Peuple fiction (2/3

mercredi 15 septembre 2021
par  Vincent Glenn
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Mon cher peuple épris de justice, Je t’ai souvent vu parader, parfois avec l’énergie phosphorique de la jeunesse, croire subrepticement en ta puissance en marchant de Bastille à Nation, et conduire ensuite à rentrer chacun chez soi, repartir au travail-vacance-conso-dodo... Parfois tu as eu l’audace de rester plus longuement Place de la République, debout, la nuit, et la partie restée enfant en nous-mêmes s’est dit : « ça progresse, les gens délibèrent en assemblées populaires, ils ne rentrent pas chez eux, la démocratie se rallume comme une nuée de lucioles... » Et puis à un moment, on se souvient que la démocratie c’est aussi le parlement, les préfectures, les prisons, les écoles, les gares, les musées, les centrales, les hôpitaux. Et puis des gilets jaunes arrivent dans la bataille, pour le coup, ils ressemblent diablement au peuple, tel qu’on se le représente dans les périodes révolutionnaires, celui qu’on a vu sur des gravures, celui de 1789 ou de Paris en 1871 ou des manifestants de 1936. Certains avancent : « ça y est, l’oligarchie commence à avoir peur... Ahaha... Ils ont même failli exfiltrer le souverain de l’Elysée… » Pardon encore, cher peuple de France, mais à Davos ou derrière les miradors des villas surprotégées des milliardaires, là aussi on rigole, ou plutôt on se frotte les mains … une fausse manifestation de puissance de plus... tandis que celle des géants, la force marchande, surveillante, privatisante, continue son chemin avec l’assurance impitoyable d’un rouleau compresseur.

Tu le sais pourtant cher peuple, la puissance politique, vient toujours d’un agrégat de personnes organisées. Or, aujourd’hui, ce n’est qu’une toute petite partie de toi-même qui est vraiment organisée... ce tout petit morceau de toi-même qui dirige les banques, les relie aux industries géantes et aux médias de masse. Cette frange qui peut compter sur nombre de contre-maîtres et contre-maitresses à leur service, on ne mord pas la main qui vous nourrit, surtout quand on est payé pour effectuer la sécurité. Le drame, cher peuple, c’est que presque toutes tes autres parties sont diverties, déprimées, perdues, ou les 3 à la fois.

Pardonne cet aparté s’adressant à la partie basse de ton corps : oui, toi, peuple qui vit un certain nombre d’étages plus bas que les décideurs, écoute-moi bien sur ce point : toi qui as confié tes données personnelles aux célèbres GAFAM, toi qui es connecté à la téléphonie satellite par la même poignée de milliardaires qui détient l’essentiel des grands médias ; toi qui régulièrement t’exclames « sapristi, zut, merde, c’est dégueulasse », toi qui t’irrites et dénonces le pouvoir de l’oligarchie. Mais cher peuple, c’est toi qui donne ton argent à Bouygues, à Amazon, à Bernard Arnault, à François Pinault. Ils n’ont pas besoin de te le voler, tu leur donnes. De là, est-il si juste d’incriminer tes élites, toi qui demandes des suivistes cravatés tenant des discours d’ordre, lorsque les élites te suivent et devancent tes attentes de télésurveillance ? Est-il pertinent, après avoir répété le mot sécurité plus de fois qu’un croyant implore le seigneur, de s’étonner quand ils imposent un passanitaire pour aller au bar et menacent les récalcitrants de sanctions financières exemplaires, quand ils imposent la vaccination aux soignants... Que demande le peuple ? Du pain, de plus en plus de jeux et... de l’ordre. Que ce soit cet ordre marchand si « ludique » ne semble pas te déranger outre mesure. Je n’ai d’ailleurs moi-même rien contre les jeux, ô mon peuple de France... Je te suggère juste qu’il y a des petits jeux auxquels tu te prêtes et qui précisément renforcent ceux que tu identifies comme à la source des grands problèmes de l’humanité, de ton pays et de toi-même. Oui, tu as bien lu mon vieux peuple, je pointe ta schizophrénie comme ta superficialité. Je désigne à la vindicte ta passion des objets de consommation pas chers, ton ivresse des soldes. Je sais bien que les contradictions constituent le lot de l’humanité entière. Mais je constate aussi qu’à un certain stade, elles tuent, elles dévitalisent. Des scientifiques nous alertent depuis des années sur le risque de tous crever comme des écrevisses dans une bouilloire à une échéance de plus en plus proche ? Des films, des rapports de l’ONU nous montrent des déplacements de population monstres dans le monde pour cause de guerre, de misère, d’inondation ? Bougez-pas, on vous repasse un ptit couloir publicitaire pour vous faire acheter des bagnoles. Ça va mieux ? Ou cela devient au contraire irrespirable derrière des nuages de fumées opaques et toxiques tels qu’on ne discerne plus rien ? S’il te plait, ne me soupçonne pas de vouloir te culpabiliser cher peuple, surtout pas ; il me semble plus indiqué de t’inviter à lever le nez de cette drogue dure qu’est l’alliage enténébrant de faux journalisme et de consumérisme de masse. Tu sembles groggy comme un boxeur dans les cordes, on le serait à moins vu les tonnes de coups de poing que l’on déguste non plus pendant le diner au 20heures mais toute la journée sur internet.

