Lettre à Dieu

jeudi 16 septembre 2021
par  Misia
popularité : 12%

Cher Dieu, Je ne sais pas si tu te souviens de moi et d’un épisode qui s’est passé il y a très longtemps au Collège Liverpool à Porto. A treize ans, après avoir lu Pourquoi je ne suis pas chrétien (tu sais qui est l’auteur) (1), et de la façon frontale que je conserve jusqu’à aujourd’hui je fus tout droit frapper à la porte du bureau de la Mère Directrice pour l’informer personnellement qu’à ce jour je ne croyais plus en toi. Ensuite, je me débarrassai de ma collection d’images pieuses que j’aimais tant, avec leurs nuages transpercés par des faisceaux de lumière céleste.

Interne depuis mes six ans, je demeurai plus seule partir de ce jour-là. Une solitude cosmique, sans aucune lumière au fond du couloir. Je me visualisais comme une astronaute accrochée au cordon de la capsule spatiale, avec le noir infini de l’espace comme éternel édredon. Trois ans plus tard, je lus Le mythe de Sisyphe et c’est alors que tout fut gâché entre nous. Je perçois aujourd’hui que la fonction de l’idée de Toi aurait pu être une consolation pour le vide affectif de ces années et des suivantes. Mais à cette époque je n’étais pas encore en possession de la sagesse nécessaire pour accepter que la vérité n’est pas ce qui est le plus intéressant, et que l’idée de Toi n’a pas une valeur intangible.

Je ne savais pas que ta mort peut être un énorme vide, surtout pour une agnostique comme moi. Je suis aujourd’hui une agnostique non pratiquante. Je paie des vœux, dans l’île japonaise d’Enoshima, à BentenSan – jalouse déesse des geishas, des artistes et des joueurs – et emporte toujours avec moi un minuscule Saint Antoine (version homéopathique) qui fait tout ce que lui demande : uniquement des miracles minuscules et toujours possibles.

De fait, je ne me remis jamais du deuil de Toi. C’est pourquoi la voix de cette lettre est encore celle de cette élève qui ne voulut pas mentir pas omission. C’est pourquoi elle est une lettre intime, seulement entre toi et moi, un petit texte sans grandeur ou ombre littéraire, sans prétentions déontologiques. Rien de Heidegger, Lévinas, Nietzsche ou Coleridege

Cher Dieu, j’ai tant de questions à te poser ! Certaines depuis mes treize ans, d’autres depuis hier. Est-il vrai qu’après avoir créé le monde, tu es parti vite fait sans ainsi voir que tu avais fait ? Tu n’as jamais vu les tsunamis qui nous avalent, les feux qui nous saisissent, les vents qui nous fracassent contre des choses dures et les rayons qui nous fendent ? Ni les enfants en phase terminale dans les hôpitaux, qui meurent lentement, les yeux fébriles comme des lacs scintillants ? Pourquoi as-tu eu tant d’imagination pour les cellules malades et les virus mutants ? Tu ne sais rien du manque du manque de compassion de l’humanité, de la torture, des abus, de la cruauté entre nous ? De notre souffrance physique et morale ? « Heavy furniture », cher Dieu

Mes questions te paraissent peut-être impertinemment ingénues, mais - telle Lilith - je suis restée pour toujours cristallisée dans ce stade intangiblement primaire que me provoqua et me provoque le type de lieu dans lequel tu nous a mis. Tu diras que je ne parle de que grandes catastrophes et de la barbarie la plus extrême. Que les fleurs sont belles, que les joaquinhas da horta (2) ont un design sixties, que les petits oiseaux chantent et que les enfants sourient sans raison. Oui, ce sont d’excellents arguments auxquels je suis sensible, mais ils ne suffisent pas à calmer mille doutes (certains assez quotidiens), accumulés depuis le Collège Liverpool.

Tu es capable de regarder un documentaire du National Geographic sans te boucher les yeux quand le bébé antilope le plus fragile, dont les pattes commencent à tressaillir intensément juste quand il va être mangé ? Et la chaussée portugaise, tu ne pouvais pas faire en sorte qu’elle demeure « siii bêêêlle » mais moins létale de façon à ne pas envoyer en traumatologie les vieux atteints d’ostéoporose ? Et dès maintenant qu’on puisse marcher avec des talons sans risquer de se casser la figure ? Tu ne trouves pas qu’enlever la deuxième partie de Bambi serait une bonne opération de marketing pour ton image ? S’il te plait, Dieu, dis que oui ! Tu ne pourrais pas inventer un nom plus poétique pour Ranholas (3) ? Nous avons aussi le cas de la statue de Fernando Pessoa au Chiado (4) – lui si peu sociable – dans une exposition livrée sans défense aux touristes de Badajoz. Tu trouves qu’il méritait un truc comme ça ? Et pour Ta Sainte Santé, pourrais-tu conseiller à João Braga (5) de décider une fois pour toutes dans quel ton il veut chanter ?

Excuse l’impertinence et la provocation de quelques questions mais comme tu le sais fort bien, tu m’as faite irrésistiblement imparfaite. Je pourrais continuer à t’importuner avec ma curiosité, mais à quoi bon demander ad aeternam ? Je ne sais pas si un jour, ni de quelle manière, tu me répondras… Ni si je souhaite encore tes réponses. C’était en fait plus facile jusqu’à mes treize ans quand tu étais à l’intérieur de moi et que je n’avais pas besoin de t’écrire. Lente génuflexion Mísia

PS : Ah, j’oubliais ! Merci pour les pingouins, chiens saucisses, petits poissons du jardin et lupins. Pour la merveilleuse Celeste Rodrigues, Yoshitomo Nara et Mahler. Merci pour les mots « cogumelo » et « borboleta » (6) (enlevez fronha (7), please). Merci pour le miracle des cerisiers en fleur et pour les petits bateaux de papier. Ten points pour Venise ! Yess ! Remerciements sincères et éternels pour mon fantastique chat Virgula !

Notes : (1) Bertrand Russel (2) Joaquinhas da horta : beignets de haricots verts ayant la forme d’un petit poisson (3) Village de la commune de Sintra. Ranho, en portugais, signifie morve (4) Artère chic et touristique du centre de Lisbonne (5) Chanteur de fado très connu (6) Champignon et papillon en français (7) Fronha : taie d’oreiller. En argot : sale gueule.


Commentaires

Brèves

22 septembre 2011 - Manifeste contre le dépouillement de l’école

A lire voire signer sur http://ecole.depouillee.free.fr Nous, collectif contre le (...)

20 avril 2010 - NON AUX RETOURS FORCES VERS L’AFGHANISTAN

A la suite du démantèlement du camp principal de Calais, le 22 septembre dernier, où résidaient (...)

31 juillet 2009 - PETITION POUR L’HOPITAL PUBLIC, A SIGNER ET FAIRE SIGNER

la pétition de défense de l’hôpital public, à faire signer au plus grand nombre possible (...)