Mai 1981 : quels enseignements utiles, 40 ans après ?

samedi 8 mai 2021
par  Alain Gely
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On situe généralement à mars 83, au lendemain des élections municipales et à l’occasion de la troisième dévaluation, le « virage libéral de la gauche » et sa descente progressive aux « enfers » en dépit de quelques sursauts. La gauche avait gagné en mai-juin 1981 l’élection présidentielle puis les législatives sur un programme qui se situait dans une perspective de « rupture avec le capitalisme ». Elle aurait tenté, en 1981, de mettre en œuvre la politique préconisée par le Projet socialiste et par les 110 propositions de François Mitterrand, puis renoncé devant les « réalités économiques et financières » et notamment les exigences de la « contrainte extérieure ». Ce virage n’a jamais été avoué par François Mitterrand, président de la République ni par le parti électoralement dominant à l’époque, le PS. La direction du PS a parlé en 1983 de « parenthèse libérale »… mais cette parenthèse n’a jamais été refermée ; c’est plutôt la parenthèse socialiste – pour autant qu’elle ait été vraiment ouverte – qui a été fermée en 1983.Pour, aujourd’hui, préparer l’avenir, il n’est pas inutile de revisiter ce passé. Il ne s’agit pas ici de faire un travail d’huissier ou de comptable, de dénombrer celles des 110 propositions de François Mitterrand qui auraient été effectivement appliquées. Une autre note, disponible sur demande, liste les mesures prises en 1981-83. On peut voir ainsi lesquelles ont survécu et lesquelles ont été remises en cause par la droite... ou par la gauche elle-même, ou ce qu’il en restait. Ce qui peut être utile, c’est d’analyser la logique politique qui a été à l’œuvre, de passer au crible de la critique l’interprétation aujourd’hui dominante de cet échec, et surtout d’en tirer des enseignements.

Le contexte de 1981

Pour Mitterrand, lors de son discours d’investiture le 21 mai 1981, « la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s’identifier à sa majorité sociale » . Peut-être. Mais il faudrait ajouter : « … avec une position institutionnelle forte mais dans un contexte idéologique et international très défavorable ». La situation de la gauche française en mai-juin 1981 peut être brièvement résumée ainsi : une position institutionnelle assez forte ; une légitimité politique peu contestable mais en partie illusoire faute d’avoir conquis une hégémonie culturelle (Gramsci) ; une situation économique contrastée ; un engagement européen problématique ; une position idéologique difficile face à l’offensive libérale ; et, sans doute surtout, un peuple peu mobilisé face à un pouvoir économique et financier qui se situait massivement dans l’opposition. Il faut ajouter : un chômage en forte croissance qui traduisait, on le savait, une dégradation de l’appareil productif du pays.

Une position institutionnelle forte

La gauche était arrivée au pouvoir (présidentiel et parlementaire) dans les meilleures conditions institutionnelles possibles, à défaut de pouvoir se référer à une nouvelle constitution : une victoire à l’élection présidentielle suivie d’une dissolution de l’Assemblée nationale et d’une victoire à l’élection législative lui assurant une majorité absolue. La situation était meilleure qu’en 1978, dans l’hypothèse où la gauche aurait gagné les Législatives. En effet, Giscard était censé pouvoir savonner la planche à la nouvelle majorité parlementaire en usant de ses pouvoirs constitutionnels. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Mitterrand en 1986-88, contre la majorité de droite ! Mais Giscard avait indiqué (discours, je crois, de Verdun... sur le Doubs) qu’il accepterait ce qu’on n’appelait pas encore cohabitation. Il affirmait qu’il ne pourrait pas s’opposer à la nouvelle majorité si la gauche l’emportait. Cette position était surtout tactique, pour dramatiser les élections législatives de mars 1978. Avec succès, puisque la gauche les avait perdues alors qu’elle était censée être majoritaire... mais divisée. Le Sénat de la Vème République ne disposait pas des possibilités de blocage qui avaient lourdement handicapé les gouvernements du Cartel des gauches puis du Front populaire. Le Conseil constitutionnel n’était guère mentionné comme un obstacle sérieux à la mise en œuvre du programme de la gauche. Les collectivités locales, bien que souvent dirigées par la droite, n’avaient pas de puissant pouvoir d’opposition avant les lois de décentralisation de 1982. Ni même après. Un obstacle quand même : l’administration était peuplée de fonctionnaires qui, très majoritairement, avaient voté à gauche, mais ses dirigeants avaient été nommés par le pouvoir en place depuis vingt-trois ans. La question se posait, et se pose à tout pouvoir politique nouvellement élu : pouvait-on tabler sur le « légitimisme républicain » des hauts fonctionnaires ou devait-on les remplacer, ou encore chercher à les contourner ?

Des intervenants au congrès de Valence du PS, à l’automne 1981, demandaient de « couper des têtes » (sans proposer de maintenir la peine de mort !) Mais c’était une vision limitée du problème de la mobilisation de la Fonction publique et des entreprises. Dans une logique républicaine qui aurait fait appel à l’ensemble des citoyens, cette mobilisation devait s’appuyer sur une vaste légitimité populaire. Concrètement, la base d’appui d’un gouvernement républicain, surtout de gauche, réside en l’ensemble des personnels et non seulement sur des proches du pouvoir qui auraient remplacé les dirigeants nommés par la droite. La technocratie, même compétente et éventuellement bienveillante, ne peut traduire la démocratie si elle n’y est pas poussée. C’est déjà bien si elle n’y fait pas obstacle ! Cette question se posait en termes particuliers pour ce qui concernait l’armée. Le 10 mai 1981 se situait, ne l’oublions pas, moins de huit ans après le coup d’État du commandant en chef de l’armée chilienne, Pinochet. Ce dernier avait renversé le gouvernement de gauche alors que l’armée chilienne était respectueuse, historiquement, du suffrage universel. La crainte d’un scénario « à la chilienne » était présente dans les esprits, d’autant plus que le gouvernement américain qui avait accompagné, et en fait suscité, le putsch de Santiago, avait présenté comme inadmissible à ses yeux la présence de ministres communistes en France. Il n’est pas sûr que Moscou était beaucoup plus enthousiaste à cette idée, mais admettons que c’est une autre question.

