Peuple fiction (3/3)

dimanche 17 octobre 2021
par  Vincent Glenn
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Mon cher peuple de France, Les gens parlent souvent de toi comme d’un tout homogène comme s’ils ne voyaient pas ton inextricable diversité. Ils parlent des personnes qui leur ressemblent étroitement ou au contraire désignent ceux qui n’en sont pas, des hétérogènes, des pas comme tout le monde. Ils te préfèrent comme un troupeau « populaire » et orienté tous ensemble vers un nombre limité de gestes. Ils t’adorent quand tu es propre comme un robot téléguidable.

Il est vrai que certains poissons pilotes, chèrement payés pour conduire le banc, travaillent spécifiquement, jour et nuit, à des techniques marketing de plus en plus fines, visant à t’emmener chez Carrefour ou Burger King profiter des promotions… Tous unis contre la vie chère. Malheureusement, bien souvent tu les écoutes, comme un papillon irrésistiblement tenté de fusionner avec une ampoule brulante. Tu ne boycottes pas les méga-zones de consommation qui ont défiguré les espaces « periurbains ». Tu démultiplies les avoirs de Jeff Bezos : Amazon, c’est tellement efficace. Tu permets à celui-ci de s’évader vers l’espace devançant de justesse un autre milliardaire parti lui aussi tutoyer les étoiles. Tu achètes pas cher parce que c’est un sport national ou parce que tu n’as pas le choix... Tu sais que cela contribue à une exploitation toujours plus féroce des travailleurs, que ce faisant tu accélères la compétition vers le moins disant, que tu abîmes un peu plus la nature qui elle-aussi doit « coûter moins cher ». Mais bon, tout le monde le fait, pourquoi pas nous... Il ne manquerait plus qu’en plus d’être pauvres et déclassés on nous alerte sur le fait que payer moins cher tue. Cher peuple, la culpabilisation est toujours indécente, cela n’a rien à voir avec ce à quoi je t’invite ici : attaquer ceux qui manipulent, faire attention aux fragiles comme à tes frères et sœurs ; convertir toutes les publicités faisant l’apologie du « moins cher » en panneaux clignotant sur lesquels on pourrait lire « attention, produits et services comportant de forts risques d’abus social et environnemental ».

Tu auras compris O mon peuple de France que j’aime autant ta conscience sociale que je déteste ton moutonisme. Je n’aime guère les superstitions et les « complotismes ». Pourtant, à la question : y-a-t-il des gens qui passent leur temps à imaginer des stratagèmes pour diriger les foules ? La réponse est indubitablement positive, cher peuple, tu le sais. Il y a des gens déterminés qui se pensent comme gardiens de troupeau et te conduisent quotidiennement dans le sens qui les arrange. Et qui te conduisent parfois au pire. Oui, cher peuple, il existe des gens qui soufflent sur les frustrations, les brimades, les hontes, les franges extrêmes des religions pour en faire de grandes séquences d’hystérie et des profits de guerre de tous ordres. Gare à ceux-là mon vieux peuple, il y en a dont les propos ressemblent diablement à ça sur les antennes de tes grands médias d’aujourd’hui.

