BAS D’GAMME

(Nouvelle)
jeudi 18 octobre 2018
par  Hervé Mesdon
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Dural avait dit : « il est fichu vot’ lave-linge. Combien de temps qu’ vous l’avez ? » « Ça fait bien dix ans » avait dit Dominique.
- Ouais… C’est un Ariston… Du bas d’ gamme… Dix ans c’est déjà beau.
- Du bas d’ gamme… Du bas d’ gamme… C’est vite dit. On l’avait payé assez cher à l’époque quand même.
- C’est du bas d’ gamme, ça s’ voit… Des modèles qui s’ font plus… et puis aujourd’hui, dix ans pour un lave-linge, c’est plus que correct… J’vais être honnête avec vous : j’ peux vous l’ réparer bien sûr… mais combien ça tiendra…

Il appelait ça un lave-linge, lui. C’est comme ça qu’ils disaient aussi sur les prospectus des grandes surfaces. Dominique ne s’y faisait pas. Elle avait toujours appelé ça une machine à laver. Elle avait quinze ans quand sa mère avait eu sa première machine : une Vedette. « Une révolution pour les femmes » avait dit sa mère. « Ah oui, la machine à laver c’est une révolution pour les femmes ». Jamais elle pourrait appeler ça un lave-linge, Dominique.
- A votre avis faudrait que j’ la change alors, ma machine à laver ?
- Moi j’fais du Fagor, c’est du costaud et pas trop cher. Vous faîtes c’ que vous voulez, mais réparer ça, franchement… Dominique avait pensé : « ça sera un peu plus cher qu’en grande surface mais au moins on aura un vrai service après-vente et puis Dural, ça fait vingt ans qu’on le connaît, on peut lui faire confiance ». Alors on s’était installé à la table de cuisine et Dural avait sorti les catalogues et donc c’était une Fagor…

C’était il y a un an et demi. Il y a quelques mois, étendant son linge, Dominique a trouvé qu’il sentait le caoutchouc brûlé. Elle m’a dit : « faut que tu regardes la machine à laver, mon linge on dirait qu’il sent le brûlé ». J’ai fourré mon nez dans le tambour. Pouahh ! « Ouais, ça sent drôlement le brûlé là-d’dans, faut appeler Dural »
- Allo Dural, c’est la machine à laver qui est en panne.
- Ah ça fait deux mois que je suis en retraite. Faut appeler Laclaque, c’est lui qui a repris ma clientèle. Laclaque a ouvert la machine, humé, réfléchi un moment, mains sur les hanches… « Ouais, ça sent bien le brûlé… Pas bon signe… C’est du Fagor… J’connais pas bien… C’est espagnol, ça… C’est du bas d’ gamme. Dural faisait du Fagor. Moi j’fais Electrolux, c’est aut’chose comme qualité. Faut que je le ramène à l’atelier pour voir ce qu’il a dans le ventre ». Alors Dominique a dit : « et moi comment que j’fais en attendant ? »
- V’s inquiétez pas, j’ai un vieux lave-linge que je prête dans ces cas là. « Lui aussi appelle ça un lave-linge » s’est dit Dominique. Laclaque est là, au cul de sa camionnette, admiratif, prenant Dominique et moi à témoin, les yeux sur son vieux lave-linge, puis sur nous pour voir l’effet produit. « C’est quelque chose, hein ? Vingt ans qu’il a. Presque une pièce de musée. Et ça tourne comme un avion. Jamais en panne. Un Electrolux. Mais alors d’un poids, j’ vous dis pas ! 90 kilos ! Va falloir me donner un coup d’ main pour le monter ».

Laclaque a installé le monstre sur un diable. Lui devant, tirant, moi derrière, soutenant, guidés par Dominique : « un peu à gauche… attention, une marche plus haute », nous voilà ahanant dans l’escalier de pierres plates qui serpente de la rue jusqu’au seuil de la maison. Plus que deux marches. Laclaque tire d’un coup sec et la vieille Electrolux ripe sur le diable et se met à glisser vers moi. Je saute dans le vide pour l’éviter et après un court envol je me scratche sur la rambarde un mètre plus bas. Un craquement dans la cuisse. Une douleur vive. La machine qui continue sa glissade et comme au ralenti bascule à son tour dans le vide. Moi, réflexe, les deux bras en avant. A nouveau craquements, douleurs vives, dans les poignets cette fois. Ça a duré quoi, deux secondes. Michel le voisin a tout vu de son balcon. Il se précipite égrainant derrière lui des « putain, oh putain d’ putain ».

Dominique hurle qu’avec du matériel pareil aussi, que ça devait arriver, qu’il fallait du secours. Laclaque lui : « oh punaise, punaise de punaise, faut m’aider à l’soulever, il est dssous, punaise, mais il est dssous, aidez moi ». Moi je suis d’ssous. Juste la tête qui dépasse d’un côté, les deux pattes de l’autre et la machine en travers sur mon ventre. Ma tête toute blanche qui gueule : « enlevez moi ça, de dieu ! » Et maintenant que Michel d’un côté, Laclaque et Dominique de l’autre m’ont libéré du poids de la machine, je gueule que j’ai mal : « De dieu qu’est-ce que j’ai mal ». Dominique repousse les deux autres : « faut pas l’ toucher, appelez les urgences, faut pas l’ toucher surtout ». Laclaque regarde son vieux lave-linge et là il dit juste ce qu’il aurait pas fallu : « punaise, sûrement qu’il va être foutu maintenant ». Alors là, la Dominique elle se déchaîne. Qu’il a qu’à la rembarquer sa machine de merde. Que je pourrais être en train de crever là sous leurs yeux et y aurait quand même que sa saloperie d’Electrolux de merde qui l’intéresserait.

