CASTANER EN HOMME DE MAIN

mercredi 18 septembre 2019
par  Yann Fiévet
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On ne compte plus les affaires d’ores-et-déjà emblématiques de la marche de la France vers ce qu’il faudra bien se résoudre à nommer Etat policier. Un Etat capable de couvrir par le mensonge ou la falsification les exactions majeures de sa police dans le prétendu « maintien de l’ordre républicain ». Dans le triste florilège de la répression exacerbée, trois affaires sont particulièrement révélatrices de la dissimulation étatique. Nous les évoquerons dans l’ordre chronologique de leur survenue en leur associant le nom de leur malheureuse victime : Zineb Redouane en décembre 2018 à Marseille, Geneviève Legay en mars 2019 à Nice, Steve Maia Caniço en juin 2019 à Nantes. Deux de ces affaires furent hélas mortelles, la troisième aurait pu l’être sans aucun doute. A chaque fois la police est en cause. A chaque fois elle est couverte au plus haut niveau de la hiérarchie politique, à savoir par le Ministre de l’Intérieur soi-même.

Zineb Redouane, octogénaire, avait le grand tort d’habiter au quatrième étage d’un immeuble marseillais situé le long d’une rue empruntée le samedi 1er décembre dernier par une manifestation pour la défense du climat. En fin d’après-midi elle veut fermer sa fenêtre quand elle reçoit une grenade en plein visage. Avant de s’écrouler elle a le temps de dire à sa fille présente dans la pièce : pourquoi il m’a visé le policier ? Zineb Redouane décèdera à l’hôpital deux jours plus tard, des suites de ses blessures comme le certifieront les médecins. Pourtant, Christophe Castaner s’empresse de proclamer que Zineb Redouane a perdu la vie à cause de son mauvais état de santé et que la police n’y est donc pour rien. On prétendit ensuite que la caméra de surveillance située là où se tenaient les cinq CRS groupés devant l’immeuble de la victime ne fonctionnait pas ce jour-là, contrairement à toutes les autres. Les investigations menées depuis attestent que le tir de grenade qui a tué Zineb Redouane était bel et bien un tir tendu et non un tir en cloche non ciblé effectué dans la confusion générale de la manifestation comme le prétendaient les cRS concernés. Cet été, Bruno Félix, le gradé qui commandait la brigade en cause le 1er décembre, a été indécemment décoré par M. Castaner de la médaille de l’Intérieur ! A ce jour aucun policier n’a été inquiété. Pour plus de sérénité l’affaire a fini par être dépaysée.

Geneviève Legay a, elle aussi, un grand tort : elle est, à 73 ans, toujours une citoyenne éveillée. Le monde dans lequel elle vit lui déplait. Alors elle milite depuis vingt ans à Attac pour « un autre monde possible » ainsi qu’au Mouvement de la Paix. Elle le manifeste plus souvent qu’à son tour. Mais cela même peut déranger. Le Président de la République en personne l’a dit publiquement : à son âge Geneviève Legay devrait rester chez elle plutôt que de descendre dans la rue. Le samedi 23 mars dernier, elle avait décidé de se rendre à la nouvelle manifestation des gilets jaunes en arborant un drapeau de la Paix. L’ambiance était très tranquille - comme chaque samedi à Nice depuis le début du mouvement - et le groupe de Geneviève Legay était « composé essentiellement de femmes et de personnes âgées, sans casse, sans le moindre projectile ». La suite sera racontée à Geneviève par ses amis témoins lorsqu’elle sortira, plusieurs jours après le drame, du coma dans lequel les matraques de la police l’ont plongée. La charge policière a été ce jour-là d’une violence « totalement disproportionnée » a déclaré le commandant d’un escadron de gendarmes qui a refusé de participer à l’attaque qui a blessé Geneviève Legay, malgré les ordres donnés par le commissaire Rabah Souchi. A l’hôpital, les médecins déclarent que le pronostic vital est engagé.

La victime est atteinte de cinq fractures du crâne qui ne peuvent avoir été infligées par un coup de matraque unique. Les témoins affirment que Geneviève a été traînée au sol par les policiers après avoir été frappée. Le lendemain de l’agression, le Procureur de la République, Jean-Michel Prêtre, déclare que Geneviève Legay a été poussée par d’autres manifestants. Le 27 mars, après avoir visionné certaines images sans équivoque, il est obligé de reconnaître que Geneviève Legay a bien été frappée par un policier mais continue de minimiser l’agression. Plus tard il dira avoir voulu protéger Emmanuel Macron. Voilà une déclaration incroyable, indigne de sa fonction, du moins si nous sommes encore en démocratie. Cinq mois après l’agression qui a failli lui coûter la vie Geneviève Legay garde certaines séquelles. Cette affaire-là a également été dépaysée vers une circonscription judiciaire moins pesante et probablement plus compétente.

La mort de Steve Maia Caniço est tristement plus banale. Elle est, de ce fait, sans doute plus insupportable encore. Le grand tort du jeune homme est d’avoir voulu s’amuser le soir de la fête de la musique le 21 juin dernier sur les bords de la Loire à Nantes. A cet endroit, loin de toute habitation, la fête se prolonge tard dans la nuit comme dans de nombreux lieux à travers tout le pays. Cependant, les « autorités » décident de faire cesser la musique à quatre heures du matin et envoient la police sur place. Selon des participants à la fête et des secouristes présents, l’intervention non justifiée des policiers a provoqué une panique ayant conduit à la chute de plusieurs fêtards dans la Loire. Steve ne remontera pas sur la berge. Son corps sera retrouvé dans le fleuve des semaines plus tard non loin du quai où s’était tenue la fête. Le rapport de l’IGPN conclut qu’il n’est pas possible d’établir un lien direct entre l’intervention policière et la disparition de Steve. Le Ministre de l’Intérieur s’en félicita illico. Incroyablement les « enquêteurs » n’ont pas cru bon d’interroger les témoins de l’intervention qui pourtant s’étaient signalés. Face aux nombreuses réactions médiatisées, d’autres enquêtes judiciaires et administratives, plus sérieuses espérons-le, furent décidées.

Désormais, les Français ont peur de leur police. Elle n’est plus la leur, elle qui devrait d’abord les protéger. Elle protège d’abord le pouvoir politique en place contre toutes les contestations que les excès du néolibéralisme suscitent partout dans le pays. Toni Morrison, grande dame de la littérature nord-américaine, nous a quitté cet été. Pour conclure donnons-lui la parole : « Il est facile de forcer une nation à recourir à la force lorsque les citoyens sont rongés par le mécontentement et éprouvent un sentiment d’impuissance qui peut être facilement apaisé par la violence. Et lorsque le discours politique est détruit par une déraison et une haine si profondes que les maltraitances vulgaires semblent normales, la désaffection règne ». (1) Hélas, nous y parvenons doucement en France. Et M. Castaner d’endosser sans vergogne le costume de l’homme de main dont le régime en place a impérativement besoin pour durer.

(1) Extrait d’un article paru dans l’hebdomadaire The Nation le 23 mars 2015 et intitulé « Pas de place pour l’apitoiement sur soi, pas de place pour la peur ».

Le blog de Yann Fiévet : http://www.yanninfo.fr


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