AU RESTAURANT GITE DES MONGES (NOUVELLE)

mardi 8 mai 2018
par  Hervé Mesdon
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Dominique et moi avons notre table dans un angle de la grande salle de restaurant du gîte. Du bar, Lucile vient nous apporter l’apéro qu’en passant on lui a commandé. Je la trouve à mon goût Lucile, pas de celles qui croient qu’il y a un air de serveuse à se donner, elle vous fait ça avec désinvolture. Elle me plait ainsi. Je n’aime pas les gens qui ressemblent à leur emploi, les caméléons du boulot. D’autres tables se garnissent. Dans le fond de la salle, un couple, sur l’îlot de la sienne, indifférent à ce qui se passe autour a déjà entamé une parade amoureuse qui fait plaisir à voir. De tout l’espace de la table qui les sépare à peine et qu’ils électrisent de leur réciproque attention, ils se disent l’inutilité des mots pour se parler d’amour.

Trente cinq, quarante ans. De longtemps déjà revenus des premières effusions, amateurs éclairés rempilant ici pour la énième fois avec pour bagages chacun, d’autres actes témoins du récit des tendresses. Ils ont trouvé leur point d’équilibre. Ils flottent, décrivent les orbites de leur quête, sur des eaux turbulentes, se font du bord à bord. Ils ont mis leurs certitudes au centre de la table et se frottent à elles, à poils longs comme chat et chatte. Leurs yeux, guéris des autres et, entiers, rivés, à quatre, s’inventent à un jeu qu’ils connaissent par cœur le chant de leurs désirs. Leurs doigts ; sur la table emmêlés, miment en tout petit les ajustements de l’étreinte. Leurs paroles : bues dès leurs lèvres franchies, bues et magnifiées. Pour chacun, son souffle et ses dosages se mettent en mémoire dans le souffle de l’autre. Ils payent leurs fantômes ceux-là, au comptant, à prix fort. Ils se donnent le temps d’acérer leurs élans.

Près de la porte un autre couple est accompagné de deux enfants. La femme a sous son regard l’ensemble de la salle. C’est clair que c’est pour cette raison qu’elle a choisi cette place. Elle en profite. Elle a repéré les amoureux et elle ne les lâche plus. Drapée dans la respectabilité de son deux marmots-mari-cuisine, du coin de l’œil, de l’air offusqué de celles qui ont quand même des principes et des bonnes manières, de celles qui ont conscience de ce qui peut se faire en public, elle ne manque pas une miette de leur manège. Son mari est en face d’elle. D’ici je ne vois que son dos arrondi et quand il redresse la tête, la tonsure d’une calvitie déjà bien avancée. En sandwich entre les rappels à l’ordre aux deux loupiots, elle lui fait à voix basse avec des mines qui en disent assez long, des commentaires sur « les galipettes de ceux de la table du fond ».

D’autres arrivent encore : touristes enshortés, trois jeunes femmes parfumées de soleil, rieuses et bavardes. Puis c’est un groupe d’ouvriers qui travaillent plus haut dans la montagne à la canalisation du Vanson. Ils ont leur table réservée, leurs habitudes. Ils sont chez eux, bruyamment. Ils n’ont pas à se donner l’air d’être au restaurant. Un peu plus loin, une dame âgée, seule, un peu voûtée, se paye la coquetterie d’un sourire définitif. La surface de sa table est organisée avec minutie : sur sa droite une boite de médicaments, devant elle une paire de lunettes, une pochette de cuir tout près de son verre.

Mon apéro m’a échauffé l’esprit et le sang avec juste ce qu’il faut de légèreté. Dominique me raconte sa balade de ce matin dans les marnes et sa rencontre avec, elle ne sait pas si c’était un chamois, un chevreuil ou un isard.
- Mais tu ne m’écoutes même pas, on dirait !
- Si, si, je t’écoute. Je me concentre sur le récit de Dominique.

La salle est comble maintenant. Circuits des yeux, parcours des mains autour des plats, courbes des dos, voix assourdies ou bien timbrées au contraire, tintements, raclements, chuintements des couverts, ce sont les signaux qui s’entremêlent de l’infinie complexité de chacun, chacun les livrant ici comme sans y penser. Quelle paix intérieure tout à coup par ce grésillement de mille petits bruits domestiques ! Par quelle mystérieuse alchimie, en ce lieu si commun se fabrique cette sorte de bien-être collectif, indifférent et chaud à la fois, cette intime compréhension immédiate des autres, de ce qui en fait « mes semblables » ici, alors qu’ailleurs, en d’autres circonstances, pris un à un, beaucoup d’entre eux m’auraient peut-être été absolument insupportables ? Etre à leur bord, c’est cela que j’éprouve. Je suis à leur bord, pas forcément de leur bord. Ici aussi il doit bien y avoir bon nombre de ronronneurs de conneries. Solidarité de ceux embarqués sur une même galère pour, quoi qu’on en dise, affronter les mêmes monstres. Ce compagnonnage pas trop exigeant me plait. J’y suis bien sans me forcer, sans outrance et sans masque. Plaisir rare. Nous sommes sortis sur la terrasse pour prendre le café. Je ne comprends pas. J’ai l’impression que Dominique me fait la gueule.


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