L’élite est-elle digne du peuple ?

mardi 13 octobre 2020
par  Jacques-Robert Simon
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Cette femme était seule avec ses trois enfants. Son mari était au sanatorium pour se remettre d’une thoraco pratiquée il y a quelques mois. Les enfants étaient pour l’essentiel sages et allaient régulièrement à l’école. Les deux aînés durent cependant travailler dès 14 ans pour subvenir en partie aux frais quotidiens. Le logement se trouvait en haut d’une vingtaine de marches qui longeaient un pan de mur constellé de salpêtre dont on n’arrivait pas à se débarrasser, on finit par le cacher par une plaque d’isorel. Elle faisait des ménages, ses patrons étaient plutôt bienveillants lorsque le travail était bien fait, ce qui était le cas. De temps à autre, le plus jeune, âgé de guère plus de 5 ans, venait l’aider et essayait de passer la paille de fer sur des parquets qui nécessitaient un embellissement. Le jour le plus dur était celui de la lessive, au lavoir municipal, au bas de la côte qui passait par la gare. Les grands tonneaux en bois, l’eau chaude qu’il fallait charrier dans des seaux, le linge qu’il fallait frotter avec la brosse sur une planche. Il fallait ensuite remonter avec le linge, presque une demi-heure de trajet et arrivé, faire la cuisine pour tout le monde. Tout le monde comptait sur elle pour se nourrir, pour se vêtir, pour payer le loyer de leur minuscule logement où ils s’entassaient. Un gérant, une fois, l’invectiva réclamant à grands cris le paiement de la facture d’eau. D’autres cris, ceux de la voisine de palier qui recevait beaucoup d’amis du camp militaire américain, et qui ne la supportait pas, elle droite, sans ces fractures qui contentent mais ne peuvent pas rendre heureux.

Une femme ordinaire, comme il y en a tant, qui va son chemin, qui ne devine même pas que l’on peut faillir à son devoir, à l’impératif de l’amour, à la nécessité d’être honnête pour ne pas sombrer. Ce n’est pas la peur du gendarme qui la maintient dans le plus droit des chemins, ce sont des phrases comme « Ça ne se fait pas ! », « Ce n’est pas bien ! », « On ne fait pas ça ». Cette femme a fait de sa vie un modèle, mais ce n’est pas une héroïne car toutes et tous faisaient de même dans le quartier. Et tant d’autres, des héros sans même le savoir, sans même le vouloir car dans leur monde c’est comme ça : rester brave et honnête, s’occuper des siens sa vie durant, ne pas perdre son temps en de vaines querelles… Ils sont comme ça et pressentent sans toujours se l’expliquer que toutes les autres routes conduiraient à un désastre. Mais pour qui vivent les héros ?

Selon un rapport sénatorial de 2012, l’évasion fiscale sur les finances publiques causerait une perte annuelle de 30 à 36 milliards d’euros à l’État Français. Une évaluation plus large évoque une perte supérieure à 50 milliards par an, soit de l’ordre de 20% du total des recettes fiscales. Ces derniers chiffres intègrent le cas des entreprises multinationales et de certains trusts pour lesquels on estime que la moitié de leurs transactions internationales aboutissent à héberger une partie importante de leurs bénéfices dans des « paradis fiscaux ». Le manque à gagner pour l’ensemble des États de l’Union européenne serait de l’ordre de 1 000 milliards d’euros par an.

Une crise mondiale a été provoquée par une escroquerie sur les crédits immobiliers à taux variables pratiqués en particulier aux États-Unis. Des prêts sont proposés à des personnes peu ou pas solvables à des taux faibles au début mais qui peuvent augmenter considérablement en fonction des conditions économiques de l’instant. Si un emprunteur ne pouvait pas payer les traites, la revente du bien immobilier permettait théoriquement au prêteur de récupérer son dû. En 2007, près de trois millions de foyers américains étaient en situation de défaut de paiement. La revente des maisons ne permettait pas de recouvrer les investissements, c’est l’écroulement ! Entre 2007 et 2014, les États s’endettent pour surmonter les défaillances, la dette publique mondiale va croître pour atteindre 25.000 milliards d’euros supplémentaires.

