UN PETIT MOT DE RIEN

samedi 7 mars 2020
par  Alain Kerjan
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Figurez-vous qu’une poignée de bons amis m’avaient invité, Dieu sait avec quelle insistance, à leur parler enfin d’un sujet de mon choix. Je pensais tout bas : « C’est trop d’honneur que vous me faites ! » comme disait quelqu’un. Alors, je me suis réuni avec moi-même et, pour faire léger, il m’est venu à l’esprit de les entretenir tout simplement de ... RIEN ! Oui, parce que RIEN est pour moi un domaine de prédilection.

Rien n’est-il pas, en effet, l’occasion d’apprendre quelque chose ? Sur rien, il y a tellement à dire ! Et puis, quoi de plus agréable que de discourir de rien, sans façon, entre nous ! J’ai toujours aimé ces échanges spontanés entre écouteurs tout terrain qui aiment, par exemple, fêter le huitième centenaire du pâté en croûte, plutôt que supporter des boniments fumeux où je n’y entends rien. D’ailleurs, toutes ces logorrhées étalées avec pompe appartiennent, je ne vous l’apprendrai pas, au monde de ces maîtres chanteurs manipulateurs à la langue de bois, qui plastronnent, avec quelle suffisance, sous les lambris dorés d’une certaine république ... « bananière ». De quoi être séduits par leur façon de remplir le vide ! Qui sontils en effet ? Rien que des manches à air. Qu’ont-ils à dire ? Rien que flagorneries et impostures, mais la main sur le coeur, comme jadis au serment du jeu de paume. A tant mentir, impossible même de croire le contraire de ce qu’ils disent. Que cherchent-ils ? Rien que pouvoir et argent. Que pratiquent-ils ? Rien moins que l’exact contraire de ce qu’ils professent : hypocrisie, mépris, autoritarisme, opportunisme, corruption, trafic d’influence, etj’en passe ! Et bien sûr, toujours impunis : vous connaissez la justice du pot de terre contreles pots de vin. Ah ! j’oubliais : la plupart, des psychopathes. Bref, rien que de très édifiant !

Quittons donc ce cloaque nauséabond pour nous accorder un rien de plaisir. Après tout, « Qui ne risque rien n’a rien » dit l’adage. N’est-ce pas excitant d’avancer de découverte en découverte ? De riens, je vous assure, il y en a tant. De tous ces riens, j’en suis persuadé, peut jaillir la lumière, à défaut de tout embrasser, encore que le tout n’est peut-être pas la somme des riens. En effet, rien n’est moins sûr, car, vous pensez bien, tous ces riens ne marchent pas du même pas. Vous le savez, chacun est différent, il y a rien et rien, un rien ne fait pas l’autre, comme un rien anodin, un rien agréable, un rien original ou un autre inattendu qui, mine de rien, peut changer le cours des choses, tant il est vrai qu’un rien peut en cacher un autre. Mais au juste, qu’est-ce que rien ? Comment le définir ? Que par lui-même. Rien, c’est rien. Impossible de l’augmenter ou le diminuer. Ajoutez ou ôtez rien à rien, ne fût-ce que trois fois rien, vous n’obtiendrez toujours rien. Voilà qui est clair. Quant à ajouter ou ôter rien à quelque chose, convenez que cela ne servirait à rien, sinon à considérer que ce rien deviendrait une sorte de faire-valoir du quelque chose ! Un paradoxe inconcevable ! Reconnaissez avec moi que rien est plus ambivalent qu’il n’y paraît. Sérieusement, à ce stade, rien n’est joué, mais un frémissement me parcourt l’échine et je me sens déjà un rien dans le vif du sujet.

