Sara Correia et Marco Rodrigues au Trianon

mercredi 15 décembre 2021
par  Jean-Luc Gonneau
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Avant le concert

Sara Correia est, avec Maria Emilia, la plus unanimement reconnue des talents de la nouvelle nouvelle nouvelle génération du fado. Pourquoi trois fois nouvelle ? C’est que tout va vite aujourd’hui. Avant, il était convenu qu’une génération, c’était environ vingt ans. Maintenant, c’est plutôt dix ou un peu moins. Sara Correia a 28 ans. Figures de proue de la nouvelle nouvelle génération, Gisela João et Carminho en ont à peine dix de plus. Et Mariza et Katia Guerreiro, reines incontestées de la nouvelle génération, pas plus de vingt. Et toutes en pleine possession de leurs moyens, sans parler de quelques autres et de leurs superbes aînées toujours en activité ! Que riqueza, pa !

Mariza, Katia, Carminho, Gisela, mais aussi Misia, Cristina (Branco), nous les avons entendues à Paris, nous les avons fêtées, nous avons hâte de les revoir. Mais Sara, c’est la première fois. Et cela ne suarit se manquer. Alfacinha, elle chante pour la première fois en public dans une fête associative. A quinze ans, elle fait partie de l’elenco de la Casa de Linhares, superbe maison de fado d’Alfama, aux côtés de deux légendes du fado, la regrettée Celeste Rodrigues, sœur aînée d’Amalia, et Maria de Nazaré, et de Jorge Fernando, qui, nous dit-elle, lui apprendirent beaucoup. Au cours de notre échange, elle nous dira aussi son admiration pour Beatriz da Conceição et ses regrets de n’avoir pas connu Amalia et d’autres légendes : « j’aurais tant aimé pouvoir parler avec Alfredo Marceneiro, Berta Cardoso, que vous avez connus ». Privilège de l’âge, ma chère, le plus inquiétant des privilèges. Ouverte aux ouvertures du fado vers d’autres horizons, elle y met une limite : le fado ne doit à aucun prix y perdre son âme.

A Paris, elle présentera un répertoire basé sur ses deux albums (parus au Portugal en 2018 et 2020, dont on peut écouter de nombreux extraits sur internet), avec, peut-être, quelques nouveautés, et sera accompagnée par des pointures de la guitare : Angelo Freire, l’un des « monstres » de la guitarra, Diogo Clemente, par ailleurs subtil arrangeur, à la viola, et Frederico Gato à la viola baixa, qui officieront aussi avec Marco Rodrigues. Subtile transition, mais avant de passer à Marco, une dernière question à Sara : avez-vous prévu un ou deux duos avec Marco ? Réponse : « Nous sommes très amis et avons déjà chanté en duo. Nous n’avons rien prévu pour ce concert, car j’arriverai de Lisbonne et lui de Pologne, mais peut-être… ».

Chez les messieurs, la nouvelle génération est plus âgée : si Camané a passé les 50 ans, ses cadets, Antonio Zambujo, Ricardo Ribeiro, Duarte sont de fringants quarantenaires, et Marco Rodrigues les suit de près à 39 ans. Les quatre premiers nommés ont souvent fréquenté les scènes parisiennes, et Marco assez peu, et c’est bien dommage. Arrivé tard, à 18 ans, après une prime jeunesse plutôt tournée vers le rock et la pop, il découvre le fado en arrivant, depuis son Amarante natal, à Lisbonne. Coup de foudre et son ascension dans le monde du fado est foudroyante. Chanteur, mais aussi violiste dans l’historique Café Luso du Bairro Alto, il en prendra la direction artistique, avant d’assurer jusqu’à aujourd’hui la même fonction de l’encore plus historique Adega Machado, les deux appartenant à la même entreprise. Fidèle au fado traditionnel, dans une version que nous qualifierons de vitaminée, doté d’une voix chaude et d’un sens rythmique aiguisé, Marco, nous dit-il, présentera un répertoire issu des six albums qu’il a enregistré, un nouveau fado dédié à sa mère et un hommage à Carlos do Carmo, disparu voici maintenant onze mois. Une dernière question à Marco : avez-vous prévu un ou deux duos avec Sara ? Réponse : « Nous sommes très amis et avons déjà chanté en duo. Nous n’avons rien prévu pour ce concert, car j’arriverai de Pologne et elle de Lisbonne, mais peut-être… ».

Sara et Marco sur scène à Paris, c’est un événement, une grande première qui sera suivie, nous l’espérons de beaucoup d’autres pour elle comme pour lui. Ils ont tant de talents à nous apporter.