Une légitimité politique peu contestable mais en partie illusoire

La victoire de Mitterrand avait été acquise avec 51,8 % des voix exprimées (les abstentions n’étaient que de 14% ; les bulletins blancs et nuls 3% des votants). C’était à la fois beaucoup et peu. Beaucoup car cette victoire avait été acquise avec plus d’un million de voix d’avance : elle ne pouvait pas être attribuée à des erreurs ou à des fraudes. Peu, car elle était minoritaire au regard du nombre d’inscrits et on se situait quand même assez loin de la très nette majorité sociologique que la gauche revendiquait en invoquant le Front de classe (PS) et l’Union du peuple de France (PCF). De plus, au-delà d’une victoire électorale qui aurait pu être circonstancielle (divisions de la droite UDF et du RPR), la légitimité politique de Mitterrand et de la majorité de gauche PS était peu contestable. Elle avait été acquise sur la base des 110 propositions pour la France de Mitterrand, écrites, diffusées, discutées et finalement entérinées par le suffrage universel. Enfin, l’intention avait été annoncée de constituer un gouvernement avec, notamment, des ministres communistes après les élections législatives, alliance élargie aux radicaux et à quelques gaullistes pour composer un ensemble analogue à celui de la Libération.

Mais il y avait une illusion d’optique imputable au scrutin majoritaire à deux tours qui régit les Législatives. En effet, le PS avait, certes, une majorité de députés à lui seul mais il ne représentait qu’environ 30% des suffrages exprimés et la gauche dans son ensemble à peine plus de 50% (avec 30% d’abstentions en juin 1981, une partie de l’électorat de Giscard étant découragé ou attentiste). La « majorité automatique » (ou presque) à l’assemblée pouvait entretenir l’idée qu’il suffisait de voter des lois et de procéder à quelques nominations pour mettre en œuvre « le changement ». C’était oublier que la réalité ne suit pas toujours facilement les textes votés ni les injonctions du pouvoir politique. Outre qu’elle était finalement étroite, cette légitimité était fragile et en partie illusoire. En effet, les nouveaux dirigeants politiques prétendaient susciter un changement profond de l’économie et de la société, en quelque sorte sans le peuple. À la différence, par exemple, du gouvernement de Front populaire en 1936 et de la Libération en 1944-45, les citoyens étaient plutôt passifs, spectateurs plus qu’acteurs du « changement ». La tendance à attendre que tout vienne « d’en haut » était largement répandue. Le PS était un parti d’élus et de fonctionnaires qui ne comptait guère plus d’une centaine de milliers d’adhérents. Plus puissant à cet égard, le PCF était en butte à de lourdes interrogations et avait perdu beaucoup de plumes, électoralement parlant. Les syndicats étaient hésitants et plutôt sympathisants. Mais pour l’essentiel pas en mesure, ni d’ailleurs désireux à quelques exceptions individuelles près, de jouer un rôle de « courroie de transmission » du pouvoir politique. Ils étaient en outre très divisés notamment depuis 1977 avec notamment le « recentrage » de la CFDT. La division syndicale, qui avait des racines historiques lointaines, n’était qu’en apparence une facilité pour un gouvernement de gauche. Le « diviser pour régner » n’est pas une bonne méthode si elle s’applique à ses soutiens potentiels !

Quant au PS, il était censé assurer « l’articulation constante entre le mouvement populaire et l’action gouvernementale » (XVème thèse sur l’autogestion, très intéressante à relire aujourd’hui) . En réalité, le PS a été très vite mis en congé, et même en pré-retraite, pour cause de gouvernement. En l’absence d’un rôle bien défini qui aurait transcendé et légitimé les ambitions personnelles, celles-ci allaient s’imposer. Idéologiquement et donc politiquement, la gauche était en difficulté. La planification était assimilée au « modèle soviétique » dont l’échec devenait patent ; c’était injuste car la planification à la française n’avait pas grand chose à voir avec les pratiques en vigueur en URSS. L’autogestion et les « nouveaux critères de gestion » des entreprises publiques n’avaient pas fait l’objet d’une réelle appropriation collective. Après les « nouveaux philosophes » des années 70, ce qui allait devenir le « néolibéralisme » était à l’offensive ; Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis venaient de remporter des victoires marquantes ; ce courant de pensée et d’action marquait des points en France dans le débat d’idées. La mondialisation financière et le libre-échange sans freins, notamment des capitaux, assuraient progressivement leur emprise sur l’économie et sur les esprits. La classe ouvrière, ou plus largement le salariat, était en cours d’émiettement et menacé par la montée du chômage (qui avait presque quadruplé en 7 ans de gouvernements Giscard-Chirac-Barre).