D’autres voisins. Les pompiers. Encore des cris. Des putains et des punaises. Finalement Dominique a filé sur l’hôpital avec les pompiers et ce qu’il reste de moi. Pas brillant. Des contusions partout. Fracture du fémur droit et des deux poignets. Pendant ce temps, Laclaque aidé de Michel a chargé la Fagor dans sa camionnette, installé l’Electrolux qui, miracle, fonctionne malgré sa pirouette. « Elle peut dire c’ qu’elle veut, ça c’était du lave-linge quand même » qu’il a dit à Michel avec orgueil. Laclaque a appelé deux jours plus tard. Pour la machine c’était grave. Le tambour, les axes, tous les caoutchoucs à changer, plus la main d’œuvre. Il s’était renseigné sur le prix des pièces, il y en avait au moins pour trois cents euros.
- Mais c’est la moitié de ce qu’on l’a payée !
- A moins qu’il y ait encore la garantie.

Dominique s’est précipitée, a fouillé dans les papiers. Un an et trois mois qu’ils l’ont achetée. « Plus sous garantie, la poisse ! » Laclaque a dit que Dural allait sûrement pouvoir arranger ça, que chez Electrolux y aurait aucun problème, que si ça avait été une Electrolux évidemment… Mais Dural a dit que non. Que lui il ne pouvait rien. Que quand c’était eux qui intervenaient, les concessionnaires, ça marchait pas. « Les fabricants n’ont peur que des consommateurs, vous comprenez ». Et puis lui il était en retraite. Il partait là pour un mois ou deux. Il fallait qu’ils comprennent. Non, il fallait que ça soit eux qui écrivent directement. « En recommandé hein, n’oubliez pas, en recommandé ».

L’après-midi dans ma chambre à l’hôpital, on s’y est mis tous les deux. On a tout expliqué. Dit que c’était pas normal, une machine de seulement un an et trois mois. Qu’il y avait sûrement « un vice caché » (c’est Laclaque qui avait dit ça). Qu’en plus nous n’étions que tous les deux et que donc la machine n’avait pas beaucoup tourné. Que ça ne s’rait vraiment pas bon pour leur réputation. « Et n’oublie pas d’ajouter la photocopie de la facture d’achat et celle du devis de réparation ».

Un mois qu’on attend. Quinze jours que je suis rentré de l’hôpital et que je tourne en rond, claudiquant sur ma seule patte valide, mes deux bras inutiles bringuebalant comme ils peuvent. Chaque midi, quand elle rentre du travail après avoir visité la boîte à lettres, j’interroge Dominique, « alors ? » Non, rien. Et hier midi, Laclaque a téléphoné. Où en étions-nous avec Fagor ? Parce que lui, il fallait qu’il sache s’il commandait les pièces ou quoi. Parce que lui il allait bien falloir que ça se règle cette histoire là. Il avait passé du temps quand même avec tout ça. Et puis son lave-linge de dépannage immobilisé. Lui il perdait de l’argent avec tout ça. Il pouvait nous vendre une Electrolux si on décidait d’acheter au lieu de réparer. Ça s’rait quand même normal qu’on achète chez lui après tout ça.

Dominique, la moutarde lui est montée au nez. Elle lui a dit qu’il n’avait qu’à venir reprendre sa vieille machine, leur ramener la Fagor et qu’il fallait qu’il s’estime heureux encore qu’on ne porte pas plainte contre lui pour homicide involontaire et que des témoins on en avait et qu’on allait acheter une autre machine bien sûr, comment faire autrement, mais sûrement pas une Electrolux qui m’avait écrabouillé et elle avait raccroché.

Laclaque est venu dès le lendemain, très froid. Il a ramené la Fagor, repris l’Electrolux, dit en partant qu’il aurait été en droit de demander un dédommagement. « Et quoi encore ? » a dit Dominique en lui claquant la porte aux fesses. Le lendemain, Dominique a lu dans le journal que chez But, il y avait « boum, boum sur les prix ». Elle y est allée et elle est tombée en arrêt devant une Ariston, presque la même que celle qu’on avait eue il y a plus de dix ans. Le vendeur lui a dit : « à ce prix là, c’est vraiment du bas d’ gamme vous savez, on vous conseille pas trop, on a la qualité au-d’ssus, tenez voici une Fagor, c’est déjà autre chose ». Dominique a senti qu’elle allait vite s’énerver, alors elle l’a arrêté tout de suite. « Non, moi c’est du bas d’ gamme que je veux, pas d’Fagor, pas d’Electrolux et même pas de Vedette si ça existe encore, y a pas mieux que le bas d’ gamme. Vous me la livrez quand la Ariston ? »


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