Précisément, il y a des jours où une question vient me tarauder. Grande question, allez-vous me dire, mais pourquoi pas ? Cette terre d’où nous venons, n’est-elle pas issue de rien, puisque tout a commencé par rien et que rien n’a jamais eu de commencement ? Et qu’y aura-t-il après elle, puisqu’elle retournera bien à je ne sais quoi et je ne sais quand , et nous avec ? Quelque chose ou rien ? Ou quelque chose qui, au bout du compte, deviendrait rien ? Car s’il n’y avait rien avant, n’y aura t-il rien non plus après, puisque rien ne prouve le contraire ? Et si ce rien survenait par une apocalypse générale, provoquée par la folie de ces potentats de vauriens qui agissent, sans coup férir, comme si de rien n’était ? Par instants, de songer à pareil cataclysme me glace le sang. Sans doute ai-je tort, puisque je n’y peux rien. Et vous, vous ne me direz pas que rien que d’y penser, cela ne vous touche en rien. Mais après tout, qu’importe ! Nous disparaîtrons, c’est prévu, aujourd’hui ou demain, infimes poussières que nous sommes, autant dire : rien. Alors, pour l’heure, vivons donc, et de préférence, en levant le voile sur quelques spécimens de riens, des compagnons, somme toute, assez contrastés ...

Penchez-vous d’abord sur le simple quotidien. Sincèrement, rien peut toujours vous surprendre. Parce que rien vous paraît souvent quelque chose et quelque chose vous paraît rien, alors qu’en fait, « Rien existe aussi bien que le quelque chose » d’après Héraclite. En tout cas, rien se montre partout et nulle part, mais il est immuable et insaisissable. Pourtant son pouvoir est extraordinaire. Regardez comme un rien vous afflige et un rien vous fait rire, un rien vous embarrasse et un rien vous transporte, un rien fait aujourd’hui un coupable, surtout s’il est manant, et demain un innocent, surtout s’il est notable. Pour d’autres, un rien remplit l’esprit et le coeur sans les remplir, et les occupe sans les occuper, rien que pour masquer le vide, le leur.Vous voyez des gens se disputer, se battre, se tuer pour rien, et toutes les choses de ce bas monde passer et se réduire à rien. Au fond, rien est le seul à parler aux non-voyants et à se faire entendre des sourds, puisque ni les uns ni les autres ne voient ni n’entendent rien, même si aux sourds vous leur prêtez l’oreille. Quant à « L’art presque perdu de ne rien faire » selon Dany Laferrière, pour vous, je ne sais pas, mais pour ma part, j’avoue l’entretenir suivant ma fantaisie, par exemple, par un brin de sieste, petite courtoisie faite à mon corps, à me prélasser dans mon fauteuil, bercé par un air de musique, en savourant sur la langue … un succulentissime chocolat noir. N’est-ce pas un rien agréable ?

Justement, il y a mieux encore, car, à aiguiser votre regard, vous observerez combien rien peut faire des heureux . Ainsi, celui qui ne possède rien est un être libre, car rien ne le possède. Chez lui, ni appât du gain, ni envie, ni jalousie pour je ne sais quels fortune et honneurs qui pourraient, à n’en pas douter, l’aliéner, et qu’un rien ou la mort soudain anéantissent, car, vous le savez, qui trop s’embrase, mal s’éteint ! Remarquez en passant, que mourir ainsi pour rien, est aussi minable que de ne pas vivre pour quelque chose. En fait, le possesseur de rien est riche de tout, car, en sage gourmet, il jouit sans posséder. Il savoure ainsi avec volupté tous ces prétendus riens que sont … le partage d’un mets délicieux, d’un moment chaleureux en famille ou entre amis ou avec l’élu(e) de son coeur, d’un jeu dit de société avec des enfants attachants, le commerce agréable d’une personne de qualité, une rencontre imprévue pour des moments de découverte inespérés, le spectacle splendide de la nature décliné sur le rythme des saisons, l’émotion ressentie à la contemplation d’un tableau, à l’écoute d’une musique, d’une poésie, ou, dans la froidure de l’hiver, du déroulement d’uneécharpe de mots truculents, dans le silence amical d’un groupe de bavards qui prennent plaisir à se taire ensemble ... Que sais-je encore ? N’y a t-il rien de tel pour goûter la vie ?

