Vomir, après la grande bouffe

dimanche 15 novembre 2020
par  Jacques-Robert Simon
popularité : 12%

Il y a lieu urgemment de changer non pas de sources d’énergie, de mode de vie, de stratégie politique, mais de civilisation. Les objectifs écologiques sont clairement ciblés, il faut encore qu’on puisse les atteindre. Il ne sera possible de le faire qu’en se débarrassant de tout ce qui a fourni l’ossature de notre société actuelle. La richesse peut se mesurer par le nombre d’humains que l’on maintient sous sa coupe. La coercition, un sacré, des savoirs, des traditions peuvent servir pour ce faire. L’objectif essentiel de tout dirigeant c’est d’assurer la cohésion de ses troupes et d’éviter tout désordre en leurs seins. Un nouveau moyen est apparu progressivement avec la Révolution industrielle : la mise sur pied de la Grande Bouffe.

La vie quotidienne du peuple au XIXe siècle était terrifiante de dureté : ‘sans être allée à l’école, à huit ans, elle épluchait le coton. Mariée à 18 ans, elle laisse chaque matin sa petite fille aux soins d’une vieille voisine… Quatre heures du matin : c’est le lever, dans une demi-heure c’est le travail à la filature, de cinq heures du matin à huit heures du soir, 6 jours par semaine, trois cents jours par an. L’ouvrière surveille trois cents broches, ne soufflant que lorsqu’une escouade d’enfants se précipite pour démonter les bobines.’ Dans ce cadre, Frederick Taylor (1856 - 1915) posa les premiers jalons d’une organisation scientifique du travail grâce à une division extrême des tâches. L’ouvrier n’est payé que pour exécuter des gestes simples, répétitifs, chronométrés pour déterminer les performances. Le travail intellectuel est enlevé de l’atelier pour se concentrer exclusivement dans les ‘bureaux’. Les conséquences ‘mécaniques’ de cette division du travail avait été prédite dès 1776 par Adam Smith : « Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples,… devient en général aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir. »

Henry Ford (1863-1947) compléta l’édifice en 1908 à l’occasion de la production d’un nouveau modèle de voiture, la Ford T. Les forts gains de productivité obtenus contribuèrent à une forte croissance économique. Les salaires des ouvriers sont associés à cette progression : les ouvriers avaient le pouvoir d’achat nécessaire pour acheter les voitures qu’ils avaient eux-mêmes produites. Chacun y trouvait donc normalement son compte. En France, entre 1800 et 1850 l’amélioration du niveau de vie des ouvriers n’est toutefois pas significative ; par contre ensuite, celui-ci s’améliorera considérablement. L’acceptation de la pyramide hiérarchique grâce au bien-être puis à une consommation sans nécessité se mit en place au détriment de l’autonomie des travailleurs.

Un même modèle basé sur la division du travail a été adopté à l’échelle mondiale à partir de la seconde moitié du XXe siècle avec cependant une différence notable : les décideurs (les investisseurs) sont disjoints nationalement, culturellement, religieusement, ‘racialement’ des exécutants et aucun lien affectif de solidarité ne peut être attendu raisonnablement d’eux alors que, quoique ténu, quoique fugace, un tel lien pouvait être envisagé lorsque les uns comme les autres se reconnaissaient dans une même nation, une même culture, une même religion.

En dehors d’une nouvelle organisation du travail, le XIX et le XXe siècle se caractérisent aussi par l’utilisation de plus en plus massive des énergies fossiles afin de mouvoir les innombrables machines mises au point par les scientifiques, les ingénieurs, les entrepreneurs. Il a été constaté empiriquement que la quantité de richesse produite par un pays (mesurée par son PIB) est strictement proportionnelle au volume total des émissions de dioxyde de carbone provenant de la combustion des énergies fossiles. Il est donc certain que le (très relatif) bien-être des personnes ne vivant que grâce à leur travail dépend très largement de la possibilité d’utiliser le charbon, le pétrole ou le gaz puisés dans la Nature. Pour preuve, la concentration de CO2 dans l’atmosphère commence à augmenter d’une façon importante à partir de 1850 !