La situation économique était contrastée

La stratégie économique de la gauche pouvait être résumée ainsi : sur le plan macroéconomique par une relance « keynésienne » accompagnée de réformes de structure de nature à modifier en profondeur les relations de pouvoir, y compris dans les entreprises ; cette modification des rapports de pouvoir devait théoriquement se traduire sur le plan institutionnel par le triptyque : nationalisation/planification/contrôle des travailleurs. Pour décrire à grands traits la situation, vue sous l’angle économique et financier :
- une politique de relance du pouvoir d’achat et d’amélioration de la protection sociale était politiquement nécessaire et profondément légitime ; en effet, les classes populaires avaient voté pour cela ; un patronat intelligent pouvait envisager favorablement une relance de la consommation populaire, qui devait offrir des débouchés aux entreprises
- une relance de la consommation semblait possible sans inflation et sans déficit du commerce extérieur, étant donné la faiblesse du « taux d’utilisation des capacités de production » ; à condition, bien sûr, que l’appareil productif sache répondre à un surcroît de demande ; cela n’a pas été le cas...
- le très faible endettement de l’État (20 points de PIB, contre 120 aujourd’hui !) laissait aussi, en principe, une certaine marge de manœuvre pour une politique économique dynamique d’investissements et d’emplois publics, mais l’appareil productif était très dégradé (on le savait !) et la conjoncture internationale était très médiocre à la suite du « deuxième choc pétrolier » (ce que personne n’avait prévu, y compris l’OCDE )
- l’inflation était forte en France depuis plusieurs années, ce qui avait conduit à une nette surévaluation du franc ;
- la France était engagée dans le Système monétaire européen… dénoncé par le PS avant 1981 comme étant en fait une « zone mark »
- idéologiquement, la gauche était sur la défensive, et de plus divisée : on a rappelé l’accès au pouvoir de Thatcher en 1979 et de Reagan en 1980, premières victoires politiques du néolibéralisme ; le « modèle » soviétique d’économie centralement planifiée arrivait en bout de course ; on le savait et lui aussi ; le « modèle social-démocrate » et travailliste s’essoufflait ; en France, des clivages entre le PCF et le PS s’étaient exacerbés et le replâtrage n’était qu’approximatif ; était simultanément apparue une « deuxième gauche », dont Michel Rocard était la figure la plus connue, qui remettait profondément en cause l’Union de la gauche et ses projets
- et le pouvoir économique et financier était (évidemment !) dans l’opposition. Le patrimoine financier était largement détenu par des opposants. Déjà, à cette époque, il existait diverses possibilités d’organiser des fuites massives de capitaux ; la presse était pour l’essentiel aux mains de l’opposition.

Il faut noter que, contrairement à ce qui a été dit, le diagnostic établi avant 1981 était assez pertinent. En particulier, les risques de déficit du commerce extérieur étaient clairement identifiés et des moyens structurels et conjoncturels de limiter ce déficit commercial étaient avancés (cf. par exemple « le Projet socialiste pour les années 80 » pages 222 à 225). Comment, alors, interpréter « l’échec économique » de la gauche. S’agit-il, d’ailleurs d’un échec « économique » ou plus largement d’un problème politique ? Quelles conclusions en tirer pour l’avenir ?

Rapide analyse critique de l’interprétation courante de « l’échec de 1982-1983 »

« Les socialistes » auraient procédé à une relance économique inconsidérée, notamment à cause des mesures sociales prises en 1981 : hausse du SMIC et des prestations sociales, créations d’emplois puis réduction de la durée légale du travail, notamment. Ils auraient ainsi creusé les déficits intérieurs (des collectivités publiques) et extérieurs (de la balance commerciale et de la balance des paiements). Conséquence : la sanction par « les marchés » (lire : les détenteurs et les manipulateurs de capitaux), sous la forme d’une spéculation contre le franc. D’où trois dévaluations en octobre 1981, juin 1982 et mars 1983, accompagnées de mesures d’austérité croissantes. « L’échec de la politique économique de 1981 » constituerait un argument décisif contre toute politique « keynésienne » de relance favorable aux classes populaires, acceptant un déficit budgétaire et un déficit commercial provisoires. Le Projet socialiste aurait donc été mis en œuvre et aurait échoué. Mais les mesures sociales ne seraient pas seules en cause. C’est l’ensemble des réformes amorcées en 1981 qui auraient été « inadaptées » : nationalisations des entreprises et du crédit, créations d’emplois publics, fiscalité, nouveaux droits des travailleurs… Elles auraient « inquiété les investisseurs » qui se seraient détournés.

En fait, il n’est pas exact de dire que la relance économique ait été inconsidérée : elle était nécessaire et est restée somme toute limitée. Nécessaire car il était inconcevable que la gauche n’augmente pas le SMIC, les prestations sociales, ce qu’elle a fait. Mais modérément. Idem pour les créations d’emplois publics. En effet, la relance a été limitée. Certes, un « décalage conjoncturel » entre la France qui gardait une certaine croissance et son environnement international déprimé était déjà patent avant juin 1981. Il ne s’est guère creusé au second semestre de 1981 . Giscard et Barre avaient procédé à une petite relance préélectorale : un point de cotisations sociales en moins ; augmentation des tarifs publics différée, ce qui a stimulé la demande des ménages à une époque où l’inflation dépassait un point par mois ! La gauche a certes pris des mesures sociales mais somme toute modérées ; elle a aussi entrepris très vite de « rétablir les comptes ».

