Travail : le cœur n’y est plus ?

samedi 1er octobre 2022
par  Yann Fiévet
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Le travail est toujours en crise. Une nouvelle poussée de celle-ci est en cours depuis beau temps. Ce ne sera évidemment pas la dernière. A la veille d’une rentrée sociale qui promet d’être cette année particulièrement houleuse il convient de regarder les choses bien au-delà des apparences trompeuses. La Droite au pouvoir s’indigne que « les Français ne veulent plus travailler » alors que tant d’emplois s’offrent à eux et, par conséquent, restent dramatiquement vacants. En revenant une nouvelle fois sur cette vielle marotte qui décidément lui colle à la peau la Droite est aveugle à un fait de plus en plus patent : le rapport des citoyens au travail est bel et bien en train de changer. Et, contrairement à ce qu’affirment certains observateurs pressés la pandémie du coronavirus n’en est pas la cause mais le simple révélateur. Elle a mis en lumière – et probablement accéléré – un phénomène qui couvait bien avant le confinement de mars 2020. Ul va bien falloir qu’elle déchante cette Droite qui n’avoue pas son nom, qui se parent des artifices grossiers – pour ne pas dire grotesques – d’une Renaissance frelatée ou d’un pâle Horizon. Elle déchantera comme elle l’a souvent fait, au gré d’un nouveau soubresaut de l’Histoire sociale.

La mauvaise volonté prétendue des Français à l’égard du travail touche désormais de très nombreux secteurs si ce n’est toute l’économie. Elle n’épargne pas le secteur public. On ne trouve plus de profs, d’instits, d’infirmières, d’aide soignantes, de greffiers, de gardiens de prison, etc. Il ne manquerait plus que l’on ne trouve plus de policiers pourrait bientôt cauchemarder Gérald Darmanin, notre meilleur père fouettard. Dans la sphère marchande, de nombreux emplois ne trouvent pas preneur malgré les encouragements verbaux appuyés et les tentatives de culpabilisation du nouveau Gouvernement promptement relayés par les médias qui savent ce que travailler veut dire. Ces emplois non pourvus sont le plus souvent ceux que Jupiter soi-même nommait, au plus fort de la pandémie, « de la deuxième ligne » parce qu’ils passent quand même après « nos dévoués soignants. Nous, nous préférons considérer que les heureux titulaires de ces emplois sont les soutiers de l’économie de plus en plus gagnés par l’ubérisation. Ils sont les premiers de corvée ! Ce qui devrait un peu embêter ceux qui croient sérieusement à la thèse du manque d’envie de travailler c’est que le phénomène n’est pas propre à la France. Il touche d’autres pays européens et pourrait encore s’étendre dans un avenir proche. Las, on nous serine régulièrement, par l’entremise des mêmes médias, que le gouvernement Borne s’est mis ardemment au travail, qu’il nous prépare pour la rentrée du Parlement en octobre toute une série de dispositifs réglementaires destinés à remettre tout le monde au boulot après la récréation de la pandémie. Objectif final : le plein emploi en 2027 ! Gardons-nous de rire, ils espèrent bien y parvenir, coûte que coûte ! La meilleure définition du Capitalisme n’a-t-elle pas toujours été celle-ci : comment faire travailler les pauvres malgré tout ? Devenons enfin sérieux. Les Français, dans leur très grande majorité, n’ont pas décidé de ne plus jamais travailler. Certains d’entre eux, de plus en plus nombreux, ne sont tout bonnement plus prêts à travailler à n’importe quel prix. Ils veulent bien travailler mais ne veulent plus être honteusement surexploiter. S’il y a une leçon à tirer de la pandémie du point de vue du travail c’est qu’elle a amplifié les inégalités. Alors le sentiment s’est répandu que ce sont toujours les mêmes qui s’en tirent et toujours les mêmes qui trinquent. On savait bien sûr cela auparavant quand on était du mauvais côté du manche mais on avait encore du cœur à l’oubrage. Désormais, on va de plus en plus souvent rechigner. Il va falloir nous encourager autrement que par des paroles sentencieusement prononcées.

Evidemment, le « monde du travail » s’est disloqué longtemps avant la pandémie. L’ultralibéralisme a fait son œuvre. Il a progressivement appauvri les métiers de la santé, de l’éducation ou de l’action sociale et livré sans grand ménagement les salariés de l’économie marchande à l’impitoyable concurrence des pays à bas coûts de production. Depuis quarante ans, l’Etat et les assemblées démocratiquement élues qui se sont succédées, au gré des humeurs politiques, ont patiemment détricoté le canevas de l’intervention publique conçu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce fut la revanche du grand patronat qui avait été contraint au compromis salarial pendant plus de trente ans. Peut-être arrivons-nous aujourd’hui de nouveau à la fin d’un cycle : à force de subordonner tous les rouages de la société à la loi d’airain du Marché l’on buterait sur l’impossibilité d’aller plus loin sauf à mettre en place un système hyper-répressif d’organisation socio-économique. Sur ce dernier point on peut faire confiance à la Droite pour tenter le coup ! Le patronat qui a besoin de trouver de la main d’œuvre pour occuper ses emplois ne va pas forcément attendre un tel durcissement. Il a du reste commencé à desserrer l’étau de la contrainte salariale afin de faire revenir vers lui les salariés devenus rétifs. C’est timide pour le moment mais cela fait doucement tache d’huile.

La réalité qui nous attend sera la combinaison d’un réalisme patronal de circonstance et de la rectitude du pouvoir politique en place sourd aux légitimes demandes du corps social. S’agissant des salariés qui dépendent directement de lui l’Etat pourrait donner l’exemple d’une vraie volonté de redressement des dommages qui leur ont été infligés depuis si longtemps. En cette rentrée, de nouvelles promesses ont été adressées aux professions en souffrance à l’Ecole et à l’hôpital. Si elles se concrétisent, il est fort probable que le compte n’y sera pas. On est descendu tellement bas dans la décrépitude de ces métiers essentiels à la nation que la pente va être difficile à remonter. De nombreux secteurs de l’activité marchande ont vu fleurir ces derniers mois des mouvements de grève revendicative – dont les médias de masse nous parlent fort peu – qui pourraient grossir à la mesure du dépit que la surdité du gouvernement va probablement susciter. Le cœur n’y sera donc toujours pas.


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