« Les connards qui nous gouvernent »

vendredi 10 avril 2020
par  Frédéric Lordon
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« Les connards qui nous gouvernent »

Bien sûr ça n’est pas moi qui le dis — ça non. C’est Claude Askolovitch. Plus exactement, Claude Askolovitch rapporte les propos d’un « ami pneumologue ». En même temps, on sent qu’il les endosse un peu. Ça n’est pas exactement lui qui le dit mais un peu comme si quand même. En tout cas, tous les papiers de la respectabilité sont dûment tamponnés : un journaliste de France Inter et d’Arte, on pourra difficilement plus en règle. Et donc tout d’un coup, sans crier gare, le voilà qui parle, ou laisse parler, de nos gouvernants comme de « connards ».

On se demande ce qui l’a piqué — en même temps il faut admettre : quand une vidéo appelée à demeurer dans la mémoire collective montre Agnès Buzyn, ci-devant ministre de la santé, déclarer fin janvier qu’évidemment le virus restera à Wuhan et qu’il n’y a aucune chance que nous en voyions jamais la couleur ; quand, jusqu’au 12 mars après-midi, le ministre Blanquer assène qu’il n’y a aucune raison de fermer les écoles (moi aussi, comme Claude Askolovitch, j’ai un ami : dans la classe de sa fille, sept cas positifs, mais pourquoi embêter les parents avec d’inutiles soucis de garde ?), et que le soir même la fermeture générale est annoncée ; quand, dans un tweet à ranger sur la même étagère que la vidéo de Buzyn, Macron, comme un hipster du 11e arrondissement qui aurait fait l’atelier poésie au collège, nous invite — le 11 mars –- : « Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, au fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté », pour le 12 fermer les écoles, le 14 laisser son premier ministre annoncer un début de confinement général, et le 16 morigéner la population qui continuait sur la lancée de l’exemple qu’il lui donnait depuis des semaines ; quand on se remet sous les yeux le tableau d’ensemble de ces ahurissements, on se dit en effet que tous ces gens se sont fait prendre soit par surprise, soit par connerie. Et que l’hypothèse de la surprise étant à l’évidence exclue, il ne reste que celle de la connerie — qui n’est pas une surprise.

Mais l’établissement des archives ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait cette séquence, éloquente et synthétique entre toutes, de l’intervention de Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP au journal de France 2 samedi soir : « Je supplie l’ensemble des Français d’appliquer les mesures annoncées ». Martin Hirsch, passé sans transition de la démolition à la supplication.

La Supplication, c’est le titre d’un livre de Svetlana Alexievitch. Sur la catastrophe de Tchernobyl. Et c’est vrai qu’il y a du Tchernobyl dans l’air. Il va y avoir des « nettoyeurs ». C’est le nom qu’on donnait aux sacrifiés, ceux qu’on envoyait muni d’un linge sur la bouche et d’une paire de bottes, pelleter les gravats vitrifiés de radioactivité. Une aide-soignante sur Twitter publie le patron qui circule pour fabriquer « soi-même à la maison » des masques avec du tissu. On s’est beaucoup moqué des soviétiques, de Tchernobyl et du socialisme réel, mais vraiment, le capitalisme néolibéral, qui a déjà oublié son Three Mile Island et son Fukushima, devrait prendre garde à ne pas faire le malin. À l’hôpital en France en 2020, il y a pénurie de gel et de masques pour le personnel soignant — alors que des fractions considérables de la population devraient y avoir accès. Et l’on n’a sans doute encore rien vu : que se passera-t-il d’ici quelques semaines quand les hospitaliers laissés démunis, contaminés, vont commencer à tomber comme des mouches, et toute la structure du soin menacer de s’effondrer sur elle-même, les soignants devenant à-soigner — mais par qui ? Mais zéro-stock, zéro-bed : c’était la consigne efficace des lean-managers — les zéro-managers. À qui ne reste plus que la supplication.

Il y a les zéro-managers et, donc, il y a les epsilon-journalistes : ceux qui commencent à crier aux « connards » quand la catastrophe est là. C’est-à-dire un peu tard. D’autres gens criaient aux « connards », depuis longtemps même, mais, Dieu toute cette radicalité ! Toute cette violence ! La démocratie c’est le débat apaisé et loin des extrêmes (qui se touchent). À France Inter, sur Arte, au Monde et à Libération, la raison est le nom de la mission : la violence, c’est pour la populace bornée en ses passions jaunasses, ou les fous furieux de « l’ultra-gauche ». Et puis tout d’un coup, un jour : « connards ».