Tu sais, je te connais bien, mon peuple de France. Je t’ai écouté partout, dans les stades et à la Poste ; dans des Assemblées de toutes sortes et dans la rue, allongé dans la rue à côté de ton vomi, sous le regard du contrôleur, devant la Samaritaine, au milieu d’un champ où plus rien ne poussera, dans la salle des professeurs d’un collège classé en zep... Je connais la multitude musicale de tes accents, du Sud-Est au Nord-Ouest, j’ai vu nombre de tes enfants emprisonnés, quelques-uns de tes ambassadeurs prestigieux, quelques-unes de tes activistes exemplaires, j’ai été témoin de l’inquiétude saisissante de tes techniciens dans une centrale en alerte après une erreur de manipulation, j’ai vu aussi des militaires haut-gradés militer contre la bombe nucléaire, j’ai fréquenté nombre de tes troubadours désenchantés, entendu tes étudiants enfiévrés qui ont les crocs. J’ai vu tes journalistes résistants et tes médiocrates affligeants. J’ai écouté le silence définitif de tes paysans suspendus au bout d’une corde et tous ceux qui du coté de la lutte ont réussi l’entraide jusqu’à nous encourager tous. Oui cher peuple de France, j’ai même entendu des huissiers doués d’humanité, des magistrats formidablement courageux et bien des hordes d’imbéciles malheureux se plaisant à humilier. Je sais combien tu es divisé. Je sais combien tu es unique en ton genre avec tes cocoricos, le chant haut et les pieds dans la mouise, tes peurs d’être trop jeune, trop vieux ou de ne pas remplir ton maillot. J’ai eu bien des échos de ton arrogance néo-coloniale et des bleus sur l’âme de tes victimes. Et pourtant, je sens bien que tu aspires une fois encore à te refonder. A te re-former, à te redéployer sur quelque chose qui porte vraiment, non pas du rêve, mais une force digne née de la conscience de la magie du vivant. Non pas en abattant de nouveaux boucs-émissaires mais en prenant tes désirs d’émancipation au sérieux.

Car cher peuple, que se passe-t-il quand, comme maintenant, tu trempes trop longtemps dans le bain de l’impuissance ? Tu cries, tu deviens fou, tu deviens fasciste dans le sens précis où tu te mets à traquer les fragiles-déviants ceux qu’à une époque on appelait les hérétiques. Tes gestes sont alors guidés par le ressentiment, la honte d’avoir été faible, de n’avoir pas été courageux face à telle ou telle situation, la peur d’avoir peur. Alors tu identifies un petit groupe avec l’assurance d’un dentiste s’attaquant à une carie. C’est un grand problème parce que tu n’es pas dentiste et que les humains ne sont pas des caries. Cher peuple, tu es un peu plus émietté encore aujourd’hui par les duels à mort entre anti et provax, super angoissés et à peine précautionneux ; tu es encore subdivisés entre ceux qui veulent surveiller de plus près et ceux qui estiment que la visibilité phénoménale du Covid, - contrairement au caractère peu visible de bien des dangers au moins aussi graves - est devenue une terrible occasion de légitimer un contrôle radical de la population et de renforcer les capacités punitives de l’Etat. Tu entends, tout en haut, proférer des interdits stupéfiants, mais tu ne sais pas par où renverser la vapeur. .

Cher peuple, je te sais très très très diverti. Tu entends de pénibles litanies, mais tu ne sais pas comment couper l’émetteur : l’annonce d’un krach boursier, puis l’exaltation d’une équipe de sport, puis un monstre tueur familicide, puis une manif bruyante mais sans lendemain, puis un gros scandale sexuel, puis re-une manif plus forte avant passage en force de la loi quand même, puis re-un monstre, escroc cette fois, puis une catastrophe à l’autre bout de la planète, puis – O joie céleste - le miracle d’une équipe de France qui gagne, puis un nouveau record technologique fantastique, puis un nouveau monstre terroriste cette fois... Une longue promotion du ministère de l’intérieur.