Une autre interprétation de « l’échec économique » de la gauche

En fait, la « politique du Projet Socialiste » n’a été mise en œuvre que partiellement, ce qui l’a sans doute privée du soutien populaire nécessaire. Il s’y est ajouté, sans doute, une erreur tactique : le refus d’user de la menace d’une dévaluation unilatérale, ou d’une sortie au moins provisoire du système monétaire européen dès l’arrivée de la gauche au gouvernement. En effet, à cause notamment de l’inflation qui était particulièrement forte en France depuis plusieurs années, le franc était surévalué en 1981, notamment par rapport au deutsche mark. Cette surévaluation était très nocive pour l’industrie française, car elle rendait les exportations plus difficiles et les importations plus attractives. L’hypothèse d’une dévaluation dès le printemps ou l’été 1981 a été écartée. Sans doute à tort car, politiquement, elle aurait été attribuée (à juste titre !) aux gouvernements précédents. Économiquement, elle aurait donné un ballon d’oxygène à l’industrie (sans régler tous les problèmes, comme on le verra ci-après…). Remarquons que Rocard et Chevènement, par ailleurs opposés sur bien des points, étaient favorables à cette stratégie mais le ministère des finances s’y est opposé. Peu au fait des questions économiques, Mitterrand a rejeté cette hypothèse pour des raisons plus ou moins morales ou de prestige : « on ne salue pas la victoire de la gauche par une dévaluation » . Par la suite, il a fallu dévaluer trois fois en 18 mois : ces dévaluations-psychodrames dans le cadre du système monétaire européen ont alors été présentées comme des aveux d’échec de la politique économique de la gauche. Il est vrai que l’hypothèse d’une dévaluation immédiate, dès juin 1981, donnait lieu à débats, comme d’ailleurs toute hypothèse de dévaluation.

En effet, une dévaluation suscite dans un premier temps un creusement du déficit extérieur (puisque les importations deviennent plus chères et les exportations relativement moins rémunératrices). L’endettement libellé en monnaies étrangères s’accroît. Ce qui peut être un peu préoccupant si la dette est massivement détenue par des étrangers dans leur propre monnaie. Si un gouvernement estime ne pas pouvoir accepter un déficit provisoire de la balance commerciale, la dévaluation s’accompagnera de mesures restrictives, difficilement compatibles en économie largement ouverte avec une politique de redistribution des revenus ambitieuse et généreuse... En outre, une dévaluation entraîne mécaniquement une augmentation des prix importés qui pèse sur le pouvoir d’achat des ménages si aucune mesure correctrice n’est prise. Remarquons au passage que cette problématique était reconnue dès octobre 1981 après la première dévaluation. Elle est devenue particulièrement aiguë en juin 1982 et surtout en mars 1983, au moment de la deuxième puis de la troisième dévaluation. En effet, le déficit extérieur s’était creusé ; les réserves de change de la France avaient fondu ; en dehors même du problème moral qu’il y a à récompenser les spéculateurs, il était peut-être un peu tard en mars 1983, voire en juin 1982. Si un bras de fer devait être tenté, avec mise en congé voire menace de sortie du SME, c’est très vite en 1981 qu’il fallait le faire, au moment où la légitimité politique était intacte et « les caisses » pleines. Un appel « à l’effort » aurait alors été recevable d’autant qu’il aurait été modéré. Ce n’était plus guère le cas en 1982-83, où l’érosion électorale de la gauche était visible. Plus réalistes, et moins complexés par la question monétaire, De Gaulle en 1958, Pompidou-Chaban en 1969, Giscard en 1974 puis 1976 et même Balladur en avril 1986 ont dévalué dès leur arrivée au pouvoir. Notons aussi que les exemples de « dévaluations réussies » existent. Mais, en 1981, pour éviter un plan de rigueur, ou pour le limiter, une « politique d’importations » était certainement nécessaire. C’est-à-dire une politique ciblée, de nature à limiter provisoirement et modérément les importations.

Ce serait sans doute aussi le cas pour une alternative ambitieuse qui arriverait au pouvoir dans l’avenir. Même si l’instauration de l’euro change la donne, un déséquilibre prononcé et prolongé de la balance commerciale n’est pas souhaitable. Les arguments ne manqueraient pas - sanitaires, sociaux et écologiques notamment - pour une politique de limitation raisonnée des importations, qui ne diminuerait pas nécessairement de manière drastique les achats à l’extérieur mais qui les contrôlerait. C’est un point névralgique : la « politique d’importations » n’a pas été mise en œuvre en 1981. La politique d’importations, c’est ce qu’on n’osait pas appeler « politique de protection » et encore moins « protectionnisme ». Le « projet socialiste pour les années 80 » considérait pourtant une telle politique comme nécessaire et en avait tracé les grandes lignes. De nombreuses mesures étaient en effet envisageables qui, sans nullement tomber dans l’autarcie, auraient « déconnecté les importations de la croissance de la demande intérieure » et contribué à ce qu’on appelait la « reconquête du marché intérieur ». Ces mesures étaient négociables avec nos partenaires commerciaux qui n’avaient pas intérêt à voir la France s’effondrer économiquement. Mais les gouvernants français n’ont pas surmonté, n’ont peut-être pas vraiment cherché à surmonter, les réticences opposées notamment par l’Allemagne... pourtant dirigée par un parti « frère », membre de l’Internationale socialiste ! À l’exigence de relatif équilibre commercial s’ajouteraient des arguments plus profonds : un « autre mode de développement » (production et consommation) n’est pas compatible avec un libre échange intégral. La politique d’importations s’est réduite à des exhortations vagues et tardives du président de la République à préférer des produits français, accompagnées de restrictions au tourisme à l’étranger et d’une gesticulation : le regroupement à Poitiers du dédouanement des magnétoscopes après mars 1983 ! Trop tard et trop peu.

