Le Meilleur des iMondes chap. 6

jeudi 13 janvier 2022
par  Jacques-Robert Simon
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6. Postponement Day

Donald Bokanovsky tente de mettre au point un virus activable par des ultrasons. Pour obtenir des fonds, il tente d’entrer en contact avec Dick Pompeo ‘Supreme Chief of the World’ par l’intermédiaire de Sarah une élève de thèse de l’ESCP.

Donald se réveilla un peu après 8 heures, chose inhabituelle pour lui. À cette heure-là normalement il avait déjà gagné son bureau et organisé une ou deux réunions avec ses collaborateurs pour cadrer la journée. Grâce au web, il pouvait évidemment tout aussi bien les contacter à toute heure du jour ou de la nuit, pour leur montrer qui était le chef. Mais pas aujourd’hui, le ‘Postponement Day’ était férié, chacun le respectait.

Il se souvenait avec émotion du jour où il avait reçu la Grande croix de l’Ordre Nouveau par les mains du secrétaire d’État aux affaires mondaines et scabreuses : toute sa famille, tous ses proches étaient en larmes, même le chien gémissait avec ferveur, il faut dire qu’il sortait du salon de toilettage qu’on lui avait offert pour l’occasion et qu’il avait doublé de volumes à cause des frisettes qu’on lui avait concoctées. Qu’il est difficile de s’élever au dessus du commun tout en gardant cette familiarité malgré tout quelque peu vulgaire que les masses adoraient par dessous tout. Les foules ne voient pas toujours à quel point les grands hommes sont écartelés entre leurs desseins quasiment divins et les contingences quotidiennes qui confinent le plus souvent au sordide. C’est ceux qui savent trouver des solutions à ce déchirement, à ce démembrement, qui accèdent aux plus hautes responsabilités, la première d’entre elles étant de faire faire aux autres ce qu’on est pas capable de faire soi-même quitte à utiliser un anglicisme pour que cette limitation ne se voit pas trop. Mais il faut avoir l’air occupé à tout prix d’où l’intérêt de harceler constamment ses collaborateurs. Ce qui compte ce n’est pas ce que vous faites, c’est la façon dont l’entreprise, la région, le monde le perçoivent.

La ville était assoupie, pas un bruit, pas un camion-ordure, pas une sirène de CRS, seuls quelques pépiements d’oiseaux, ceux qui n’avaient pas été attrapés par les miséreux pour se nourrir, trouaient le silence. Chaque 23 juin le ‘Postponement Day’ était organisé. À cette occasion chacun suivait presque religieusement la cérémonie qui passait en direct à la télévision. La Reine du monde était présente, on pouvait l’apercevoir entre deux rangées de gardes mobiles à condition d’avoir une accréditation délivrée par l’ONU qui avait conservé le privilège de sélectionner les 350 000 terriens parmi les demandes en provenance de toutes les parties du monde. D’ailleurs ne pas faire la demande était sévèrement puni pour incitation implicite à l’anarchie. La Reine du nouveau monde n’avait rien à voir avec celle de l’ancien, sélectionnée par une grande marque Bio de régime amaigrissant, c’était une des toutes dernières jeunes femmes à posséder encore la plupart de ses organes naturels. Juste un peu de poudre et de rouge à lèvres pour rappeler les origines simiesques de l’espèce. La Reine représentait une symbolique forte pour l’ensemble des terriens, elle incarnait ce 23 juin historique auquel on consacrait de longues heures dans toutes les écoles chargées de sortir les enfants de l’errance mentale où ils ont trop tendance à se vautrer. Malgré tout, personne ne se souvenait de ce qui s’était passé ce jour là, il y a si longtemps. À côté de l’aspect symbolique, le fait que l’on puisse voir la Reine du monde entièrement nue n’était pas sans incidence sur la cohue, hommes et femmes confondues, qui se pressait alors. À part cette occasion, ni les hommes, ni les femmes n’avaient l’opportunité de voir un corps nu.