Le problème avec les grandes catastrophes — financières, nucléaires, sanitaires — c’est qu’il vaut mieux les avoir vues venir de loin. C’est-à-dire avoir pris le risque de gueuler « connards » quand tout allait bien, ou plutôt quand tout semblait aller bien — alors que le désastre grossissait dans l’ombre. L’armement, et le réarmement permanent de la finance, donc des crises financières, y compris après celle de 2007 : connards. La destruction de l’école, de l’université et de la recherche (notamment sur les coronavirus, quelle ironie) : connards. La démolition de l’hôpital public : ah oui, là, sacrés connards. Le surgissement des flacons de gel désinfectant dans les bureaux de vote quand même les personnels soignants en manquent : hors catégorie.

Enfin « hors catégorie », c’est vite dit. Car, sur le front des connards aussi, la concurrence non faussée est féroce. Le Royaume-Uni, qui a les mêmes à la maison, est en train de découvrir la légère boulette de sa première stratégie basée sur la construction d’une « immunité de groupe » — soit, dans la perspective d’une épidémie récurrente, laisser délibérément infecter 50 à 60 % de la population pour y distribuer largement la formation d’anticorps, en vue de « la fois d’après ». Or, on peut jouer « l’immunité de groupe » avec la grippe saisonnière, par exemple, mais pas avec la peste.

Où est le coronavirus entre les deux ? Un peu trop au milieu semble-t-il. Suffisamment en tout cas pour que jouer la « propagation régulée », au lieu du containment rigoureux, finisse par se solder en centaines de milliers de morts — 510 000 dans le cas britannique selon les estimations d’un rapport de l’Imperial College. Ici la philosophie conséquentialiste ( [1]) a la main lourde, et l’esprit de sacrifice généreux — mais pour les autres, comme toujours.

Or l’organe complotiste de la gauche radicale, Le Figaro, nous apprend qu’il y a bien des raisons de penser que la première réponse du gouvernement français a été fortement imprégnée, sans le dire évidemment, de la stratégie sacrificielle de « l’immunité de groupe » — « certes, il y aura bien quelques morts, mais enfin c’est pour le salut futur de la collectivité ». Vient le moment où, à Paris et à Londres, on s’aperçoit que « quelques morts », ça va plutôt faire une montagne de morts. De là le passage un peu brutal de la poésie collégienne au confinement armé. De là également la légitime question de savoir à combien ça nous met sur l’échelle Richter ouverte de la connerie gouvernante.

On comprend, dans de telles conditions de fragilité morale, que le gouvernement ait besoin d’en appeler à la « guerre » et à « l’union nationale ». C’est qu’autoriser le moindre départ de contestation menace de tourner en incendie général. Au vrai, la solidarité dont Macron fait ses trémolos zézayants, et qui est en effet très impérieuse, n’entraîne nullement d’être solidaire avec lui — juste : entre nous. Dans ces conditions, rien n’est ôté du devoir de regarder et de la liberté de dire : « connards », s’il s’avère.

Mais le monde social est comme un grand système d’autorisations différentielles. Les droits à dire, et surtout à être entendu, sont inégalement distribués. Ce qui est dit compte peu, et qui le dit beaucoup. Par exemple, avertir aux « connards » tant que France Inter dit que tout va bien est irrecevable. Il faut que France Inter passe en mode « connards » pour que « connards » puisse être dit — et reçu. On a bien compris qu’ici France Inter était une métonymie. La métonymie du monopole epsilon-journaliste. Qu’on ne dessille que le nez sur l’obstacle. Mais alors hilarité garantie : en cette matinée de premier tour des municipales, CNews nous montre Philippe Poutou votant à Bordeaux où il est candidat, et l’on manque de tomber à la renverse en entendant la voix de commentaire rappeler que « Philippe Poutou représente un parti dont le slogan a été longtemps « Nos vies valent plus que leurs profits », et je trouve que ce que nous vivons en ce moment est la mise en œuvre de ce principe ». Voilà, voilà. Ils étaient si drôles ces trostkystes avec leurs slogans, eh bien, justement, venus du fond de l’URSS de Tchernobyl (ânerie historiographique de première, mais c’est comme ça que ça se range dans une tête de journaliste). Ils étaient si drôles. Et puis voilà qu’ils ont raison. On dit les trotskystes, mais là aussi c’est une métonymie — symétrique du monopole d’en-face.