La limitation des importations, qui était probablement nécessaire à l’époque pour éviter un déficit « excessif » du commerce extérieur, a donc été obtenue par la politique d’austérité. Cette politique était destinée à peser sur la consommation des ménages et donc indirectement sur les importations. Elle a été mise en œuvre progressivement, en fait, dès la fin de 1981... Cette politique de restriction de la demande intérieure, et notamment de la consommation populaire, a été accentuée avec le blocage des prix, et surtout des salaires, en 1982 et par la désindexation des salaires sur les prix. On en connaît le résultat : la part des salaires dans la valeur ajoutée a reculé de 6 à 10 points – selon la manière dont on compte - dans les années qui ont suivi. Giscard-Barre en avaient rêvé, Mitterrand-Mauroy-Delors et Mitterrand-Fabius-Bérégovoy, puis Chirac-Balladur l’ont fait ! Certes, l’inflation a été vaincue et le commerce extérieur français est devenu excédentaire. Mais s’agissait-il d’objectif prioritaires d’un gouvernement de gauche... qui acceptait par ailleurs, en connaissance de cause mais sans l’avouer, de laisser filer le chômage ? Comment la gauche de gouvernement pouvait-elle espérer un soutien populaire dans ces conditions ? Cette politique tournait en fait le dos au « Front de classe », base sociologique théorique du PS, et à « l’Union du peuple de France » que prônait le PCF. Elle se déplaçait vers des « classes moyennes supérieures » qui ne constituaient pas – et ne constituent toujours pas – une référence et un appui politique solides.

La situation a certes changé depuis, notamment avec l’euro, l’internationalisation des chaînes de production et la mondialisation financière. Mais la question de la « contrainte extérieure » se posera à tout gouvernement qui prétendrait amorcer des réformes de structure d’envergure, même si c’est sous des formes différentes. La gauche de 1981 a cherché à contourner cette contrainte extérieure, sans l’affronter. Plus précisément : ceux qui, dès avant 1981, critiquaient le programme commun de gouvernement et le Projet socialiste en invoquant notamment cette contrainte extérieure (Delors, Rocard…) se sont appuyés sur elle, en la dramatisant, pour faire valoir leur ligne politique. Ce qu’ils « oubliaient » de dire, c’est que l’on abandonnait de fait la lutte contre le chômage. L’alerte lancée par le commissaire au Plan Hubert Prévot, qui annonçait 3 millions de chômeurs, n’a pas été prise en considération. La gauche a-t-elle vraiment « essayé » ? Peut-être, mais... La « contrainte extérieure » n’est en fait que l’autre face d’une médaille dont le verso est la situation politique intérieure. Car c’est dans la mesure où il dispose d’un appui populaire qu’un gouvernement, surtout de gauche, peut mener une politique originale par rapport à son environnement international. A défaut de ce soutien, il s’isolera ou s’alignera.

Les puissants mouvements populaires des années 60-70 s’étaient déployés sous des gouvernements de droite et avaient obtenu des résultats importants : Smic, IVG, autorisation administrative de licenciement... On a pu dire que la droite gouvernait à reculons. Mais ces mouvements avaient faibli, notamment avec la division syndicale, et n’ont pas pesé fortement sur le cours des choses en 1981-82. Une certaine illusion institutionnaliste (on a voté donc on a gagné …) peut contribuer à expliquer cette atonie relative. Bref, le « rassemblement populaire pour le redressement national » que Mitterrand appelait de ses vœux n’a pas réellement été entrepris. Et il y a la question financière ! Illustration : le refus de mettre en place une Banque nationale d’investissement dotée d’une réelle capacité d’action, ou un dispositif qui aurait associé le système bancaire, en cours de nationalisation, à la planification démocratique. En fait, les banques et entreprises nationalisées n’ont pas réellement joué le rôle qu’elles étaient censées jouer. Les banques ont surtout vu des inspecteurs des finances « de gauche » remplacer des inspecteurs des finances ou autres dirigeants de droite.

Quant à la planification, elle n’a jamais été entreprise à la hauteur de ce qui aurait été nécessaire. Le ministère des finances n’a jamais « joué le jeu » : la direction du Trésor a traité la question du financement du Plan comme un sujet tout à fait secondaire. Cette orientation minimale, qui apparaît aujourd’hui comme un enfouissement, était conforme aux idées du « courant Rocard » nettement affirmées avant mai 1981. Sous prétexte de fuir l’anti-modèle soviétique, on a renoncé à la « planification à la française » qui n’avait pourtant pas grand-chose à voir et qu’il faudrait désormais réinventer. Au total, la planification a, a pour l’essentiel, été restreinte à un vague « plan intérimaire » 1982-83. Des contrats de plan État-région ont par la suite été institués, ce qui était une idée intéressante, mais le cœur n’y était plus. En l’absence de planification et de participation vraiment active des salariés à la gestion des entreprises, il n’y a eu que des étatisations et non des véritables nationalisations. Dès 1982, la politique industrielle s’est effacée devant « l’autonomie de gestion » des entreprises nationalisées. C’est-à-dire que le profit devenait le critère de gestion quasi-unique de ces entreprises... et que les revenus des dirigeants d’entreprises privées, qui commençaient à exploser, devenaient une référence pour les dirigeants « socialistes » de ces entreprises ! Ceci peut aider à comprendre qu’ils n’aient pour la plupart pas lutté farouchement contre les privatisations qui ont suivi rapidement !

