La pieuvre

Ilustration glanée sur le net par Manuel Gregorio
samedi 17 juillet 2021
par  Patrick Le Hyaric
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Au temps du Covid, le capitalisme et ses mandataires font tout pour renforcer le système, quitte à rogner en permanence sur les droits et libertés des citoyens et des travailleurs. Il ne le fait pas de manière statique. Tentant de résoudre ses contradictions, il mute et s’accapare de plus en plus de richesses, tout en poussant à détruire les droits sociaux en tentant de les aligner sur des minimas partout dans le monde. Ainsi se créent à l’échelle de la planète des oligopoles aux chiffres d’affaires qui dépassent les richesses produites par de nombreux États. D’un nouveau type, elles couvrent l’ensemble des activités humaines. De l’éducation à la santé, de la culture aux transports, de la livraison à domicile jusqu’à, si on laisse faire, demain l’alimentation. Ainsi se développe en même temps un capitalisme numérique, un capitalisme de la santé, un capitalisme foncier avec de plus en plus d’accaparement de terres, un capitalisme qui se déploie dans l’armement et le luxe. Nous y reviendrons.

Arrêtons-nous aujourd’hui sur un exemple de déploiement du capitalisme numérique à partir d’Amazon. Cet oligopole qui a tout fait, il y a quelques semaines, pour empêcher l’implantation d’un syndicat au sein de son groupe, aux Etats-Unis. Les changements à la tête de la multinationale Amazon survenus cette semaine nous offrent l’opportunité de revenir sur des considérations importantes qu’il faudra rapidement prendre en compte dans les combats à venir. Même si ces combats prendront la forme de batailles à l’échelle nationale, le besoin d’un internationalisme des luttes est posé comme jamais. Il s’agit d’enjeux de souveraineté populaire, de droits sociaux et plus généralement de droits humains et des libertés, de la participation de cette méga-entreprise au bien commun par le biais de la fiscalité. Cet internationalisme de combat appelle une mondialisation des solidarités, une mondialité sociale, démocratique, écologiste.

Nous parlons ici d’Amazon, dont le patron fondateur Jeff Bezos quittait donc cette semaine son poste de directeur général. Cette entreprise grâce à laquelle il s’est propulsé au rang d’ « homme le plus riche du monde ». Véritable génie pour ses admirateurs, l’empereur de l’économie en ligne est en réalité l’incarnation ultime d’un capitalisme aussi sauvage et destructeur qu’hypocrite. Prétendument parti de rien, cet homme qui « vaudrait » aujourd’hui 200 milliards de dollars (selon les critères de la mondialisation capitaliste) a en fait réalisé ses études dans une des plus prestigieuses et élitistes universités américaines, débuté sa carrière dans la finance à Wall Street et a pu compter sur l’aide de quelques centaines de milliers de dollars de sa famille pour lancer son entreprise, en 1994. On a connu des départs plus hasardeux. Ce grand sourire qu’affiche le logo d’Amazon ? Il cache en fait un monde plutôt cruel. On compte bien des méfaits sur le tableau de chasse de l’entreprise qui affichait avec insolence plus de 20 milliards de dollars de bénéfices en 2020, alors que l’économie mondiale subissait de plein fouet les conséquences de la pandémie de Covid-19. Disons-le clairement : M. Bezos a fait fortune en détruisant les commerces de proximité, pillant nos données personnelles, abusant de sa position dominante, pratiquant à outrance l’optimisation fiscale, et surtout en imposant d’odieuses conditions de travail à ses employés. Car non content d’ébranler de vastes pans de notre société – de la culture (le cinéma, la télévision), au sport, à notre façon de surconsommer en passant par l’acceptation de l’intrusion dans nos vies de robots-assistants censés « nous rendre la vie plus facile » – Amazon symbolise sûrement l’un des plus grands ennemis du camp des travailleurs.

On a ici le prototype de l’exploitation des travailleurs au sens où l’a décrit Marx. En effet, c’est au prix d’une pression à la baisse sur les salaires que le 3ème employeur de la planète (1,3 millions d’employés) engrange ses marges spectaculaires. Cadences infernales, refus d’organisations syndicales… Une violence sociale permanente qui provoque des taux de souffrance au travail effarants. L’Humanité révélait il y a peu un rapport inédit exposant la réalité du bilan social de la branche française du géant américain.