Il ne vous aura pas échappé que, tout en cheminant, vous avez insensiblement gravi des échelons dans la consistance du rien. Pour autant, vouloir faire le tour de rien, serait, avouez-le… un rien prétentieux. Ah ! Si vous pouviez mesurer l’insondable richesse du rien. A défaut, pour rester modestes, sachez au moins débusquer, ici et là, d’autres riens que sont ces bivouacs de création, d’innovation, d’entraide et de solidarité, de « sobriété heureuse » aussi, dirait Pierre Rabhi, construits parfois au prix d’efforts héroïques. De quoi s’agit-il ? Rien moins que de tenter de préserver notre environnement, sauver des emplois, réduire les inégalités et discriminations sans nombre, soulager et défendre les plus démunis, apporter un peu de joie et de beauté, imaginer des solutions pour recréer du lien social dans cet univers d’individualisme forcené dont tous, nous pâtissons. Rendez-vous compte : ce n’est pas rien ! Qui sait ? Peut-être le ferment qui demain fera lever la pâte ? Assurément, des riens ... ô combien précieux !

Vous me rétorquerez alors : ces riens sont-ils valorisés pour adoucir les maux de notre société ? Eh bien, sauf par des militants, pas vraiment, parce que, voyez-vous, ils ne rentrent pas dans le moule du prêt à penser dominant, c’est-à-dire celui du paraître, de la consommation effrénée, de la compétition individuelle, de la concurrence généralisée, de la marchandisation croissante érigée en système, de l’addiction aux robots espions et autres algorithmes, et, partant, à la pensée unique. Pire que le paradis d’Orwell ! Tout cela si cher à l’« homo economicus » et « numericus » rabâchés du matin au soir, mais moins à « l’homo intellectus » plutôt en perte de vitesse. Ces riens restent sous le boisseau car Spinoza dit que « tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare ». Même en chaussant vos bésicles, ces riens précieux, vous ne les découvrirez pas dans les « médias » grand public qui excellent à enfumer le bon peuple de leur marigot de bobards, fariboles, baliverneries, carabistouilles et pièges à gogos, pour qu’en gavant ces bipèdes, ils ne pensent à rien. Chez eux, de l’emballage parfois, mais de contenu point, sinon édulcoré ou dramatisé pour surtout ne rien remettre en cause.

Ecoutez, pardonnez-moi un gros mot par les temps qui courent, si, à propos de ces riens si précieux, j’ose, en dinosaure que je suis, parler de valeurs humanistes ! Et que dire des auteurs courageux et parfois anonymes de ces riens précieux ? Observez-les : ils alertent, résistent et persévèrent, car ils ont le bien commun chevillé au corps, ils croient au temps long et qu’une pierre peut changer le cours de l’avalanche, même si, comme disait Chamfort, « ceux qui sonnent le tocsin sont persécutés, tandis que les pyromanes sont laissés en repos ». Imaginez ce difficile combat, car, en réalité, ils ont un grand tort : celui de ne pas appartenir à la caste des capitalisateurs, thésaurisateurs, spéculateurs, technocrates désincarnés au crane d’oeuf, évadés fiscaux et autres « premiers de cordée », au point de s’entendre dire, en langage fleuri, « qu’ils ne sont rien », voire des « fainéants », et qu’ ils « coûtent un pognon de dingue » ! Vous avez bien entendu : non, je n’ai pas la berlue, ce sont là les sorties d’un jeune despote narcissique hors sol, bouffi d’arrogance, éructant périodiquement du haut de l’Olympe son souverain mépris. Dites-moi, ne trouvez-vous pas que ce dangereux olibrius aux relents faisandés d’Ancien Régime, prêt au pire pour imposer son pouvoir, est, pour le coup … bien moins que rien ? En vérité, voyez comme rien est à la fois déconcertant et merveilleux ! Qu’apporte, en effet, l’homme en venant au monde ? Rien. Qu’emmène t-il en le quittant ? Rien. Mais entre les deux, il peut, fort heureusement, faire le choix lucide de confectionner toute une bigarrure de riens ou présumés tels, pour humaniser la cité, embellir la vie et redonner du sens, s’il est encore temps, à une société qui marche sur la tête. Alors, libre à vous de faire ce choix valeureux, sans toutefois confondre l’écume de la vague avec la profondeur de l’océan.


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