Le livre n’est pas essentiel

mardi 17 novembre 2020
par  Jean-Luc Gonneau
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« Ils » ne l’ont pas dit, ni écrit. Mais « ils » l’ont décidé. Qui « ils » ? Vous l’avez deviné : le président Macron, son majordome Castex, bergers de leur troupeau gouvernemental. Dans lequel la ministre de la culture regrette bien sûr que les librairies soient confinées, prétend avoir plaidé pour le maintien de leur activité, mais, bien évidemment « assume », donc reste en place. Précisons qu’en langue macron, j’assume signifie : je ne fiche de ce que vous pensez. Et ajoutons que la ministre estime « d’une certaine façon » logique ces fermetures puisque, dans les librairies, « on flâne, on feuillette les livres ». Ce que bien entendu personne ne fait en parcourant les rayons des grandes surfaces : on n’y flâne pas, on ne tâte pas les fruits et légumes, on ne lit pas les notices des produits. Stop, Roselyne, avec tes arguments à deux balles. Avec vraiment mauvais esprit, un internaute se demandait si, tous les établissements culturels étant fermés, le poste de ministre de la culture ne devenait pas un emploi fictif. Mauvais esprit car il n’est pas interdit de se demander s’il ne l’est pas depuis longtemps (ah, ce Sarkozy qui aimait tant La princesse de Clèves, dont on peut douter qu’il l’ait lu ; ce Hollande qui se vanta jadis de ne pas lire de romans), tant la culture est devenue la dernière roue du carrosse de nos gouvernants, plus titillés par les power points.

Les librairies et les bibliothèques sont donc fermées. Il semblerait donc qu’elles constituent un lieu majeur de contamination, où des foules avides se pressent en jouant des coudes, bave aux lèvres, tandis que d’autres, massés sur les trottoirs entretiennent de furieuses disputes entre partisans de Patrick Modiano et JMG Le Clézio, susceptibles, qui sait, de dériver en violences entraînant alors l’intervention de notre comme chacun sait si paisible et retenue police de « leur » république. Soyons justes et ne nous confinons pas au seul champ culturel : le même risque existe, par exemple, pour les coiffeurs, autres innocentes victimes du confinement, où les crêpages de chignons sont inhérents à la profession et où les relations haineuses entre partisans et adversaires de la laque et de la lotion sont légendaires. Ajoutons, concernant les coiffeurs, le risque politique du retour de l’idéologie 1968 avec ses cheveux longs, conséquence naturelle de la confiscation des ciseaux, et pire cauchemar de la droite, qui constitue le terreau de « leur » gouvernement.

Mais revenons au livre. Lors d’un entretien télévisé, l’écrivain Serge Joncour, récent lauréat du prix Fémina, trouvait étonnant que le livre soit privé de diffusion alors que le rouge à lèvres ne l’était pas. Promptement, le défenseur de service de « leur » république, Patrick Cohen en l’occurrence, fit valoir que, la veille, le gouvernement, sans doute préoccupé en urgence de cette anomalie, avait ajouté les produits de maquillage à la liste des produits « non essentiels ». Presque aussi promptement, nous nous précipitâmes le lendemain dès potron minet au plus proche Monoprix, afin de constater si, un, le papier toilette demeurait essentiel (réponse oui) et, deux, si le rouge à lèvres ne l’était plus (réponse non). Dix jours plus tard, le rouge à lèvres est toujours accessible, le livre, non. Joncour 1, Cohen 0.

Le livre pas « essentiel » ? Pas le temps ici de rouvrir le débat pour savoir si l’essence prime ou pas l’existence. Mais la phrase de Péguy, pour qui « le pain et le livre » étaient les seuls biens essentiels nous convient assez bien. Il est vrai que, du temps de Péguy, les GAFA n’existaient pas, ni leurs systèmes d’espionnage généralisé du plus intime de nos vies, ni les tablettes et autres ebooks qui, eux, ne sont pas confinés, ni l’empire Amazon, qui déversent les livres et autres produits à foison, menaçant de mort la librairie indépendante et d’autres commerces de proximité, tout en acquittant une fiscalité plus que « friendly », quelles que soient les rodomontades périodiques et jamais suivies d’effet du ministre Lemaire.

Oui, le livre est essentiel. Comme le sont le cinéma et le spectacle vivant, qui, l’un et l’autre avaient mis au point, et appliqué, des procédures de barrière face à la pandémie approuvées par les pouvoirs publics. Il en va aussi de même, quant aux procédures, pour la restauration. Sans doute, il y eut des abus, qui doivent être sanctionnés. Toute la population doit-elle en subir la conséquence ? Cela signifierait que l’Etat serait incapable de faire respecter ses propres initiatives ?

La justification donnée par le majordome Castex de la fermeture des commerces de proximité serait qu’il convient de limiter le baguenaudage de la population. Malgré le télétravail qui ne peut toucher qu’une petite partie des salariés, la grande majorité de celles et ceux doté.es d’un emploi se déplacent et de plus « baguenaudent » pour faire leurs courses « essentielles ». Nos écoliers, collégiens, lycéens vont et viennent entre domiciles et établissements scolaires. Beaucoup de nos plus anciens, hélas, n’ont plus l’énergie pour baguenauder davantage que l’heure qui leur est assignée, et moins encore pour se ruer au cinéma, au théâtre ou au concert. Au bas mot, c’est probablement au moins 80% de la population qui se déplace quotidiennement, appliquant en grande majorité les gestes barrières. Cela justifie-t-il un confinement aussi rigoureux ? Nous en doutons fortement. Cela est-il un avatar du « surveiller et punir » si finement analysé par Michel Foucault ? Ça en a l’air.

A ce jour, la politique de « leur » gouvernement, a produit un bilan général peu reluisant quant à ses résultats dans la lutte contre la pandémie si on la compare aux autres nations à peu près comparables, très en dessous de la moyenne sauf pour ce qui concerne l’hôpital public, celui-là même que « leur » gouvernement (et, soyons, comme à notre habitude, impartiaux, les précédents aussi) n’a cessé d’affaiblir, et continue de le faire puisque des suppressions de lits sont en cours et d’autres programmées. Le majordome Castex a une fois de plus « tenu » à rendre hommage à ses personnels. Il oublie que toute peine mérite salaire et que ses hommages risquent fort d’être perçus par les récipiendaires comme autant de coups de pieds au séant (notez l’effort de politesse et de contention de la colère, qui, c’est bien connu, est mauvaise conseillère ; ce qui n’est pas le cas du dégoût).

Dans le domaine de la culture, on s’approche d’une tentative d’assassinat. Nos constations depuis longtemps la dégénérescence culturelle de nos prétendues « élites » politiques. La « start up nation » lève le voile, et le spectacle est hideux.


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