Des dieux aux truands

Illustration glanée sur le net par Iradj Ziaj
lundi 21 décembre 2020
par  Jacques-Robert Simon
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Les religions monothéistes ont toujours montré une violente répulsion envers l’argent et la finance. Pourquoi ? Une collectivité est animée par deux forces antagonistes et irréconciliables, l’une d’ordre qualitatif (l’amour, les sentiments, les instincts…), l’autre quantitatif (le poids, la masse, la vitesse, la fortune, le nombre d’échanges…). Un dirigeant est censé être purement rationnel, donc quantitatif, les dirigés sont pensés comme guidés par l’affectif et les émois, donc qualitatifs. Il est incontournable que le comportement d’une foule, comme un nuage électronique assurant le passage du courant électrique, n’a rien à voir avec celui d’un individu ou d’une particule isolée. Il est toutefois possible d’informer, d’éclairer honnêtement une multitude mais ce n’est généralement pas le chemin emprunté.

L’intelligence collective n’a rien à voir avec l’intelligence, elle consiste à former des pyramides hiérarchiques permettant une immense division du travail et une coordination des tâches par des responsables. Pour faire partie des dirigeants il faut que le plus grand nombre supporte (ou obéisse à) une petite minorité, c’est le prix à payer pour une organisation efficace des productions. Être le plus près possible du sommet de la pyramide représente souvent l’aboutissement d’une vie. Le sens de la hiérarchie s’établit dans les temps primitifs à coups de gourdins. Des suzerains locaux surent ensuite rassembler des forces à leur service pour n’avoir pas à se battre contre les manants. La cheffitude devint plus tard affaire de lignée, le roi s’adjoignant un dieu pour pouvoir régner plus aisément sans partage. La République essaya de confier le pouvoir au peuple, mais il ne devait pas rester longtemps dans ses mains car les réformes absolument nécessaires pour ce faire provoquèrent une résistance désespérée de tous ceux qui s’estimaient lésés, chez tous ceux satisfaits du régime en place. Si l’on décide de favoriser les humbles au détriment des nantis, rien ne pourra empêcher l’utilisation de la force car les forces dites naturelles, c’est à dire inégalitaires, seront inévitablement les plus fortes. Il convient donc toujours et partout d’accepter l’inégalité et de la promouvoir grâce à un pouvoir inaccessible. Le dieu chrétien a exercé ce rôle durant des millénaires, la formule ayant montré ses limites, il fallut le remplacer.

Le troc, l’échange, diverses formes de monnaie sont concomitants de toutes espèces vivantes, l’homo sapiens n’ayant fait que perfectionner les modalités de transaction. Les religions affichent pourtant méfiance ou hostilité vis-à-vis de l’argent. En Mésopotamie, 3500 ans avant notre ère, les Sumériens possédaient un système de comptabilité dont on se servait pour recenser les dettes, les prêts et les amendes. Dans le Livre de l’Exode, vers le VIIe siècle av. J.-C.Yahvé ordonne à Moïse : « Si tu prêtes de l’argent à un compatriote, à l’indigent qui est chez toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un prêteur à gages, vous ne lui imposerez pas d’intérêts ». Dans le Deutéronome à peu près contemporain, le législateur biblique précise : « À l’étranger, tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère ». Dans l’Évangile de Marc et de Luc 20, 47, Jésus accuse les autorités du Temple de voleurs, dont leurs victimes ne sont que de pauvres veuves. Par la suite, l’Église interdit clairement les pratiques usuraires, qui exploitent la situation de ceux qui sont dans le besoin et l’usure est condamnée par plusieurs conciles. Le pape Urbain III, en 1187, condamne toute forme d’intérêt en référence à Luc : « Prête gratuitement, n’espère rien en retour ». La doctrine diffère chez les protestants, puisque Jean Calvin distingue les « prêts de secours », qui doivent être gratuits, et les « prêts de production » qui ne le sont pas. Les théologiens s’employèrent a identifier les cas dans lesquels des prêts peuvent être rémunérés lorsque un éventuel dommage ou d’un risque est pris. Dans le Coran, la pratique de l’usure constitue un péché d’une extrême gravité : « Ô les croyants ! Ne pratiquez pas l’usure en multipliant démesurément votre capital. ». Née dans les années 1970, la finance islamique propose des prêts en tenant compte l’interdiction de l’intérêt, par exemple en se mettant d’accord par avance avec l’emprunteur sur le partage des profits obtenus grâce au prêt. L’encours de la finance islamique est estimé à plus de 2 500 milliards de dollars, elle représente un peu plus de 1 % de la finance classique, ce qui permet d’avoir une idée de l’immensité du flot financier.

Par touches successives, le divin d’essence qualitative tend à se diluer dans la pragmatique finance, l’argent tend à remplacer le dieu-amour comme absolu. Leurs natures, l’un divisible à l’infini l’autre pas, comme leurs applications les rendent parfaitement incompatibles. Beaucoup d’ailleurs ont pu s’en rendre compte lors d’une succession entre « frères ». Il y a environ 1000 personnes au monde qui possèdent plus d’un milliard de dollars, 22 millions ont entre leurs mains de 1 à 5 millions de dollars, une nouvelle pyramide hiérarchique prête à régenter le monde est en place.

Les pragmatiques prenant la place des croyants, tout semble indiquer le sens du progrès ! Toutefois, il a été noté que « Nous ne blâmons pas le capitalisme parce qu’il forme l’inégalité, mais pour favoriser l’ascension de types humains inférieurs »(1). Un doute est émis sur la qualité de l’élite qui se constitue. Mais il ne s’agit pas seulement d’une citation, c’est aussi d’une constatation scientifique publiée par Paul K. Piff le 27 février 2012 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) : plus on est riche, plus on triche. Des chercheurs américains et canadiens ont montré l’existence d’une relation entre une élévation dans la hiérarchie sociale et un manque d’éthique au niveau individuel. Une des expériences a consisté à placer 200 personnes devant un jeu informatique permettant de lancer des dés : une somme d’argent était promise si le score atteint après cinq lancers était élevé. Mais le jeu était truqué et ceux qui rapportèrent des scores supérieurs à celui des expérimentateurs avaient triché. Même en tenant compte de nombreux autres paramètres comme l’ethnie, le sexe, l’âge, la religiosité, l’orientation politique, le seul déterminant "classe sociale" permettait de prédire la propension à tricher.

Ce lien entre la hauteur de statut social et une moralité douteuse serait dû "à une perception plus favorable de la cupidité". D’autres expériences montrèrent que les personnes possédant un statut social élevé étaient plus sujettes à faire des infractions au code de la route, étaient davantage tentés de prendre le bien d’autrui, mentaient plus facilement lors de négociations et trichaient plus facilement lors de jeux. Une civilisation peut s’établir sur la fausseté d’une croyance si la classe dirigeante qu’elle engendre présente les qualités morales requises, au moins pour une forte minorité. Si le mode de sélection favorise au contraire la cupidité et le bien-être personnel, la cohésion nécessaire à toute société tend à disparaître. Il faut pouvoir partager entre tous ce qui est indéfiniment sécable, c’est à dire pas les biens matériels.

(1) Nicolás Gómez Dávila (1913-1994), écrivain et moraliste colombien réactionnaire, catholique traditionaliste (ndlr)


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Commentaires

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jeudi 21 janvier 2021 à 13h32 - par  Lexie Picard

En ce qui concerne les croyances (bouddhiste, christianisme...), je me demande si les Dieux nous entendent vraiment. Puisqu’on se trouve dans la pire situation, je crois qu’il est temps qu’ils se manifestent, non  ?

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