Il y a accueil et accueil

lundi 16 mai 2022
par  Saûl Karsz
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Les courants bellicistes et impérialistes de Russie, agglutinés sous l’égide de l’actuel président Vladimir Poutine, ont envahi l’Ukraine et tentent d’écraser les gens, les villes, les institutions. Ils ne font guère de différence entre enfants et adultes, civils et militaires, vieux et résistants, hôpitaux et casernes, écoles et centrales nucléaires. Ils se soucient peu des réactions massivement réprobatrices dans le monde entier. C’est vrai que, par ailleurs, des silences complaisants, des appuis discrets mais bel et bien réels accompagnent cette barbarie qui accumule crime sur crime. Entre temps, à la faveur de couloirs humanitaires plus ou moins aléatoires, quelques milliers de ressortissants ukrainiens (femmes et enfants, notamment) sont accueillis dans différents pays asiatiques et européens. Cet accueil mérite interrogation. Pas du tout parce qu’il a lieu ! Bien au contraire, il faudrait sans doute qu’il soit le plus large possible. C’est son caractère sélectif qui pose question. Pourquoi, en effet, des Ukrainiens sont-ils accueillis et même attendus relativement facilement, et beaucoup moins ou pas du tout ceux qui fuient les multiples guerres en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, en Amérique du Nord et du Sud ? Guerres déclarées comme telles, militairement menées, et/ou guerres économiques et symboliques qui placent de larges franges des populations sous le signe du no future. Pourquoi cette générosité nécessaire et cette parcimonie, sinon ce rejet parfaitement abusif, sinon inique ? Couleur de peau et religion seraient-ils des critères déterminants aux yeux des accueillants ? La barbarie russe en Ukraine n’est pas sans antécédents ni probablement sans suites, en Russie et ailleurs. L’Occident aussi s’est longuement livré, et se livre toujours, aux guerres militaires, en son sein et aussi à l’extérieur (guerres de conquête). Il reste d’ailleurs le théâtre d’implacables, quotidiennes, inextinguibles guerres économiques, culturelles, raciales, à la fois à l’échelle nationale (au sein des différents pays) et internationale (contre d’autres pays). Guerres et barbaries ne sont en rien des exclusivités russes – caractéristique qui ne les rend pas moins condamnables. L’actualité de la guerre contre l’Ukraine ne saurait donc escamoter celle perpétrée depuis des siècles dans d’autres contrées, ni par conséquent occulter les tragédies irréparables, les gâchis humains ainsi provoqués. Toutes nécessitent notre attention, notre engagement, sous des modalités chaque fois particulières. Or, si l’accueil des populations déplacées est un geste qui honore les politiques qui le rendent possible, ou a minima le tolèrent, si ce geste honore surtout les familles qui le mènent à bien, l’accueil diffère du tout au tout selon que la guerre en Ukraine soit liée ou au contraire isolée des autres guerres, selon que l’accueil se rapporte à un engagement socio-politique progressiste, historiquement motivé, revendiquant la liberté des peuples, ou bien à une solidarité humaniste et caritative, trop angélique pour être honnête. Dans un cas, l’accueil fonctionne comme une arrière-base de la résistance ukrainienne ; dans l’autre, de bonnes âmes se refont une virginité low cost sur le dos des accueillis. Ils contribuent, pas du tout à alléger des effets de la guerre, mais juste à les noyer – comme on noie un poisson. Après tout, Dubaï, Monaco, la Suisse, entre autres, font aussi de l’accueil de groupes contraints à l’exil – notamment d’apparatchiks et autres oligarques. Evitons de nous gargariser avec l’accueil au singulier, sinon en majuscule. Il y en a de très diverses sortes. Identifier les enjeux idéologiques chaque fois à l’œuvre, les postures psychiques concrètement mobilisées, les pratiques spécifiques, les discours tenus et les explications esquivées montrera sans doute que tout accueil ne mérite pas célébration.

Article paru dans Pratiques sociales https://www.pratiques-sociales.org


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