RECHERCHE DE CREDIT(S)

mercredi 23 avril 2008
par  Jacques-Robert Simon
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La Recherche n’est pas confinée à des laboratoires où oeuvrent des érudits maniant éprouvettes ou boîtes de Petri. C’est la manifestation d’une pulsion fondamentale de l’espèce humaine : le besoin de création. Cette pulsion de vie est la seule qui puisse contrer l’autre pulsion irrépressible : le besoin de domination, l’instinct de puissance. Manifestations de la pulsion de mort. Mozart ou Hitler : voilà l’alternative !

La recherche implique par essence une prise de risques pour soi et souvent pour les autres. S’aventurer dans l’inconnu ou le brouillard présente quelque danger. Pour ne prendre que cet exemple, la radioactivité naturelle découverte par Becquerel conduisit son élève de thèse (Marie Curie) à une mort prématurée par inhalation de radon, un gaz radioactif. Les efforts qui se poursuivirent dans ce domaine permirent la construction de centrales nucléaires fiables (en France) plus d’un siècle après. Il ne fait aucun doute que l’intérêt des militaires pour une arme de destruction d’une puissance inimaginable à l’époque facilita grandement l’obtention de financements pour mener à bien les travaux de recherche. Pulsions de mort et de vie peuvent donc parfaitement s’entremêler. Si l’état des connaissances permet l’exploration d’un domaine, rien ni personne n’empêchera que les uns ou les autre s’y engouffrent. La Science est parfaitement amorale et ce sont les citoyens éclairés qui permettent de la canaliser vers le bien ou le malheur de tous. Encore faut-il que cette éducation, ou du moins cette information, se fasse dans des conditions satisfaisantes. Est-ce le cas ? Lors du drame de Tchernobyl une institution publique, au service des citoyens donc, considéra que les effets radioactifs s’arrêtaient à nos frontières. Les membres de cette institution étaient parfaitement à même de mesurer les risques encourus. Je connais quelques-uns d’entre eux qui quittèrent les Alpes trop exposés à leur goût. Mais d’information au public, point ! Déraison d’Etat me dira-t-on ! Manque gravissime au respect dû aux citoyens plutôt ! Beaucoup, beaucoup trop d’exemples pourraient être pris dans le public, le privé, la France ou la Chine. À ce propos, sait-on qu’entre cinq et dix mille mineurs de charbon périssent chaque année en Chine ? Ce sont pourtant ces morts qui permettent l’essor économique de ce pays.

Le changement, l’évolution, le progrès. Une société vivante ne peut faire l’économie d’aucun de ces trois termes. La nature de l’espèce humaine n’a connu aucun progrès seulement des changements. La barbarie n’est que latente ou laissée aux mains d’autres plus lointains, moins voyants. Les Sociétés n’ont pas elles non plus connues le progrès, une évolution tout au plus ! Après quelques rêves vite dissipées par une oligarchie, l’esclavage et la barbarie n’ont pas connu de régression : on se contente de sauver les apparences à force de marteler aux gens qu’ils sont dans une Démocratie. La plupart d’entre eux y croient…De toute façon, ils n’ont pas le choix.