L’époque succédait à deux autres, l’une durant laquelle les sommités intellectuelles les plus importantes avaient tenté d’imposer une sexualité débridée (au moins verbale, la plupart étant âgés), l’autre pendant laquelle l’approche d’une femme par un homme à moins d’un mètre devait faire l’objet d’une autorisation préfectorale. La reproduction était encore sexuée mais des tests préalables des gamètes pour déterminer la compatibilité sociologique du futur enfant interdirent peu à peu tout rapport charnel direct. Il s’était en conséquence développer une décence qui confinait à la pruderie, les femmes portaient une capuche Great Again fournie par la mairie qui ne laissait voir que les yeux. Le reste du corps était enveloppé d’un ample drap de couleur beige avec des étoiles brodées au niveau de la poitrine. Leur nombre donnait le mérite social comme indiqué par le comité de quartier. Les hommes ne montraient plus depuis longtemps aucune partie de leur corps de peur d’être piégés par un Smartphone ou une caméra de poche et de se retrouver sur un réseau social avant d’être puni pour incitation à a débauche. Les plus fous avaient dû renoncer ainsi à des postes importants dans l’une des capitales européennes.

Bien entendu, des dérives inadmissibles avaient lieu immanquablement ce jour de ‘Postponement Day’. Un rebelle fut sévèrement châtié pour avoir écrit une élégie pour clamer son amour pour la Reine : Toi qui jamais ne compatis assez à mon égard, Ô Reine, Toi chaste pécheresse négligeant mon cœur, Moi, ton servant, qui n’ai jamais obtenu ton regard, Pourquoi me délaisses-tu ? pourquoi me laisses-tu dans mes derniers errements ?Toi que j’aime !

L’Amour qu’il soit platonique ou pas était considéré comme un sentiment réactionnaire et l’homme, plus rarement la femme, qui en était atteint était mis en traitement psychothérapique jusqu’à rémission de l’élan. La castration chimique était systématiquement prescrite en cas de récidive. Il fut ainsi constaté qu’une corrélation étroite existait entre le taux moyen de testostérone et la magnitude du déchaînement amoureux. Des études empiriques avaient déjà montré qu’un vécu libertaire augmentait significativement le nombre de rapports sexuels des femmes mais maintenait à peu près constant celui des hommes sans que l’on ait pu en comprendre les raisons.

Au tout début de l’organisation des cérémonies du ‘Postponement Day’, certains avaient argué qu’il s’agissait d’une forme médiatique de la pornographie. Cette remarque ne fut pas tenue en compte par les autorités car si les hommes comme les femmes camouflaient leur corps et évitaient tout contact, la moindre boîte de haricots verts ou les plus petits petits-suisses, même pour enfants, montraient des scènes érotiques voire explicites en termes de sexualité hétéro- comme homosexuelles, solitaire ou en groupes. Les entreprises avaient obtenu cette licence afin de stimuler une consommation par ailleurs déclinante. Une des illustrations avaient toutefois posé problème car elle représentait un slave se clouant les testicules à un crucifix. Bref, les images torrides étaient partout pour inciter le consommateur de haricots verts, de choucroute, de pains bénis, de 4x4 urbains, de 5G, de sanibroyeurs, de scoubidous, de manoirs dans la Sarthe, d’actrices débutantes.

Dans le même temps les emballages des paquets de cigarettes, de Tramadol, de gaz hilarant, de crystal meth, les livres de Spinoza, les disques de Brassens, les recueils de Baudelaire affichaient des photographies épouvantables d’hommes et de femmes en proie à une déchéance physique et mentale repoussante. La soft-persuasion devait être utilisée car plus rien n’était interdit, la verticalité, le patriarcat, les références tant intellectuelles que morales étaient strictement interdites par les autorités locales, régionales, nationales mondiales. Tout devait être suggéré grâce aux images : les unes pieuses qu’il fallait imiter, les autres infernales qu’il fallait fuir. Le ‘soft mental guidance’ pour faire la différence entre ce qu’il fallait consommer ou pas n’avait toutefois pas vocation à donner des résultats concrets, il suffisait que les autorités visibles, élues ou médiatiques, puissent montrer qu’ils faisaient quelque chose. (à suivre)


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