Alors, ton inconscient collectif semble se charger de cette « peste émotionnelle » dont parlait Wilhem Reich (oui pardon, encore un intello pas français) : cette « peste », c’est le condensé de millions de ressentiments et de frustrations qui construisent ensemble l’idée d’un salut venant d’un être tout puissant qui va enfin décider, taper sur la tête des éléments perturbateurs et remettre de l’ordre dans le bordel. Regarde bien cher peuple comment ça c’est passé dans les années Trente, en Allemagne, en Italie, ou dans notre belle France de Pétain, dans l’Union soviétique de Staline... Regarde, cher peuple où tu conduis les tiens avec les discours de l’ordre. Il y a plein de documents à disposition. J’ose cette nuance mon vieux peuple : il est probable qu’une certaine réaffirmation de souveraineté nationale et plus généralement du côté de la réaffirmation du pouvoir de décision locale - soit un des moyens réels de redonner une vitalité à la démocratie, pour littéralement pouvoir faire quelque chose plutôt qu’assister impuissant à des politiques démentes décidées par une technocratie payée par les géants privés. Je te vois venir cher peuple, derrière tes emportements de toute puissance, les mains encore sanguinolentes des lynchages d’hier, tu te demandes s’il y a une issue. Dans ce contexte, cher peuple, je suis devenu membre du Parti de ceux qui cherchent à lancer des débats intenses sur ce que seraient de bons choix politiques.

C’est quoi la prochaine grande étape historique ? Celle qu’annoncerait un Marx aujourd’hui qui tremblerait des genoux à l’idée d’engendrer un nouveau stalinisme ? Comment amorcer le grand virage qualitatif vital qui sera nécessairement le produit de millions de gestes quotidiens et trouverait soutien chez des milliards de subjectivités humaines ? Comment forger une culture qui intègre et dépasse les héritages précédents ? Comment porter une symbolique neuve comme l’ont fait les Equatoriens de Rafael Correa, les Polonais de Solidarnosc, les Zadistes de Notre-Dame des Landes, les Altermondialistes zapatistes, les Sud africains de Mandela ? Cher peuple, aujourd’hui si épars, je te suggère au moins l’issue imaginaire suivante. Peut-être en rejoignant l’idée que l’intérêt général aujourd’hui va se définir comme un ensemble d’objectifs émergeant de la société civile. Concevoir qu’une des modalités opérationnelles est peut-être gagner de la force en cessant des dos-à-dos extrêmement énergivores et absurdes. Construire des « majorités d’idées » où, contre toute attente, des éco-féministes voteront dans le même sens que des néo-virilistes concernant l’arrivée de l’agriculture bio dans les cantines, des majorités improbables constituées par des libertaires votant pour la sortie du nucléaire en complément de catholiques anti-mariage-gay. Des regroupements pragmatiques conduisant des socio-démocrates européistes à associer leurs forces à des souverainistes, tous votant pour un investissement massif de l’Etat dans l’économie, façon Joe Biden ; des collusions telles que néo-communistes et néo-gaullistes pourront s’unir sur le projet d’une santé libérée de ses impératifs marchands et de notre stupéfiante dépendance du business des labos. Peut-être même que ceux-là ainsi que les plus « dépolitisés » pourront s’accorder sur le fait de donner de vrais moyens à la justice et à l’éducation allant jusqu’à redonner un sens humain au métier de « gardien de la paix ». Je sais bien que cela ressemble plus à un exercice d’imagination qu’à une tactique politique. Je crois bien en effet, qu’il s’agit de lancer, en profondeur et au delà des écuries politiques de grandsdébats sur la notion de biens communs. Contester est un enjeu, s’accorder sur ce qui fait sens, en est un autre pas moins important.

Je t’accorde cher peuple, que nous vivons un moment d’intense confusion, où les mystiquesidentitaires ne sont qu’une des conséquences logiques chez des millions d’individus qui ont perdu pied, paumés dans les arcanes infinis de la guerre économique, virtualisés dans les escape games, les traques aux Pokémon, les réunions en visio, ou la relégation radicale après des années de chômage. Alors ma vieille branche, mon pays, quand tu vois que le peuple humain s’auto-martyrise au nom des milliardaires qui le valent bien dans un suivisme effarant, d’accord ce n’est pas gai... Mais parce qu’il y a aussi beaucoup de vie alentours, si on y regarde bien, j’espère que nous nous donnerons rendez-vous prochainement pour œuvrer à l’imaginaire d’une insurrection pacifique. Paru dans https://blogs.mediapart.fr/vincent-...


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