Le Progrès ne peut être vérifié que pour les Sciences, les Technologies et les Industries qui en découlent. Un vélo, à énergie constante, vous transportera avec plus d’efficacité que si vous allez à pied. Le Monde est plus vivable avec les vaccins que sans, avec les antibiotiques que sans. Les Hommes qui permettent ce ou ces progrès sont mus par l’instinct de création et jamais par celui de la domination, des honneurs, de la gloire, même si, lorsque ceux-ci leur semblent accessibles, ils ne dédaignent pas toujours d’y consacrer une partie de leur temps. Mais l’élan, au moins initialement, ne vient jamais de ces pulsions de second ordre. Les découvertes sont le fruit de la Passion et de la Chance : ces deux ingrédients sont nécessaires. Que demande-t-on aux chercheurs actuellement ? Il leur faut former des Instituts ou des Unités de Recherche comprenant le plus grand nombre d’agents possibles. Les scientifiques vivent naturellement avec l’ensemble d’une communauté informelle mais fort efficace pour transmettre et structurer des informations. L’enfermement au sein de structures administratives est le meilleur moyen de rendre stérile tout effort novateur. La passion ne peut pas se concilier avec une tutelle qui ne la respecte pas. Il est vrai, cependant, que si l’on revendique un statut de chercheur permanent, il faut également s’assurer de la permanence de cette passion. Si elle s’est éteinte ou si l’on a vendu, un temps donné, un semblant de passion, il est parfaitement concevable qu’une structure hiérarchisée à buts finalisés accueille des chercheurs en déserrance. Les chercheurs sont actuellement et de plus en plus cruellement la proie de géniteurs de paperasses : ces ogres ne sont jamais repus, la montagne de papier accumulée justifiant leur existence et leur utilité. L’incroyable complexité de leur production et une formulation résolument abstruse dissimule une profonde absurdité. Remplir avec conscience formulaires, conventions, contrats, demandes de subventions, de partenariats, de collaborations est un des fardeaux principaux du chercheur. À titre d’exemple, il fut un temps où pour obtenir des crédits grâce à une commission européenne, il était bon de faire un savant panachage où l’ordre de priorité était le suivant : un, inclure une équipe grecque (l’Europe des connaissances), deux, faire alliance avec un groupe dominant, trois, prendre un sujet à la mode : indiquer par exemple « nano… » ou « matière molle » ou « supramoléculaire » pour les chimistes, quatre, chercher un industriel qui s’intéressera aux financements fournis par la commission. Il est vain de vouloir trouver un industriel intéressé sincèrement par le sujet car il doit avoir un retour sur investissement en quelques années, ce qui est le temps nécessaire pour « fignoler » les derniers détails d’une innovation faite depuis longtemps dans leur propre structure (lorsqu’elle subsiste), et cinq, connaître un membre de la commission, de préférence ancien ministre de l’Industrie.

Quant à l’ingéniosité du sujet, faîtes attention : si vous êtes très talentueux et novateur, il risque fort de disparaître pour revoir le jour dans un groupe puissant mais stérile, la stérilité ayant d’ailleurs à voir avec la puissance. Le besoin de domination est un moyen avéré d’être conformiste : être le plus fort, c’est être plus puissant que ses collègues mais en étant leur image. Être conformiste est redoutable pour être capable d’innover.

Les gouvernements successifs entassent structures sur structures, en créant de nouvelles sans supprimer les anciennes. Les chercheurs du secteur public doivent à la fois être garant de l’intérêt général mais aussi travailler pour des actionnaires privés, s’ils veulent bénéficier de subsides. Pourrait-on m’expliquer comment ils doivent gérer d’inévitables conflits d’intérêts ? Si les fonctionnaires de la fonction publique sont liées aux firmes multinationales, qui fournira des expertises crédibles ? Des solutions peuvent-elles être trouvées pour remédier à une crise structurelle voire existentielle de la Recherche, de l’innovation, de la création ? Quelques pistes sont fréquemment évoquées au sein même de la communauté scientifique :

- Développer la recherche publique libre et non faussée. Les chercheurs doivent être préservés des pressions politiques ou mercantiles, la régulation par l’évaluation par les pairs, avec ses défauts, n’a pas d’alternative. Il faut aussi préserver les chercheurs des pulsions affectives activées à grand renfort de médias, pour les inciter à choisir un thème par l’horreur de l’instant, l’insoutenable souffrance, véhiculée par l’image.

- Le corollaire de ce développement du secteur public est son adaptation et sa simplification. Un Directeur d’unité de Recherches doit, sous la surveillance a posteriori de ses pairs, de l’administration et des citoyens organisés, ne subir aucune contrainte pour gérer les moyens financiers et humains mis à disposition par la collectivité. Cette responsabilité doit être strictement limitée dans le temps et la règle de non renouvellement d’une Direction après 3 fois 4 ans est un excellent moyen d’éviter le népotisme. Un cahier de « relevés des décisions » est tenu par un membre indépendant et est consultable par quiconque à tout instant. Toute décision non consignée dans ce document est déclarée illégale.

Ces deux propositions n’entendent que donner l’esprit d’une réforme de fond qui est indispensable pour que la création de richesses réelles puisse de nouveau vivifier par ses retombées directes et indirectes tout notre tissu social, industriel, économique et j’allais ajouter éthique. Tous ces domaines ont régressé au nom de la « modernité », terme consacré pour le retour à une logique de race de seigneurs ne se donnant pour but que de dominer par la force ou la suggestion médiatique des sous-hommes incapables de se construire par eux-mêmes.


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