La gauche, en ne mettant pas vraiment en œuvre le triptyque « nationalisation-planification-contrôle des travailleurs » se privait ainsi de leviers d’action essentiels . Elle ne pouvait alors tabler sur le soutien populaire nécessaire car les représentants des salariés dans les conseils d’administration des entreprises nationalisées ont vite été marginalisés pour la plupart. Les décisions étaient prises en amont des réunions de CA, où les représentants des salariés étaient invités à les entériner. Et les citoyens dans le pays se sentaient assez peu concernés. Il ne restait guère des nationalisations que leur coût budgétaire. Cette dérive « étatiste » a aussi ouvert la porte aux affairistes et arrivistes avec les délits d’initiés et autres turpitudes qui ont contribué à discréditer la gauche ! En résumé, il n’y a eu, en 1982, qu’une étatisation et non pas une véritable nationalisation ; ce qui - la suite l’a montré ainsi que l’exemple de la Sécu - débouche facilement sur une logique et une pratique de privatisations.

Mentionnons sans les développer, d’autres reculs idéologiques… et en fait politiques :
- la « religion des prélèvements obligatoires », qu’il faudrait soi-disant baisser pour faire reculer une « emprise excessive de l’État » ; en réalité, ce thème, repris par Mitterrand, dissimulait l’usage modéré puis l’abandon progressif de l’outil fiscal pour réduire les inégalités et pour influencer les décisions de gestion et d’investissement des entreprises ;
- le « rejet du protectionnisme » cachait en fait, on l’a vu, l’acceptation des rapports de forces internationaux, à un moment où les néolibéraux renforçaient leur emprise sur les affaires du monde ;
- la gauche de gouvernement n’a que mollement combattu – quand elle ne l’a pas épousé – le discours « anti-industrie » ambiant, selon lequel le salut ne viendrait que du secteur tertiaire ; c’est là aussi une rupture de fait avec sa base sociale historique… et une erreur d’analyse dont on ne sort que péniblement aujourd’hui !

L’acceptation tel quel du Système monétaire européen - qui n’était en fait qu’une zone mark... dénoncée comme telle par le PS en 1979 – limitait la marge de manœuvre du gouvernement puisqu’il fallait notamment négocier les dévaluations avec l’Allemagne. Bref, ce n’est pas en mettant en œuvre un programme « socialiste » - qui aurait été erroné, dogmatique ou archaïque - que la gauche de gouvernement aurait signé son échec. C’est en se ralliant progressivement puis ouvertement aux idées néolibérales qui accompagnaient la mondialisation financière... et qui se traduisaient par une explosion du chômage.

Car, malgré les apparences (stratégie d’union de la gauche réaffirmée par Mitterrand à Metz en 1979 ; volonté proclamée de rompre avec le capitalisme de la part de la majorité du PS) le ver était dans le fruit dès le milieu des années soixante-dix. La soi-disant « construction européenne » n’a été qu’un alibi de la soumission à la mondialisation libérale. « L’Europe », en réalité : la CEE puis l’UE, a progressivement remplacé pour la plupart des dirigeants du PS, le socialisme comme projet réellement existant. Du slogan mitterrandien « l’Europe sera socialiste ou ne sera pas » en 1979, on a glissé vers « L’Europe sera sociale ou ne sera pas » en 1984 pour tomber dans « Le socialisme sera européen ou ne sera pas » à la fin des années quatre-vingt. L’acte unique puis les traités de Maastricht, d’Amsterdam et de Lisbonne ont entériné ce ralliement. Cette Europe-là n’a pas grand chose à voir avec le projet internationaliste ni avec la « République sociale ». Quand à l’Europe sociale, elle n’est qu’une intention, périodiquement proclamée mais jamais concrétisée.

Le « virage de 1982-83 » n’est donc que la mise en évidence, à l’occasion de la 2ème puis de la 3ème dévaluation, de l’abandon progressif des intentions affichées initialement, parfois enthousiastes à l’origine mais quelque peu velléitaires.

Principaux prétextes invoqués : le système monétaire européen l’interdisait ; les capitaux risquaient de fuir si on ne marquait pas une pause dans la lutte contre les inégalités ; la France aurait risqué de devenir une « Albanie triste » (apostrophe qui semblait donc considérer le pays d’Enver Hodja comme joyeux !) si elle adoptait une politique protectionniste même modérée, ciblée et négociée… Au-delà de quelques mesures initiales qui n’ont guère survécu pour la plupart aux « années-fric » la politique économique de 1981-83 était restée modérée, voire timorée. Elle avait renoncé à mettre réellement en place les outils d’une planification démocratique et d’une véritable politique industrielle qui aurait donné leur plein rôle aux nationalisations. Elle n’avait pas fait appel à une mobilisation populaire active et éclairée, notamment dans le monde du travail. Elle acceptait sans l’avouer une forte augmentation du chômage.

La volonté politique de « changer de société » (on disait alors : « rompre avec le capitalisme »), la capacité de réduire fortement et durablement les inégalités, de modifier profondément les rapports de pouvoir dans les entreprises et dans le monde économique, bref d’affronter les dominants en France et dans le monde en jouant sur leurs contradictions, cette volonté n’a jamais été suffisante. A preuve, la nomination de Jacques Delors au ministère-clé de l’économie et des finances en 1981, alors qu’il n’avait jamais fait mystère de son hostilité au programme commun et au Projet socialiste (il avait d’ailleurs eu l’honnêteté de démissionner du comité directeur du PS quand celui-ci avait adopté le « Projet socialiste pour les années 80 ». Au total, le bilan est très décevant d’un point de vue de gauche, ou tout simplement républicain. Certes, les mesures de politique économique, la politique sociale, sont impressionnantes quand on en fait la liste . Mais le projet de « rassemblement populaire pour le redressement national », énoncé par Mitterrand, a finalement été verbal plus que réel, électoral mais pas vraiment politique. Il n’a pas été vraiment mis en œuvre en mai-juin 1981 ni après ; en réalité un tel projet ne peut être développé sans une participation populaire réellement active et éclairée ; c’est cela qu’il s’agirait de construire pour que les futures victoires électorales, s’il y en a, ne restent pas sans lendemain et sans effet positif profond, comme en 1988 (Mitterrand), en 1997 (Jospin) ou en 2012 (Hollande). Et même sans doute pour les obtenir, ces victoires.