Après le concert

Nous les attendions, ces deux-là. Nous autres, chroniqueurs, qui avons accueilli plusieurs fois ces dernières années Ana Moura, Camané, Cristina Branco, Duarte, Katia Guerreiro, Mariza, Misia, Antonio Zambujo… et les retrouverons bientôt avec grand plaisir, nous avons faim d’aborder de nouvelles figures de talent. D’où notre impatience d’entendre enfin à Paris Sara Correia, star de la scène portugaise, et Marco Rodrigues, figure incontournable du fado lisboète. Impatience partagée par un public venu nombreux, très majoritairement lusophone, mais nul doute que les francophones ne tarderont pas à les rejoindre.

Sara Correia, petite robe noire et curieux manchons blancs, pas de xaile ni de robe longue, le monde évolue et le fado aussi. Sara est une jeune femme qui a du caractère et nous le démontrera tout au long de sa prestation, sous une tension parfaitement maîtrisée, une belle voix grave qui peut être puissante ou caressante, une présence scénique incontestable. D’entrée, quelques arpèges de la viola de Diogo Clemente, son directeur musical, introduisent le premier titre du concert, Eu ja não sei, immortalisé voici un bon demi-siècle par cette figure de l’histoire du fado que fut Carlos Ramos, et dont Sara donne une version toute en sensibilité, où ce fado canção se métisse de touches discrètes de bolero (la patte de Diogo Clemente, responsable des arrangements musicaux). Un petit bijou qui sera suivi de bien d’autres. Un répertoire basé sur les deux albums qu’elle a enregistrés, qui alterne des fados traditionnels, tels le fado pechincha ou le fado corrido revisité en version lente avec pour seul accompagnement la guitare (magique) d’Angelo Freire, des musiques originales, signées par l’inévitable Diogo Clemente ou d’autres, tel le délicieux Dizer não, dû à Luisa Sobral et subtil mélange de fado, tango et rumba, un hommage à Amalia (Fado portugues, que Sara commence a capela), une marche hommage à Lisbonne (Lisboa e o tejo). Au total, une prestation de haut vol, avec une discrète aura de mystère bienveillant devant un public qui aurait bien voulu que cela dure encore, mais les horaires sont les horaires.

Marco Rodrigues, courte veste sur t-shirt noirs, jeans beige, pas de costard-cravate, le monde évolue etc., et Marco n’a pas renié les années rock de sa prime jeunesse. Mêmes musiciens, plus lui, car Marco Rodrigues est un grand chanteur mais aussi un solide violiste. Au lever de rideau après l’entracte, ils se présentent tous quatre en ligne, tels des corsaires à l’abordage, dans un fado tradi frénétique. Marco, c’est plutôt bonne franquette qu’aura de mystère. Il adore le contact avec le public, qu’il bonimente gentiment. Comme il nous l’avait dit avant le concert, il a choisi pour l’occasion un répertoire faisant la part belle au fado traditionnel et à de grands succès du fado-canção, sans toutefois exclure des chansons plus personnelle (O tempo, Mãe, dédié à sa mère). Nous pûmes donc savourer, entre autres, ces classiques que sont Bairro Alto, de l’ami Nuno de Aguiar, Loucura, créée par Lucilia do Carmo, le fado do Estudante, que lança, en 1933 dans le film A canção de Lisboa, l’immense acteur que fut Vasco Santana. Et, dans un hommage bienvenu à l’inoubliable Carlos do Carmo, Duas lagrimas de orvalho et bien sûr Lisboa menina e moça. Si, en première partie, les musiciens se conformèrent aux arrangements de Diogo Clemente, qui les mirent, cela dit, très en valeur, avec la verve habituelle d’Angelo Freire à la guitarra et la sureté de Frederico Gato à la guitare basse, lors de la seconde partie, ce fut très débridé avec Marco Rodrigues en chef de bande. Marco a une belle voix chaleureuse, qui se permet parfois ces discrets mélismes qu’affectionne aussi son contemporain Antonio Zambujo, un sens du rythme peu commun et un contact avec le public sans façon, un peu canaille juste ce qu’il faut. Comme pour Sara Correia, le public en redemandait, mais les horaires…

Evidemment, nous avons envie de revoir, très vite, ces grands artistes, qui apportent chacun une note très personnelle dans le fado d’aujourd’hui. Sans oublier ces musiciens d’exception. Article publié également sur lusojornal.fr


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