En-face, précisément, à part cette drôlerie, rien ou presque. Claude Askolovitch n’est pas France Inter — il le sera quand, ès qualités et en son nom propre, il dira « connards » au micro, même de la part d’un « ami », plutôt que sur son compte personnel de Twitter. À Libé, on était il y a peu encore secoué de sarcasmes à l’idée qu’on pouvait faire argument du krach boursier contre la réforme des retraites — ces Insoumis.... Au Monde, toute mise en cause d’ensemble du néolibéralisme dans la situation présente vaut éructations excitées au « Grand soir ».

Mais le propre des grandes crises, comme situations à évolutions fulgurantes, c’est que les opinions aussi connaissent des évolutions fulgurantes. Par exemple, à quelques jours de distance, on reprendrait volontiers le sentiment de Lilan Alemagna que la connexion krach/réforme des retraites faisait tant rire. Ou celui d’Abel Mestre maintenant qu’il a pris connaissance des articles de son propre journal sur les projections de mortalité et la situation progressivement révélée de l’hôpital, manière de voir comment il apprécie le degré de changement qu’il faut faire connaître à l’ordre social présent. L’ordre social qui donne du « héros » en verroterie symbolique aux personnels hospitaliers, mais leur fait envoyer des mails leur expliquant qu’une infection au coronavirus ne sera pas reconnue comme maladie professionnelle (des fois qu’entre deux gardes ils aillent se déchirer en discothèque) ; celui qui par la bouche de Martin Hirsch — encore — traite de « scrogneugneu » les médecins et infirmières qui ont dénoncé l’agonie matérielle de l’hôpital (présidée par lui), et ceci au moment même où il demande aux personnels retraités de venir reprendre le collier aux urgences, c’est-à-dire de rejoindre leurs collègues tous déjà positifs, Tchernobyl-style ; celui qui célèbre l’éthique du service public il-y-a-des-choses-qu’on-ne-peut-pas-confier-à-la-loi-du-marché, mais maintient le jour de carence pour ses agents malades ; celui qui sort les vieux à toute force dans l’espoir de sécuriser les majorités municipales du bloc bourgeois (©) ; celui qui produit des personnages aussi reluisants que, mais ça alors ! de nouveau Martin Hirsch — décidément à lui seul la synthèse ambulante du régime —, expliquant sur France Inter à des interviewers pourtant pas feignants de l’encensoir mais cette fois un peu estomaqués, qu’il y a des réanimations qui, que, comment dire… durent très longtemps, des deux trois semaines, alors que eh bien à la fin ça se termine plutôt mal, et du coup elles n’ont pas servi à grand-chose (les réanimations), en fait à rien, qu’on pourrait peut-être songer à débrancher un peu plus tôt, vu qu’il s’agirait de libérer le lit rapidement, rapport à zero-bed. Et maintenant, verbatim : « Lorsque les réanimateurs jugeront que la réanimation n’a pour effet que de prolonger que de huit jours, ils feront le rationnel (sic) de ne pas se lancer dans une réanimation dont la conclusion est déjà connue ». Mais le verbatim, c’est encore trop peu, il manque le bafouillement caractéristique de celui qui dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable, en sachant qu’il dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable. Parce que juger « d’une réanimation dont la conclusion est déjà connue », c’est, comme qui dirait, et d’ailleurs comme dit Ali Baddou, une « responsabilité terrible ». À quoi Hirsch répond, du tac au tac, que « la responsabilité terrible, c’est effectivement d’en faire le plus possible, d’être hyper-organisés, de convaincre les autres qu’il faut se mobiliser à fond » — au cœur de la question qui venait de lui être posée donc. Car on n’avait pas bien compris de quoi la responsabilité terrible est la responsabilité terrible : c’est de se serrer les coudes et d’être « mobilisés à fond » ! Disons, les choses : contre tout ça, la proposition de tout renverser et de tout refaire qui, sous le nom-épouvantail de « Grand soir » effraye tant Abel Mestre, est finalement des plus modérées, en fait minimale.

