Enseigner

mardi 17 novembre 2020
par  Yann Fiévet
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Quel beau métier professeur ! Un torrent de louanges s’est subitement abattu sur la tête de l’ensemble des enseignants de France. Ils en sont probablement tous honorés au moment où l’un des leurs est mort à cause de l’exercice inflexible de son métier. Une mort insupportable consécutive à l’acte ignoble commis par un fanatique islamiste ayant bénéficié sans aucun doute de diverses complicités grâce, notamment, au climat délétère des réseaux dits sociaux et leur rôle imbécile et nauséabond. Les déclarations officielles qui s’ensuivirent immédiatement semblent sans ambigüité : ce sont les valeurs de la République qui sont attaquées au travers de l’assassinat de Samuel Paty ; c’est parce que l’Ecole républicaine a la mission indiscutable d’enseigner ces valeurs que ce professeur d’Histoire-Géographie a tragiquement perdu sa vie. Nous allons donc renforcer cette mission, remettre les enseignants au centre de l’Ecole, etc. Cependant, il est permis de s’interroger : les louanges adressées aux professeurs aujourd’hui ne sont-elles pas comparables aux applaudissements adressés aux personnels soignants des ^hôpitaux hier ? Quand l’émotion va retomber de quelle réalité tangible sera fait le quotidien des « soldats de la laïcité » ? Et, n’y a-t-il vraiment que l’islamisme pour attaquer les valeurs de l’Ecole républicaine ?

Enseigner est incontestablement devenu difficile. Mais, l’accentuation de la difficulté d’enseigner n’est pas principalement due au manque de savoir des enseignants ou à des lacunes éventuelles dans leur maîtrise des méthodes de transmission du savoir. Ils ont étudié avant d’enseigner, continuent de le faire. Ils sont motivés. Ils aiment transmettre. Seulement voilà : le contexte dans lequel s’exerce leur « mission » a profondément changé au cours des trente dernières années. L’auditoire des professeurs est désormais pour partie influencé par la (re)montée du religieux - toutes obédiences confondues – qui relativise, souvent jusqu’à l’absurde, le discours de la raison. Les croyances sont tenaces, profondément ancrées au sein de certaines familles, entrant possiblement en conflit avec le savoir du professeur. Il faut alors à celui-ci beaucoup de patience, de tact et du temps de dialogue à consacrer aux élèves les moins enclins à entendre un discours susceptible de heurter leurs croyances. Voilà quelques années un élève de Terminale S d’un lycée de la banlieue nord de Paris fait une révélation à son prof de philo : dans un pays d’Afrique, une femme déchire un Coran dans un accès de colère et est immédiatement métamorphosée en … kangourou. Tu ne crois tout de même pas ce genre de sornettes, rétorque le professeur. C’est vrai, je vous assure, je l’ai vu sur l’Internet. Ceci n’est, bien sûr qu’une anecdote et ne concerne qu’un élève au sein d’une classe – certes scientifique – de trente-cinq élèves surfant tous néanmoins sur la Toile tous les jours. Dans certaines classes de « zones sensibles » ces anecdotes uniques font hélas florès. Le professeur doit donc désormais lutter aussi contre les « fausses nouvelles » que colportent les réseaux sociaux. Face aux croyances religieuses ouvertement affichées, aux théories complotistes, aux prises de position pseudo-scientifiques en tous genres le professeur ne peut être vraiment pertinent si son auditoire fragile est beaucoup trop nombreux. Toutes les classes ne se valent pas, certaines réclament plus d’attention que d’autres.

Ainsi, l’Institution scolaire ne saurait s’absoudre de tout reproche. Elle ne fait pas que refuser – depuis trop longtemps – de lutter contre la surcharge des classes dans les quartiers et banlieues déshérités. Dans les toutes récentes déclarations présidentielles et ministérielles il est proclamé que le rôle de l’Ecole est de former les futurs citoyens. Soit ! Pourtant, cela fait très longtemps que nombre d’enseignants dénoncent le fait que dans les orientations officielles de l’Education Nationale l’on fait la promotion de « l’apprentissage des compétences » au détriment de l’acquisition des savoirs, en accord du reste avec les directives européennes en matière éducative. La doxa scolaire depuis trente ans considère que la mission première de l’Ecole est de former les futurs bons producteurs et consommateurs dont le Marché a besoin. La formation du citoyen vient en arrière-plan. Cette inversion des valeurs innerve progressivement les programmes proposés aux élèves et auxquels les professeurs sont sommés de se soumettre. Il y a beau temps que dans les textes officiels on ne parle plus d’élèves mais d’apprenants. Il ne s’agit plus d’élever la jeunesse au-dessus de la glèbe, de l’arracher à la vulgate omniprésente mais de lui inculquer les bonnes manières qu’attend l’économie néo-libérale toute-puissante. Doit-on chercher ailleurs les raisons de l’incapacité de l’Institution à réduire les inégalités scolaires ? Elle les aggrave au contraire, les enfants des classes dominantes pouvant trouver en-dehors du cadre scolaire le savoir qui pourrait leur manquer pour garder en main les rênes de la société. La réforme du baccalauréat voulue par M. Blanquer va encore accentuer ces inégalités : dans nombre de lycées mal situés elle est d’ores-et-déjà impraticable. Là aussi de nombreux professeurs avaient mis en garde. Certains d’entre eux « étaient encore menacés de révocation au début du mois d’octobre pour s’être ouvertement opposer à cette réforme désastreuse l’an dernier.


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