L’équipementier Nike pratique l’optimisation fiscale par des montages financiers entre les Pays-Bas et les Bahamas. Apple ne paye (ou ne payait) que très peu d’impôts sur ses bénéfices réalisés en Europe grâce à l’installation de son siège en Irlande. Dassault Aviation a reconnu avoir mis en place des sociétés de location-financement à l’île de Man. Le groupe Engie effectue des dizaines d’opérations financières par le biais de sociétés domiciliées en Australie, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas effaçant par un jeu d’écriture comptable 1 milliard de dollars de dette interne. D’autres groupes sont concernés comme Facebook, Twitter, Uber, Glencore, Whirlpool, Wells Fargo, le groupe Louis-Dreyfus, la Banque de Montréal... En fait à peu près tous les groupes d’importance…

Le groupe Volkswagen, de 2009 à 2015, réduisait frauduleusement les émissions polluantes (de NOx et de CO2) de certains de ses moteurs lors des tests d’homologation grâce à un logiciel mis au point dans ce but. Le sidérurgiste Kobe Steel annonce qu’il a falsifié les spécifications des composants en aluminium et cuivre commandés par ses clients. Le Comité national contre le tabagisme assure que de minuscules trous" dans les filtres de cigarettes permettaient de "falsifier les tests" pour mesurer la teneur en goudron et en nicotine. Les filiales françaises de Philip Morris, British American Tobacco, Japan Tobacco seraient concernées.

Des expériences ont été faites pour tester des gaz d’échappement de moteurs diesel sur des singes et des humains afin de constituer des dossiers démontrant leur innocuité. Les constructeurs automobiles Volkswagen, BMW et Daimler sont impliqués. Lactalis doit rappeler l’ensemble de la production de l’usine de Craon. La contamination à la salmonelle de laits infantiles et de céréales pour enfants est attestée. Le même groupe avait été condamné en 2000 pour « fraude sur le lait et publicité mensongère » pour avoir systématiquement ajouté de l’eau dans le lait de consommation.

Un montage fiscal élaboré entre 2007 et 2016 a permis au chanteur français Aznavour de défiscaliser une grande partie de ses revenus en ouvrant une société au Luxembourg. Tous les joueurs de l’équipe de France de Tennis qui affrontèrent la Suisse en Coupe Davis ont élu résidence chez notre voisin helvétique : Richard Gasquet, Gaël Monfils, Julien Benneteau, et même le capitaine Arnaud Clément : tous bénéficient de conditions d’imposition favorables.

Il n’est pas nécessaire de déterminer s’il s’agit de fraude ou d’optimisation fiscale, il s’agit de cerner la moralité d’un monde qui semble vivre à part des autres sans lien avec aucun mécanisme interne de régulation. Lorsqu’un gendarme se sacrifie pour qu’une autre vive, il ne se demande pas si il suit le règlement, il le fait par sens de l’honneur, « On ne peut pas laisser faire ça ». C’est ce sens de l’honneur que chacun, chacune doit réclamer de ceux qui dirigent le monde : « Peu d’esprit avec de la droiture nuit moins, à la longue, que beaucoup d’esprit avec du travers ».

La typologie d’une élite dépend du mode de sélection de celle-ci. Dans les temps anciens, les plus érudits devenaient savants ou philosophes, les meilleurs instrumentistes devenaient musiciens, les plus croyants devenaient archevêques. Quel est le déterminant des élites modernes ? Savoir amasser une fortune (ou faire prospérer celle de sa famille) conduit à une faune bigarrée où la rapacité est plus présente que l’esprit de grandeur. Il est inutile de vouloir punir les dirigeants grâce à de nouvelles lois, de nouveaux règlements, on aimerait seulement qu’ils soient dignes de nous, dignes de ceux qui ne peuvent être qu’honnêtes et peut-être aussi, comme la plupart des grands hommes, qu’ils souffrent avec nous. Mais le monde de la finance a-t-il encore une âme et la force d’aimer ? Il semble qu’une poigne nous enserre, nous dicte chacun de nos gestes, de nos pensées sans que l’on puisse la voir ni même la définir : une main invisible qui terrasse les misérables et caresse les grands. Qui la porte, qui l’anime, qui l’utilise ?

Les personnes dont le patrimoine est supérieur à 30 millions de dollars représentent que "0,004 %" de la population adulte mondiale ; ils détiennent 13 % de la fortune totale du globe. Le taux de croissance des avoirs des ultra-fortunés excède très largement celui de l’économie réelle. Dans le même temps les revenus des 50% les plus démunis régressent. Ainsi le pouvoir des puissants se renforce, et la situation empire. Le mérite et le talent s’évanouissent, il s’en suit une élite faite de m’as-tu-vu, de jean-foutre, de foutriquets, de petits hommes tout juste capables de profiter de tout, de saisir toutes les opportunités pour s’emparer du travail d’autrui, là ou ailleurs mais partout et tout le temps parce qu’ils ont simplement oublié ce qu’est le sens de l’honneur.


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Commentaires

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samedi 31 octobre 2020 à 17h48 - par  Solenn Roussel

On dirait que dans ce monde on ne peut s’enrichir qu’au détriment d’autrui. Heureusement qu’il y a des lois qui régissent ce monde où nous vivons et qui nous frappent tous sans exception (qu’on soit croyant ou pas).

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