On planquera d’autant moins les morts que les médecins disent depuis des mois l’effondrement du système hospitalier, et que la population les a entendus. Mais le propre de tous les propagandistes de l’ordre présent, c’est que le sens du dégoûtant ne leur vient que tardivement — s’il leur vient. On ne sait jamais vraiment jusqu’où les dominants doivent aller pour leur arracher un début de revirement, un commencement d’interrogation globale. Mais peu importe : les « interrogations globales », d’autres qu’eux se les posent, plus nombreux et, le temps passant, de moins en moins calmes. Jusqu’ici, les morts du capitalisme néolibéral, entre amiante, scandales pharmaceutiques, accidents du travail, suicides France Télécom, etc., étaient trop disséminés pour que la conscience commune les récapitule sous un système causal d’ensemble. Mais ceux qui arrivent par wagons, on ne les planquera pas comme la merde au chat. On les planquera d’autant moins que les médecins disent depuis des mois l’effondrement du système hospitalier, et que la population les a entendus. De même qu’elle commence à comprendre de qui cet effondrement est « la responsabilité terrible ». L’heure de la reddition des comptes politiques se profile, et elle aussi risque d’être « terrible ».

En réalité, une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique. Elle rappelle surtout cette évidence qu’une société étant une entité collective, elle ne fonctionne pas sans des constructions collectives — on appelle ça usuellement des services publics. La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succèdes au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité. En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : « L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes. Pour l’heure on dit « connards », mais il ne faut pas s’y tromper : c’est peut-être encore une indulgence. Qui sait si bientôt on ne dira pas autre chose.

En fait, tout ce pouvoir, s’il lui était resté deux sous de dignité, aurait dû endosser le désastre déjà annoncé en face du public, reconnaître n’avoir rien compris ni à ce que c’est que vivre en collectivité ni à ce que l’époque appelle. Dans ces conditions, il aurait dû se rétrograder au rang de serviteur intérimaire, de fait en charge de la situation, pour annoncer qu’il se démettrait sitôt la crise passée. Tout le monde a compris que ça n’est pas exactement ce chemin que « ceux qui nous gouvernent » ont l’intention d’emprunter. Disons-leur quand même que, sur ce chemin, ils seront attendus au tournant.

[1] En philosophie morale, la position « conséquentialiste », comme son nom l’indique, juge des choix moraux selon leurs conséquences : si, par exemple, il faut sacrifier une vie pour en sauver cinq, la balance nette des conséquences y trouve son compte. La position opposée, dite « déontique », juge non selon les conséquences mais selon des principes : ici par exemple, le caractère sacré en principe d’une vie singulière. La philosophie conséquentialiste est donc une philosophie du sacrifice, alors que la philosophie déontique rejette catégoriquement la logique sacrificielle.

Opération Résiliation

Le mot était faible. À l’évidence, « connards », ça n’était pas suffisant — pour tout dire, on le pressentait. Il faut bien l’avouer, le vocabulaire nous met au défi. C’est qu’il y a trop de choses à saisir pour un seul mot.

On lit de plus en plus : « criminel ». Et c’est certainement une bonne chose en toute généralité qu’on ne s’interdise plus de qualifier ainsi des politiques publiques. Dont, pour certaines, nous savons qu’elles tuent, dont il a été déjà maintes fois dit qu’elles tuent, et dont la poursuite avec acharnement, en connaissance d’effet, peut difficilement, dans ces conditions, être qualifiée autrement que de « criminelle ».

Pendant longtemps cependant, ce sont des pays lointains, ceux de « l’ajustement structurel », qui ont été des « lieux du crime ». Puis le fléau s’est rapproché de nous. Des études épidémiologiques ont commencé à chiffrer la surmortalité du chômage et de la précarité — et les politiques économiques de chômage et de précarité ont continué : criminelles. On a laissé des sites Seveso la bride lâchée, des Lubrizol faire n’importe quoi, les pompiers intervenir dans les pires conditions, les autorités variées nier les contaminations chimiques de l’eau et de l’air, escompter que les pathologies, puis les décès, ne se déclareront que dans longtemps, et que d’ici là, on aura oublié le fait générateur : criminel. Nous pouvons anticiper avec un degré raisonnable de confiance l’accident nucléaire, par report des déclassements, étirements irresponsables des chaînes de sous-traitance, insuffisance des contrôles, disqualification de tous ceux (1) qui auront averti : criminel.

