HISTOIRE DE FERNANDE

mardi 23 mai 2017
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Un hangar rouillé d’partout. Comme un vieux clou rouillé et tordu le hangar à Fernande. Une vieille dent cariée fichée de traviole en plein milieu d’ la gueule du bourg. Ça avait été une forge du temps où il y avait encore des chevaux à ferrer dans le pays et après ça avait été machines agricoles. Maintenant c’était le hangar à Fernande. Sur son hangar, en grand, en rouge et en dégouliné parce que sur la tôle ondulée c’est pas facile et parce que sa peinture était trop liquide : « FERNANDE LA BROCANTE ». Ça se voit bien de loin. Vous pouvez pas l’ louper. « C’est c’ qu’il faut pour la clientèle » dit Fernande. « Même de la voie express en haut de la colline, ça se voit ». Et la Fernande est là sur sa chaise. Lourde comme un bouddha. Là, avec des mains qu’elle sait pas quoi faire avec, juste posées à plat sur ses cuisses de sumo. T’ as l’impression qu’elle s’est nippée avec c’ qu’il y avait de pire dans son fourbi.

Et quel silence là-d’dans ! Silence qui sent la poussière, la vieille soupe et la crotte de souris. Silence sur l’inéluctable passage du temps. Jeté entre passé et présent son hangar. Elle y surveille en rêvant quelques meubles alourdis de patine et de crasse, bibelots d’horreur, quelques hardes d’oubli. De bric et de broc. Briques et brocs. Du bric à brac. Du mat et du clinquant, du sordide et de l’esprit, de l’art et du vulgaire, de l’étonné, du rangé, du précieux et du n’importe quoi. Fernande s’en fout. C’ qu’il y a dans son hangar, elle s’en fout. Elle est là, le cul sur sa chaise, elle surveille. Si on lui demande, elle dit un prix, à vue de nez. Elle marchande jamais, c’est le prix qu’elle a dit ou rien. Son bordel, elle le défend. Elle défend le temps qu’il y a là-d’dans, la présence de Fernand là-d’dans. Tout en bloc : le vrai, le faux, le beau et la poussière.

C’est même pas Fernande qu’elle s’appelle. Elle s’appelle Martine. Elle a mis Fernande parce que lui s’appelait Fernand. Quand il est mort, elle a repeint en rouge juste en ajoutant un E après Fernand. Comme un hommage quoi. Pour la mémoire. Et aussi parce que c’était moins d’ boulot. Son hangar est coincé entre deux bistrots. Côté mairie, c’est le Bar des Sports que tient Jo qui serait plutôt de droite. De l’autre c’est le Café Central tenu par Maurice qui s’rait plutôt encore plus de droite. Bistrots minables aux comptoirs de misère derrière lesquels Jo et Maurice à force de vivoter à peine se sont enfoncés chaque jour un peu plus, l’un dans le pastis, l’autre dans le martini.

Au début, quand ils s’étaient installés, ils s’étaient tiré la bourre tous les deux. Maurice s’était équipé d’un baby-foot et d’un billard. Jo avait misé sur un grand écran télé. De toute façon y avait pas la clientèle. Ici quand on se saoule la gueule, on fait ça chez soi, tranquille, sans aller se donner en spectacle. Ou alors juste quelques alcoolos patentés, mais ça suffit pas pour faire une clientèle. Alors ils s’étaient lassés et ils s’étaient dit que ça valait pas l’ coup d’aller se mettre dans les frais en plus. Chacun était devenu le meilleur client de l’autre : pastis, martini, martini, pastis. Et entre pastis et martini, les deux alcoolytes avaient pris l’habitude d’échafauder de vastes projets.

« Ici les gens ont pas d’ambition, sinon y en aurait à faire ici. Avec la mer à trois kilomètres, c’est sûr y aurait à faire. -Faudrait qu’on fasse dans le tourisme. -On s’associerait tous les deux. -On f’rait bistrot chez toi avec machines à sous, juke-box et tout l’ tralala et chez moi on f’rait crêperie, snack et pizzeria, quelque chose du genre restauration rapide. -Le hic ça s’rait le hangar à Fernand parce qu’avec ce truc pourri au milieu du bourg on pourra pas faire dans l’ tourisme. -On lui rachèt’rait et on f’rait supérette à la place. -Ouais … ou parking. -Toi qui est au Conseil Municipal tu aurais des subventions sûrement. -Ouais et avec on pourrait même refaire à Fernand un truc propre pour son fourbi à la sortie du bourg ».