Mais dans ce système la rapacité n’a jamais de limite, et le grand projet d’Amazon est de construire un avenir sans salariés. D’une part en se délestant de ses employés, en robotisant au maximum les tâches. Ensuite en promouvant le micro-travail sous-traité (avec sa plateforme Mechanical Turk), un secteur dans lequel les « travailleurs du clic » s’apparentent de plus en plus à l’esclave du futur. Pas de quoi être fière donc, pour la multinationale qui claironne hypocritement vouloir devenir « le meilleur employeur de la Terre ». Et comme si tout cela n’était pas suffisant il faut encore rajouter à ce tableau déjà peu flatteur l’impact écologique d’Amazon. Le bilan est sans appel : directement responsable de plus de 50 millions de tonnes de CO2 (2019), l’empreinte carbone du leader mondial du commerce en ligne est équivalente à celle d’un pays comme la Suède. Fort de ce bilan, qui confirme encore une fois que les « success story » capitalistes se font sur le dos des travailleurs et de la planète, Jeff Bezos passe donc la main à la direction du groupe, tout en restant l’actionnaire principal. Il souhaite maintenant s’adonner à la philanthropie, histoire d’améliorer son image. Et se consacrer à plein temps à sa passion : la conquête de l’espace… pour y développer l’activité industrielle !

De son côté, Amazon continuera le chemin tracé par son fondateur. Prochains défis : maintenir son emprise sur le commerce électronique ou le cloud (l’informatique en nuage), étendre son influence dans les domaines de la culture ou du sport, ou encore envahir le secteur de la santé. De la sorte, Amazon nous montre le chemin que suivent les évolutions du capitalisme-mondialisé, offrant au passage un avant-goût inquiétant de ce à quoi pourrait ressembler le monde de demain s’il n’est pas combattu. Ultime fer de lance de l’impérialisme moderne dont le champ de bataille est désormais en grande partie numérique, Amazon est l’archétype de l’entreprise vouée à s’introduire dans tous les pans de notre vie – pour en tirer le maximum de profits.

Telle une hydre aux mille têtes, il est déjà presque impossible de lui échapper aux Etats-Unis où l’omniprésence de la firme se fait ressentir tout au long de la journée : emplettes en ligne bien sur mais aussi avec sa présence dans le secteur des médias, du stockage de données, de la surveillance, ou plus concrètement avec ses magasins de denrées alimentaires ou ses assistants vocaux (« enceintes intelligentes »), utilisées par 1 adulte sur 6 dans ce pays.

Soit une très bonne illustration des monopoles que décrivait Lénine il y a déjà plus de cent ans : « une particularité extrêmement importante du capitalisme arrivé au stade suprême de son développement est ce qu’on appelle la combinaison, c’est-à-dire la réunion, dans une seule entreprise, de diverses branches d’industrie qui peuvent constituer les étapes successives du traitement de la matière première […]ou bien jouer les unes par rapport aux autres le rôle d’auxiliaires […] » (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, V. I. Lénine, 1917).

En Europe, Amazon fait face à des enquêtes pour abus de position dominante. Cela ne l’a pas empêché de déposer une demande au sein de l’UE pour y développer des projets dans le secteur pharmaceutique Nous verrons jusqu’où pourra aller la Commission européenne face à l’armée d’avocats de la multinationale pour faire prévaloir le droit européen et son Acte des Services Digitaux, censé imposer aux grands acteurs du numérique « des règles pour éviter » qu’ils « ne fassent peser des risques sur notre démocratie ». Dans son pays d’origine, la menace pourrait être plus sérieuse. La question du démantèlement des GAFAM* s’était invitée dans les prémices de la dernière élection présidentielle américaine avec de vifs débats au sein des démocrates. Nul doute qu’elle reviendra tôt ou tard. D’ici là, c’est avec l’armée et le secteur du renseignement américains qu’Amazon noue des partenariats économiques et stratégiques.

Ainsi, prendre conscience de l’hydre épouvantable que représente Amazon est le premier pas pour le combattre. Nous avons un pouvoir, chacun à notre échelle, ne serait-ce que par nos modes de consommation. De son côté, au lieu de sanctifier le modèle de la « start-up nation », la puissance publique se doit de jouer son rôle à la fois de régulateur, de protecteur et de pilote d’une économie alternative au modèle que nous imposent les GAFAM et plutôt basée sur le développement des biens communs. Le monde d’Amazon ne fait pas sourire : refusons-le * GAFAM : acronyme empruntant ses initiales aux entreprises Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, mais désignant à présent les entreprises structurantes à la tête de l’industrie numérique.

Paru dans https://patrick-le-hyaric.fr/la-let...


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Commentaires

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dimanche 25 juillet 2021 à 19h19 - par  Audrey Richter

Bien sûr, on voit à des kilomètres à la ronde la grande différence entre ces trois personnes. Et je me demande pour le coup si le bonheur est relié à un truc de notre passé ou pas. C’est le constat que j’ai fait en fait.

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