Bien sûr, on renverra le mot aux outrances de l’ultra-gauche ; dans le meilleur des cas, on en fera une simple manière de parler, privée de tout fondement juridique — il est vrai. Mais le crime par impéritie politique manifeste conduisant à la mise en danger des populations ne devrait-il pas constituer une qualification extra-ordinaire accompagnant nécessairement les prérogatives extra-ordinaires qui sont celles mêmes des formes contemporaines du gouvernement ? S’arrogeant le pouvoir de régir unilatéralement la vie des autres, le « gouvernement » n’est-il pas symétriquement comptable de la vie qu’il fait aux autres — spécialement quand il leur fait la mort ? Summa potestas, summum officio : pouvoir suprême, responsabilité suprême. Convenablement élaborée et inscrite dans le droit, l’idée-couperet aurait au moins pour effet de tempérer les ruées vers les positions de pouvoir. En tout cas le mot prend une consistance neuve dans l’épisode coronavirus. Bien sûr à propos des masques — mais qui ne devraient pas devenir l’équivalent des LBD pour les violences policières : la pointe spécialement accablante qui dissimule tout le reste du paysage. Pourtant luxuriant. Hormis les médias de service, experts à ne voir que ce qui empêche de voir tout le reste, une part croissante de la population prend conscience que l’énormité du désastre a essentiellement à voir avec la démolition générale, et managériale, du service public de santé. Au vrai le problème vient de loin. En 2012, André Grimaldi, chef de service à la Pitié, avertit déjà que la loi Bachelot est en train « d’anéantir le service public hospitalier » — ce sont les débuts de la managérialisation, l’introduction de la T2A (tarification à l’acte), l’avènement des directeurs-potentats à ratios. On ne peut pas dire que la suite lui donnera tort. Marisol Touraine quant à elle se défend d’avoir la moindre part dans la disparition des masques, mais elle aura piloté de bout en bout l’ajustement structurel de l’hôpital dont les financements ont été engloutis par les baisses forcenées de cotisations sociales qui auront tenu lieu de politique économique à tout le quinquennat Hollande — quelques semaines après l’annonce du « Pacte de responsabilité », Manuel Valls annonçait un plan d’économie de 50 milliards d’euros à horizon 2017, dont 15 à charge de la santé, et 5 en particulier pour l’hôpital.

Tout allait donc déjà très bien quand le pouvoir Macron a décidé que tout pouvait aller encore beaucoup mieux. La grande archive d’Internet n’a pas manqué de ressortir ce gros plan de sincère commisération sur le visage d’Agnès Buzyn, consternée de voir que les infirmières qui « réclament toujours plus de moyens », n’entendent visiblement rien ni au discours agile de l’efficacité managériale ni à la logique élémentaire de la dette que nous ne pouvons pas laisser à nos enfants — c’était l’époque (bénie) où « il n’y [avait] pas d’argent magique ». Vient cependant fatalement un moment où le cumul des mises sous tension porte une structure à sa limite de plasticité. Fin 2018, il semble que nous y sommes. Des professeurs de médecine, qu’on ne met pas spontanément dans la catégorie des zazous, annoncent qu’il finira par y avoir des morts — pendant qu’au 31 décembre, Macron se félicite d’avoir « posé les bases d’une stratégie ambitieuse pour améliorer l’organisation de nos hôpitaux ». Urgentistes, aides-soignants, commencent à basculer dans la grève, pendant que des cohortes de chefs de service se mettent à démissionner. Tous descendent dans la rue à la faveur du mouvement des retraites. C’est ici que le pouvoir macronien commence à sceller son destin moral : ceux dont quelques mois plus tard il fera des « héros », en effet héroïques quoique malgré eux d’être envoyés « à la guerre mais sans armes », pour l’heure il les fait gazer et matraquer. Les vidéos de ces exactions, qui datent d’il y a à peine trois mois, sont partout sur les réseaux sociaux — nulle part dans les médias officiels. Voilà comment l’on traitait alors ceux qu’on supplie aujourd’hui de sacrifice. En plus de tout le reste, ici il faudra demander pardon.

