Du mépris et du pouvoir

vendredi 14 janvier 2022
par  Saûl Karsz
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Des déclarations de l’actuel président français : "Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder" [Le Parisien, janvier 2022] ont suscité de larges réprobations ainsi que de laborieux commentaires de texte de ses affidés. De quoi faut-il s’étonner, en fait ? Le Monde et Libération font état de la longue série de propos du même acabit tenus par le même président et par ses prédécesseurs : le fait n’est donc pas nouveau. Ce n’est pas une raison pour le sous-estimer – mais pour interroger sa signification. J’ai très envie : toutes les premières personnes du singulier ne se valent pas. Certaines sont bien plus puissantes et porteuses que d’autres. Différence entre « j’ai très envie, donc j’espère » et « j’ai très envie, donc j’ordonne ». Une envie présidentielle ne se réduit pas à sa charge narcissique. Si elle relève d’un lapsus (ce que l’intéressé a explicitement réfuté), rappelons que le lapsus n’est pas une excuse mais juste un mécanisme psychique, celui d’un sujet qui en reste toujours comptable. Le lapsus explique partiellement la logique subjective mais ne dit strictement rien sur la portée objective de l’énoncé. Cette portée indique des directions à suivre, des actions à mettre en place, des orientations à respecter – des ordres.

Il s’agit bien de les emmerder. Plus que les déranger, les enquiquiner, les importuner, les molester, rendre leur quotidien aussi étriqué que possible – les emmerder car tel est le langage de ces « irresponsables qui ne sont plus des citoyens » [sic]. Verdict accablant ! Proprement royal ! En régime plus ou moins démocratique, le président peut-il prononcer quelque chose comme une déchéance de citoyenneté (cela existe-t-il ?) pour services non-rendus à la politique en place ? Hypothèse : ce genre d’énoncé témoigne d’une tendance enkystée dans l’exercice du pouvoir, non seulement en France, ni uniquement dans les sphères politiques officielles. Elle dit le mépris, le dédain, l’arrogance qui traversent les relations des couches dominantes envers les dominés et ce en quoi des couches de dominés, en s’y reconnaissant, contribuent gaiement à leur domination. Tendance qui infiltre les discours, les postures et les décisions, les « hors-micro » quand tel ou tel personnage ignore que l’enregistrement de sa représentation n’est pas terminé. Elle nomme le spectre qui hante toute domination : la soumission toujours incomplète des dominés. Cette tendance n’est heureusement pas la seule à conformer les relations de pouvoir. D’ailleurs, ce n’est nullement le pouvoir qui est ici en cause mais la manière de le pratiquer et de se laisser interpeller par lui. Et dont on n’est pas nécessairement exempt parce qu’on se dit progressiste, de gauche, militant, etc. Un long, un très long travail à la fois individuel et collectif s’avère indispensable : travail sur soi, retour le moins complice possible sur ce que chacun dit et fait, ou ne fait pas, entêtement à ne pas cesser d’apprendre, refus de renoncer à la question du pourquoi, volonté de savoir quelque chose des conditions de vie des gens en chair et en os au-delà des parentèles familiales, des accointances professionnelles, des entre-soi sociaux, participation effective à des mouvements collectifs, éthique rigoureuse, solidarité persévérante. Préférer la modestie du savoir en construction à l’exhibitionnisme du paraitre et du récitatif. Vaste programme qui condense nos vœux pour 2022 ! Paru dans www.pratiques-sociales.org


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