommes convié.e.s. On ira même jusqu’à poser la question de l’égalité interhumaine : si lien il y a entre le soignant et le soigné, entre l’enseignant et l’élève, mais aussi entre l’employeur-se et l’employée, entre l’éboueur et les citadin.e.s, et bien sûr lien il y a, ce rapport pourrait être repensé dans sa dimension égalitaire. J’insiste sur le mot lien.

Première parution dans « Par ici la sortie N°1 » aux Editions du Seuil, juin 2020


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