Après, on bascule dans autre chose. Avec le maintien du premier tour des municipales, sorte d’épandage national du virus, on ne sait pas si on est dans le détail mais à haute valeur symbolique ou bien dans le très lourd. Dans tous les cas, on sait que ça va rester : moins abstrait que la chronique aride des attritions financières et des réformes managériales de l’hôpital, concentré d’aberration alourdie d’arrière-pensées opportunistes, choix à conséquences dramatiques immédiatement identifiables (quand le capitalisme néolibéral se soustrait systématiquement à ses responsabilités par le jeu des effets différés), ce premier tour est fait pour l’histoire — et pour rester le grand moment du quinquennat Macron. Si l’on pourra toujours renvoyer les électeurs tombés malades à une contamination « chez le boulanger », la partie s’annonce plus difficile pour les élus, les conseillers municipaux, les assesseurs qui ont tenu les bureaux bouillons de culture. Ici la connexion directe des causes et des effets promet d’être dévastatrice, certitude de demandes de comptes à rendre. En réalité cette demande ne va plus cesser de s’étendre, elle monte déjà, comme un deuxième tsunami qui vient doubler le premier. Un tsunami de colère, celle des soignants au premier chef, suivie de près par tous les salariés chair à canon — Macron a voulu le registre guerrier, il l’a —, et puis de tous ceux qui vont perdre des proches, auxquels ils n’auront même pas pu offrir une cérémonie funéraire, pour ne rien dire du scandale qui s’annonce dans les Ehpad, où semble-t-il, faute du premier moyen, on va laisser mourir en masse, et alors qu’on avait même d’abord songé à sortir ces morts-là des statistiques. Puis viendront les récits. Car les gens raconteront. Le renvoi à domicile qui finit très mal, les conditions dans lesquelles un enfant n’a pas pu être pris en charge à temps, les morts dans les couloirs, les choix d’allocation tragiques des équipements en nombre insuffisant, peut-être la submersion des pompes funèbres comme en Italie, pour ne rien dire des personnels soignants qui auront leur cargaison d’histoires de fin du monde à livrer, kyrielle interminable de témoignages effarants qui viendront faire le grand tableau du coronavirus en France — récit complémentaire du « embedded à l’Élysée » que se réservent déjà le JDD et BFM. Tout ça va faire beaucoup, trop sans doute pour s’en tirer comme d’habitude avec la pelle et la balayette — trop surtout pour éviter la complète banqueroute morale.

Enfin, il faut compter avec la part du lunaire. Plus secoués que s’ils avaient vu la Vierge, des proches de Macron assurent qu’il n’est pas qu’un chef de guerre, mais qu’il fait don à la France de « sa présence thaumaturge ». Si les boulons qui craquent sont des précurseurs de fin de règne, alors la chute est proche. Car pendant ce temps, l’inénarrable Brigitte confie à Elle que son confinement à l’Élysée lui est pénible. Et tout ceci sans compter Sibeth Ndiaye qui jour après jour prend la parole, et chaque fois pour battre le record de la veille. Macron confirme lui-même l’effondrement de tout sens commun au sommet de l’État : « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur ». Visiblement pas concerné.

L’absolue étrangeté au réel laisse alors la place au psychisme d’un enfant de huit ans, qui joue à la guerre, voudrait pouvoir passer le battle dress, monte à la place des opérations militaires avec de ces noms improbables sortis d’une hybridation de culottes de peau et de business school : « Opération Résilience » — exposé à de malencontreux glissements de sens, où beaucoup auront plutôt envie d’entendre « Opération Résiliation ».