Certains, dont je ne suis pas, doutent même de l’opportunité de compter sur les élections et de participer à des gouvernements, ou de les soutenir, si on veut impulser un « vrai changement ». D’autres pensent (et j’aurais du mal à les convaincre) que la voie électorale ne peut garantir un vrai changement. Le fait que des gouvernants de gauche restent en place quelques années n’est en effet pas un objectif satisfaisant pour le peuple s’il ne voit guère de différence dans la réalité vécue avec des gouvernements de droite. Se pose donc la question, pour la gauche : le peuple, et non seulement quelques « élites » autoproclamées, est-il « candidat au pouvoir » ? Sinon, on n’ira pas loin, faute de légitimité profonde. Et, s’il n’est pas candidat au pouvoir, que faire pour qu’il le devienne ? C’est l’objet de l’éducation et du débat citoyen, large et argumenté, ainsi que de l’action syndicale et citoyenne..

Quelle politique (économique) pour un gouvernement ambitieux ?

Il y a deux manières, différentes mais complémentaires, l’une et l’autre nécessaires, de voir la politique économique pour un gouvernement ambitieux, respectueux des engagements pris devant le peuple, et qui ne se contenterait donc pas de gérer les affaires « à vue »... ou selon la politique « du chien crevé au fil de l’eau » :
- l’angle principal : une « politique structurelle » qui privilégie les actions de fond et qui donne la priorité aux réformes institutionnelles et sociales, mobilisatrices pour le peuple ; une telle politique aurait pour effet de diviser les actuels dirigeants de l’économie entre ceux qui peuvent y souscrire et les autres, qui devraient alors se démettre ou au moins être dissuadés de nuire ; une action vraiment énergique contre le chômage et la précarité du travail en constitue un volet primordial. Problème : si l’effet positif attendu de ces réformes n’est pas visible dans l’immédiat, en revanche les effets négatifs de ces réformes sur les « grands équilibres » est rapidement dénoncé par les adversaires de cette politique, surtout si le fonctionnement de l’économie est en partie désorganisé ;
- on ne peut donc négliger une « politique conjoncturelle » qui prenne en considération les « grands équilibres » économiques et financiers (développement un peu inflationniste mais « pas trop » - sans creuser « excessivement » les déficits, budgétaire, social et extérieur) ; étant entendu qu’on ne peut prétendre améliorer continûment tous les indicateurs économiques conjoncturels. Il faut faire des choix et les assumer devant le peuple. Par exemple : un peu de dépenses publiques, provisoirement, pour beaucoup moins de chômeurs. Organiser des référendums si nécessaire pour vérifier et consolider l’appui des citoyens à une politique qu’ils sont censés désirer et appuyer. Ces politiques, l’une qualifiée de structurelle et l’autre de conjoncturelle, sont en fait simultanées et indispensables l’une et l’autre. Mais elles présentent des contradictions dont il faut être conscient. Tant il est vrai qu’il n’est pas de politique sans risques et sans inconvénients

En voici trois illustrations qui, parmi d’autres, étaient au centre des interrogations en 1981-83 :
- en économie ouverte sans restriction ou presque, une dévaluation dans un pays dont la monnaie était surévaluée aura des effets positifs sur la capacité de ses entreprises à affronter une concurrence qui était auparavant faussée ; ce pays pourra exporter plus et importer moins, et donc rétablir sa balance commerciale (en volume) ; mais, dans l’immédiat et à court terme, la valeur du travail et de l’épargne dans ce pays est diminuée ; c’est un rééquilibrage si la monnaie était surévaluée mais la dévaluation contribue, du moins dans un premier temps, à creuser le déficit extérieur ; en effet, les prix des importations augmentent alors que les prix des exportations diminuent mécaniquement ; il faut donc accepter un déficit de la balance commerciale (en valeur) ou mener une politique de limitation des importations. Ou les deux...
- l’élargissement du secteur public et le développement des services publics peuvent permettre de mieux répondre aux besoins de la population et des entreprises ; idem pour les créations d’emplois publics ; mais, dans l’immédiat, les comptes publics ne « voient » que les dépenses liées aux socialisations et à l’investissement public, avant que les effets positifs de ces dépenses n’apparaissent ; l’endettement sera accepté, y compris par les générations futures, s’il contribue, par des investissements et des dépenses « de fonctionnement » judicieuses - à leur bien-être ; l’outil fiscal devra certainement être davantage mobilisé pour éponger l’épargne excédentaire et amincir les gros patrimoines ;
- un meilleur ajustement des impôts aux capacités contributives des citoyens et des entreprises aura des effets positifs à moyen terme (consommation populaire stimulée, épargne spéculative diminuée, finances publiques reconstituées…) ; mais, dans l’immédiat, cette politique fiscale réductrice d’inégalités peut susciter des fuites de capitaux.