Bien sûr, je te vois froncer les sourcils, il est vrai qu’il y a, parfois, de belles et grandes flammes insurrectionnelles. N’y a-t-il pas même, chaque jour, de grandes conquêtes de liberté de la meilleure espèce. Oui, absolument, fabuleusement. Il y a bien eu hier encore une assemblée constituante au Chili présidée par une indienne Mapuche, il y a bien toutes sortes de victoires portées par les minorités opprimées d’hier. Oui, cher peuple, je te le reconnais plus que volontiers, parfois, tu prends les couleurs formidablement vives de la libération. Tu débordes. Tu sors de la servitude volontaire. Tu danses avec tous les feux des jeunes et des vieux. Et ce n’est pas triste. Un certain Bertolt Brecht a écrit : « on parle toujours de la violence d’un fleuve mais on ne parle jamais de la violence des rives qui l’enserrent. »

Je compte parmi ceux, cher peuple, qui pensent que la vraie violence, la plus indéfendable aujourd’hui, est celle qui n’a pas commandé aux forces de l’ordre de protéger les manifestants mais les a au contraire incité ou dédouané de les mutiler, de les humilier, de les mater. C’est la même violence que celle qui continue en même temps d’entretenir le commerce de la guerre et de focaliser nos attentions sur le terrorisme et l’immigration. La même qui dénonce le péril islamiste tout en armant les pétromonarchies. C’est la violence de l’hypocrisie et de la fausseté. La violence de la répression exercée là où il faudrait soigner, éduquer, apaiser.

Te souviens-tu, mon peuple de France, lorsqu’ en 2001, pendant le G8, à Gênes, que le choix stratégique de l’intimidation a cassé les espoirs d’une internationale pacifique qui remettait en cause l’ordinaire du capitalisme ? Te souviens-tu qu’à ce moment, un mouvement à la fois international, populaire et intellectuellement charpenté, un mouvement qui rapprochait les paysans-sans-terre et les universitaires, les syndicalistes et les associations écolos, les entrepreneurs responsables et nombre d’élus politiques, commençait à faire force, remettant profondément en cause l’ordre obsessionnel-consumériste ? Te souviens-tu de ce mouvement qu’on disait « altermondialiste », qui ne craignait pas les enracinements ni la diversité, assumait la dimension locale des cultures et de l’économie, ce mouvement qui ne redoutait pas de dire « les peuples » ?

Certes, contrairement à certaines allégations, même à ce moment là, les géants économiques n’ont pas eu peur. Ils ont fait un peu la gueule, cédé sur suffisamment de points pour que des dizaines de millions de personnes sortent de la grande pauvreté ; ils ont composé avec les élans populaires qui ont fait basculer la quasi intégralité du continent latino-américain vers des politiques redistributrices. Mais en même temps, ils établissaient les stratégies qui leur permettaient de garder la réalité du pouvoir. En même temps aussi, parce qu’ils savent faire ça avec virtuosité, ils ont orchestré toute une série de peurs pour réprimer méticuleusement et cruellement, presque toujours au nom de « l’ordre républicain ». Ils ont cassé les plus belles énergies en instrumentalisant les images de « violents black blocks » (tu sais, ces vilains qui sont aux forces de l’ordre ce que les mômes palestiniens avec leurs lance-pierres sont à l’armée israélienne). Ils ont continué de gouverner avec une tactique aussi éprouvée qu’efficace la diversion, les divertissements, la désignation de boucs-émissaires, et l’idolâtrie du régime consumériste dominant. Ils ont flatté les appétits des classes moyennes émergentes tout en leur vantant les systèmes d’alarme.

Et toi, mon peuple de France, tu as suivi cette logique de répression. Tu as marché sur ces pas. Sur ces « pas possible ». Sur ces « que voulez vous que je fasse à part faire monter le PIB ?! ». Sur ces « vite vite vite délocalisons », sur ces « travaillons plus tard sinon il n’y aura plus de retraite ». Sur ces peurs obsessionnelles de l’ennui qui bizarrement construisent, jour après jour, un mélange de gavage et de lassitude généralisée. Attention, mon vieux peuple, comme tu vois, je ne te considère surtout pas comme une gentille force victime ... ni d’ailleurs comme un grand méchant coupable, encore moins comme une fragilité indépassable. Je suis de parti pris et je t’aime quand tu es responsable... pas tout le temps, bien sûr, trop « responsable » serait épouvantablement inhumain. Mais quand même, je t’aime quand tu gagnes en lucidité, quand tu troques ta mémoire de poisson rouge contre des moments de conscience historique de ce qu’il se passe en profondeur, quand tu en fais des choix sociaux c’est à dire quand tu forges de vrais moments d’intelligence collective. Autrement dit à chaque fois que tu fais le contraire absolu des lynchages qui répondent à la peur qui ruisselle parfois dans tes veines. Je t’aime quand tu élis des gens qui vont abolir la peine de mort. Je t’aime quand j’entends une femme charcutière utiliser l’expression « c’est un doux euphémisme » et casser au moins deux clichés d’un coup, exerçant un métier qui serait réservé à des hommes présumés brutaux et sans esprit. Je t’aimerai de nouveau quand tu auras offert l’asile politique à Julian Assange et que tu auras cessé de regarder ailleurs quand un des héros contemporains de la vérité est sauvagement empêché par l’internationale de la peur et de l’hypocrisie. A bientôt mon vieux peuple, j’ai encore 2 ou 3 choses à te dire, (à suivre)

Paru dans https://blogs.mediapart.fr/vincent-...


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