Et de pastis bien frais en martinis on the rocks, le projet s’affinait, évoluait, bifurquait, s’essoufflait… Les soirs de gros temps ricardien avec bourrasques de martini, ça allait jusqu’à l’installation d’une base nautique, d’un golf, d’une marina. Mais toujours ils butaient sur le même os : le hangar à Fernand. Au fond ils savaient bien que tout ça c’était que des paroles verbales comme on dit. Ils savaient bien qu’avec Fernand c’était foutu d’avance. Se seraient même pas aventurés à lui en parler. D’ailleurs quand Fernand dans le bourg avait eu vent de leurs élucubrations, il avait éclaté de rire : « une supérette pour approvisionner les corbeaux, quoi ! » Et ceux qui étaient là avaient rigolé avec lui. C’était resté comme ça. Rien du tout. Pas même une idée en l’air. Du vent comme en hiver et ici ça souffle en hiver le vent. Et remettant en ordre les désordres du jour, les nuits étaient passées là-dessus. Les bistrots avaient continué à végéter. Marie et sa petite épicerie avaient pu oublier les affres de la concurrence de « la grande distribution ». Les paysans paysannaient. Le garagiste garageait.

Le maire, lui, était de droite aussi, de droite à peu près juste entre les deux bistrotiers, mais lui ça le fatiguait tout ce remue-ménage. Lui il aurait voulu surtout qu’on lui foute la paix. Plusieurs fois il avait engueulé Maurice, l’avait accusé d’être en train avec ses « conneries » de faire « le lit de la gauche pour les prochaines élections ». Mais rien n’y fit et en peu de temps on commença à stigmatiser l’immobilisme du maire et à dire qu’il se faisait vieux. Il dut se décider. Il convoqua donc un conseil municipal extraordinaire consacré au développement touristique. Habituellement les réunions du conseil n’attiraient personne et étaient bouclées en une petite heure. Mais ce soir là, la vingtaine de chaises prévues pour le public ne suffit pas. Du monde debout jusque dans le couloir. Fernande était là, bien sûr. Arrivée tôt, calée sur sa chaise juste à côté de la porte comme dans son hangar. Son air des mauvais jours.

Le maire avait ouvert la séance, rappelé que le public ne devait s’exprimer qu’après y avoir été autorisé, puis il avait passé la parole à Maurice. Depuis plusieurs jours avec Jo, Maurice avait minutieusement préparé son intervention. Ils avaient prévu quelques moments forts, occasions pour Jo dans la salle de lancer la claque. Emu le Maurice. Encouragé par une première salve d’applaudissements, bravement il y était allé. La désertification… les subventions… le tourisme. Bientôt les mots sortirent plus clairs, sa voix prit de l’ampleur. Il parla alors de volonté collective, d’intérêt général, du patrimoine municipal et notamment de leur église qui méritait certainement le classement aux monuments historiques… Tout ça ponctué d’applaudissements qu’orchestrait Jo. Et puis ce fut la charge brutale contre le hangar à Fernande, « ce hangar pourri qui défigure tout notre centre ville ». Fernande alors se leva.

Elle savait bien qu’elle n’avait que le droit d’écouter et de se taire, mais ça l’empêcha pas de gueuler très fort que la seule chose historique qu’il y avait dans le bourg c’était son hangar et que les seuls touristes qui venaient ici c’était pour fouiner dans ses vieilleries, que tout ça c’était que de la politique parce que son Fernand il était de gauche et que pour l’avoir son hangar ils pouvaient toujours se brosser. Lorsque lourdement et toujours gueulant, elle s’était mise en mouvement vers la sortie, le vide s’était fait devant elle. L’assistance s’agitait et bourdonnait. Maurice en perdit le fil. Jo dit très fort que c’était quand même pas la Fernande qui allait les impressionner. Le maire en profita pour clore les débats au plus vite.

Dans la nuit, Fernande remit en route le vieux fourgon de Fernand. L’ayant sorti du hangar, elle aspergea d’essence tout son bric à brac. Une allumette. Poussif, le vieux fourgon escalada la colline. En haut sur la voie express, Fernande s’arrêta. De là, elle voyait bien tout le bourg : de la fumée d’abord, puis des flammes de plus en plus furieuses, les lumières s’allumèrent dans les maisons, des gens s’agitaient, la sirène des pompiers. Fernande s’étonna, elle n’éprouvait aucune émotion. « C’est bien parti. Normalement les deux bistrots devraient y passer aussi ». Elle remonta dans le fourgon et le conduisit vers la plage de Toul Bihan. Marée basse. Au lever du soleil, seul le lanterneau du fourgon affleurait encore à la surface de l’eau.


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