UNE HISTOIRE D’ENFANCE

vendredi 8 février 2019
par  Hervé Mesdon
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J’aime que les vêtements flottent autour de moi et qu’ils n’aient pour mon corps que de fines caresses. Je ne supporte ni les jeans ajustés, ni les cols roulés. Ceintures, bretelles et cravates me font horreur. Ma mère avait pour habitude de me sangler dans des habits raides et durs, collant à la peau alors qu’à l’extérieur toute rondeur était gommée. Je conserve une photo de cette époque. J’y porte ce manteau bleu pâle en un tissu incroyablement lourd que ma mère avait fait retailler dans un manteau à elle. Il me descendait jusqu’au milieu des mollets et il y avait ces six ou sept gros boutons qui une fois boutonnés me boudinaient de partout, ce col râpeux et serré qui, si je ne tenais constamment la tête bien droite, m’irritait tout le dessous du menton.

Pour les jambes ça allait encore malgré sa longueur. Le boutonnage ne descendant pas trop bas, il restait une relative aisance pour la marche. Pour les bras… c’était une autre paire de manches : chaque mouvement devait être minutieusement étudié et prévu car il fallait tenir compte de la raideur des épaulettes, des lourds revers aux poignets, de la pliure difficile aux coudes. Ma seule chance fut que, satisfaite de la réalisation de sa couturière, ma mère voulut « qu’il me fasse de l’usage » et décida donc de le réserver pour les dimanches.

Elle avait sur l’habillement une gamme très complète de théories toutes définitives et irréfutables. A chaque fois qu’elle m’emmenait dans les magasins pour, comme elle disait, « renouveler ma petite garde-robe », elle les développait interminablement aux vendeuses qui, on s’en doute, se gardaient bien de la contredire. Et moi, engoncé dans ces pantalons à plis, ces chemises aux cols coupants, ces manteaux épais que des doublures et rajouts divers sous forme de poches, de ceintures, de martingales, que sais-je encore, transformaient en tenues de scaphandrier, ces vestes cintrées et étriquées que ma mère affectionnait tant pour la « demi-saison », je devais subir en plus du martyr de ses discours, celui de ses mains qui sans ménagements venaient tirer le dos du vêtement pour voir s’il tombait bien, pincer le tissu à la taille pour vérifier si avec une ou deux fronces ça ne serait pas mieux, apprécier la qualité du drap et encore celui de ses énumérations de toutes les imperfections de ma personne commentées en plus pour la vendeuse : « il a le dos très rond, vous savez », « vous voyez bien qu’il n’a pas de fesses, il ne le remplit pas », « décidément ça ne lui va pas, il a le cou trop court ».

Immanquablement, après maints essayages, ses conceptions théoriques en matière d’habillement se trouvaient confirmées et elle ne manquait jamais de conclure en disant que toutes ces modes nouvelles, c’était bien beau mais que quand même, « il n’y avait rien de plus seyant que le classique ». Toute mon enfance, ce « classique si seyant », guindé et sinistre dont elle me vêtait, m’a désespéré.


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