On devine, avec ces trois exemples, qu’une politique économique et sociale « réussie » devra à la fois :
- créer une dynamique grâce aux réformes de structure, c’est sa dimension « volontarist », populaire ;
- définir des priorités parmi les indicateurs conjoncturels (inflation, comptes publics, comptes extérieurs, emploi…) ; éviter ou limiter les risques de déséquilibres conjoncturels pénalisants ; c’est sa dimension « gestionnaire » qui mobilise des compétences existantes mais mal utilisées ;

Tenir les deux bouts de cette chaîne (volontariste et gestionnaire), c’est limiter le double risque ?(si l’on néglige la dimension « gestionnaire ») d’un appauvrissement important du pays, appauvrissement qui risque de faire perdre à ce gouvernement le soutien populaire nécessaire, (et, si l’on oublie la dimension « volontariste » et populaire), d’isoler le gouvernement face aux réticences et aux résistances de « l’ordre ancien ». Cette dimension volontariste exige notamment une action de grande ampleur pour abolir le chômage et garantir à tout citoyen une « sécurité sociale professionnelle », de prévoir une extension du domaine de l’économie humaine (non marchande : secteur public, ou à but non lucratif : économie sociale et solidaire), de fonder cette extension sur de réels progrès de la démocratie économique (dans l’entreprise, les territoires et l’ensemble de la société), de relier cette extension à des projets de développement économique et écologique, appuyés sur la satisfaction de besoins sociaux principaux (santé, logement, alimentation, énergie, culture), en France et ailleurs, de l’asseoir sur une grande politique de développement et de reconnaissance des qualifications : éducation, formation professionnelle, salaires, carrières ;

- de se mettre en capacité de maîtriser le système bancaire et la politique monétaire (ce qui requiert au moins la création d’un puissant pôle financier public et probablement l’indépendance de la Banque de France… vis-à-vis des agitateurs de capitaux sur les marchés financiers) d’établir des coopérations, et de trouver des compromis, avec les autres pays, notamment européens et africains.

La question de la dette publique est heureusement entrée récemment dans le débat sur de meilleures bases après une période de « glaciation ». Sans entrer dans les détails, rappelons ici qu’une dette a toujours, comptablement, deux contreparties : les créances, accumulées chez des épargnants ou gérées par leurs représentants (fonds de pension, d’investissement... et il vaut mieux, évidemment, que celles-ci soient libellées en monnaie nationale et loties chez des citoyens et institutions du pays ; à défaut, on risque d’être soumis aux pressions et aux aléas de la spéculation financière internationales) et les emplois, c’est-à-dire les dépenses publiques (de fonctionnement et d’investissement) que cet endettement permet de financer ; c’est leur pertinence qui justifie l’endettement public.

La légitimité de ces dépenses publiques, aux yeux des citoyens-contribuables, est un aspect décisif d’une politique de gauche, ou tout simplement républicaine. Pour le reste, le service de la dette ne pose pas de problème insurmontable, surtout quand les taux d’intérêt réels sont nuls et même négatifs comme c’est le cas actuellement.

En guise de conclusion … très partielle et provisoire

Une note d’actualité vraiment opérationnelle devrait, au moins, tenir compte d’événements et d’évolution majeures parmi lesquelles :

- la chute de l’URSS et l’émergence d’un nouveau socialisme de marché en Chine, dont l’adhésion à l’organisation mondiale du commerce a profondément modifié le paysage économique international ;
- les crises du climat et de la biodiversité, et sanitaires, qui mettent en évidence les dangers que le capitalisme financier et un développement mal maîtrisé font courir à l’humanité ;
- la révolution informationnelle qui ouvre de nouvelles contradictions, risques et potentialités (dossier en cours de constitution) ;
- la deuxième gauche a à peu près disparu, sauf à considérer qu’elle est partie prenante d’une nouvelle droite qui caractériserait le « macronisme ». Mais les divergences au sein de la gauche n’ont fait que croître et se multiplier. Au sein de la droite aussi, d’ailleurs ; autour de « la question européenne » notamment.
- la situation institutionnelle a été modifiée depuis 1981, notamment avec le quinquennat présidentiel et les abandons de souveraineté au profit d’instances non élues de l’Union européenne (Commission, BCE, CJUE... le Parlement européen n’ayant qu’un pouvoir très limité). Une des conséquences de 1981 – mais aussi de 1988, 1997 et 2012, est qu’une victoire électorale ne garantit nullement la réussite du projet proposé.

Après une période triomphale, la mondialisation financière et le néolibéralisme semblent bien marquer le pas et/ou obliquer vers l’autoritarisme politique. En tout cas, ils ont démontré, à qui veut bien le voir, leur incapacité à offrir à l’humanité le but dont elle est encore dépourvue.

Alors, que faire ? En l’absence d’une machine à remonter le temps, il ne s’agit pas, de mettre en application avec quelques petites modifications le programme socialiste pour les années 80, le programme commun de gouvernement de 1972 ou le programme du Conseil national de la Résistance (qui n’ont quand même pas si mal vieilli !). Ni celui de la Commune de Paris ou du Front populaire. Mais on peut s’y référer et en tirer les enseignements. À l’instar des Réformateurs de la Renaissance, des révolutionnaires de 1789 et d’autres, qui ont cherché à se ressourcer dans une Antiquité réinterprétée ou plus récemment... dans la Révolution française (encore inachevée). Aux jeunes (et aux vieux encore actifs) de prendre la parole... et le pouvoir sur les événements à venir ! Il y a au moins autant de raisons de l’espérer que d’en douter.


Commentaires

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vendredi 30 juillet 2021 à 09h47 - par  Ivanna Harris

Il y aura toujours des enseignements et des leçons qu’on pourrait tirer suite à un évènement. Mais si on ne change pas, ce sera tout simplement notre choix. Ce n’est ni le destin ni l’effet de l’inconnu. Parce qu’il y a des archives liées à tout ce qui se passe.

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