La raréfaction (inévitable à terme) des énergies fossiles et de beaucoup des matières premières remet donc en cause toute l’organisation sociale, économique et industrielle de nos sociétés. Cette analyse relativement simple à faire, bien que rarement exposée, a bien entendu déjà été faite par l’ensemble des dirigeants du monde entier : ils connaissent le problème et les solutions mais pas les méthodes qui amoindriraient la douleur de l’indispensable transition.

L’une des solutions mise sur le rêve. Puisqu’il est impossible de fournir aux consommateurs tout ce qu’ils souhaitent consommer, il va être engendrée une réalité virtuelle : des paysages plus vrais que nature, des sensations plus vibrantes que celles que l’on connaît, des amis à foison hors de portée d’une vie cloitrée dans un coin de banlieue sinistrée, des avis que l’on porte sur tout et à tout propos sauf sur les sujets essentiels qui sont cornaqués par une infime minorité. Dans le même temps on organise la lutte de tous contre tous pour dégager prétendument une élite, plus sûrement pour que les sans grade se neutralisent les uns les autres. Pour parfaire la maîtrise des foules, une infantilisation de tous les instants, une exacerbation des émotions, des humeurs, permettent de mettre sous le boisseau la raison, la rationalité, le savoir (vrai) et même la vérité. Selon cette approche la dichotomie entre ceux qui décident et ceux qui exécutent est maintenue voire augmentée par rapport aux temps anciens. Les processus de domination ancestraux persistent, s’accentuent, car les moyens numériques permettent de trouver et de contrer les rebelles ou ceux qui pourraient le devenir.

Une alternative consiste à briser le rapport de domination entre ‘intellectuels’ et ‘manuels’, entre décideurs et œuvriers, entre les uns et les autres. Pour ce faire, il faut sortir de la division du travail qui engendre per se une déculturation des masses populaires, la transformation des travailleurs en « untermenschen », qui scinde la société entre ceux qui savent et ceux qui obéissent sans espoir de passer de l’une à l’autre des catégories.

L’artisan possède ses outils de production et peut disposer de ses produits. En 1900, la population active était encore composée pour un tiers par les artisans, des petits commerçants, des petits patrons et des professions libérales. Ensuite, le salariat a rapidement augmenté pour atteindre plus de 90% de la population française aujourd’hui. Le manque programmé de sources d’énergie, l’énergie d’origine solaire ne pouvant pas remplacer l’ensemble des énergies fossiles, impose de revenir à une autonomie aussi grande que possible des individus et donc le retour de l’artisanat sous des formes anciennes ou nouvelles grâce à Internet.

Mais la lutte n’est pas seulement celle qui permet de trouver les moyens les plus intelligents pour affronter un défi sociétal et environnemental. Les Etats-Unis n’ont pas renoncé à dominer la planète « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui… ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort », disait François Mitterrand à l’issue de son second mandat. Et il est loin d’être évident que les solutions qui conviennent pour tous soient celles retenues par les seuls Etats-Unis si elles remettent en cause son leadership. Le pape François distingue clairement les enjeux : « Qui gouverne alors ? L’argent. Comment gouverne-t-il ? Avec le fouet de la peur, de l’inégalité, de la violence économique, sociale, culturelle et militaire qui engendre toujours plus de violence dans une spirale toujours plus grande qui ne semble jamais finir…Ce système est terroriste ». (ndlr : restons dans les François : François Hollande affirmait : « Mon ennemi, c’est la finance ». LOL ou MDR, comme ils disent sur twitter)


Commentaires

Brèves

1er mars 2012 - BREF HOMMAGE A MENDES FRANCE, par François LEDRU

Chez les Ledru, bourgeois catho (comment puis-je être si différent d’eux ?), les gosses (...)

17 août 2009 - SIGNEZ LA PETITION ANTI-BONUS !

Les grands dirigeants du monde prétendent ne rien pouvoir faire dans leur pays contre le retour (...)

25 mai 2008 - NOUS SOMMES ELUS DU PEUPLE, PAS DE SARKOZY : POUR LA DEFENSE DU DROIT DE GREVE : DESOBEISSANCE CIVILE DES ELUS !

Le 15 mai 2008, le président de la République en titre a osé remettre en cause le droit de (...)