Que la fantasmagorie se soit entièrement emparée des sommets du pouvoir, ça n’est cependant pas tout à fait exact. Certains commencent à voir se profiler un méchant retour de réel, à qui il reste une conscience minimale de la portée de leurs actes, et comme un commencement de passage aux aveux : « Il ne faut pas se leurrer, la priorité n’était pas 100 % sanitaire (…), il fallait rassurer les milieux économiques et financiers » — « Terrible confidence d’un haut responsable du pouvoir sur la gestion du coronavirus », commente assez justement Le Parisien le 18 mars. « Je ne comprends pas : pourquoi n’ont-ils pas encore déclenché le plan pandémie ? On perd un temps précieux ». Ce sont les propos du directeur du SGDN (Secrétariat général de la défense nationale) qui sortent maintenant — on apprend surtout qu’ils ont été tenus le 29 janvier.

D’autres semblent même s’inquiéter du procès, confirmation implicite que « connards » n’était pas suffisant, en tout cas appelait des prolongements plus formels. Auxquels des plaintes en cascade commencent à donner consistance : plainte d’un collectif de 600 médecins, plaintes du collectif Inter-Urgences, en attendant l’avalanche des plaintes individuelles qui, dans la réunion de toutes les « mises en danger », suggèrent comme une gigantesque class action populaire (2).

En vérité, ils n’ont pas tort de se faire du souci car les éléments du dossier s’accumulent, ceux de l’impéritie documentée, de la somme des retards en connaissance de cause, comme Pascal Marichalar en fait la terrible démonstration, ou ceux de l’infamie pure et simple, comme ce conseil des ministres du 29 février, supposément consacré au coronavirus mais dont Édouard Philippe ne ressortira avec en main que le « 49.3 » pour les retraites — la pandémie seule objet des attentions de ce pouvoir, celle qui le laisse constamment aux aguets, préparé, équipé, stocks (de munitions) à ras bord, c’est la contestation politique. Complètement partis, ou encore un peu ici, ceux de « là-haut », chacun avec leurs moyens psychiques, font face à la situation. Louis et Marie-Antoinette ont passé le 38e parallèle, il faut s’y faire on les a perdus. Édouard Philippe contemple le procès qui vient, mais s’enferme préventivement dans le déni écholalique — « je ne laisserai personne dire qu’il y a eu des retards ». « Mais oui Monsieur Philippe, il n’y a pas eu de retards, prenez bien vos cachets » — enfin, s’il reste des soignants. Gaspard Gantzer, qui lui aussi lutte très fort pour retrouver sa place à l’hôpital de jour, propose pour sa part une autre version de la décompensation, l’échappée dans le délire : « Il faut que [Macron] réintroduise de la joie de vivre », il pourrait « annoncer dès maintenant que les soignants défileront sur les Champs-Élysées le 14 juillet », fiers de crier « On l’a eu ! », où l’effondrement continue d’emprunter les voies de la reptation courtisane aux pieds de Macron-Clemenceau. Même le journaliste du Monde qui enregistre ce naufrage mental en semble consterné. Voilà ceux qui nous gouvernent, voilà ceux qui tiennent notre sort entre leurs mains.

C’est peut-être cette idée-là — ils tiennent notre sort entre leurs mains — qui pourrait faire grandir l’idée conséquente qu’il n’en soit plus ainsi — d’ailleurs susceptible d’être entendue sous des ambitions variées. La toute première nous étant immédiatement désignée par l’opération « Résiliation », dont la force politique est peut-être en train de se former dans la douleur et dans la rage, agrégation de tous ces gens qui, par-delà les considérations générales sur le service public voire le néolibéralisme, à l’épreuve de la souffrance et du deuil, sont en train de contracter des raisons personnelles de vouloir « les » chasser — s’il ne leur vient pas l’envie d’autre chose.

Entre deux bouffées offertes à son Tigre en peluche, cependant, Gaspard Gantzer a au moins le mérite de nous désigner une perspective : quand tout sera terminé. Expliquons-lui alors doucement que « quand tout sera terminé », tout pourrait bien commencer. Et peut-être même, mais oui Gaspard, tu vois, par un défilé des soignants. Disons plutôt une prise de rue. Les Champs-Élysées ? mais bien sûr Gaspard, tu sais qu’on s’y est beaucoup assemblé ces derniers temps. Alors pourquoi pas : le personnel soignant, après s’être relevé de son épuisement, descendra, une nouvelle fois, dans la rue. Il y sera rejoint par les caissières, les livreurs, les manutentionnaires, les routiers, les éboueurs, les sacrifiés de la production, par tous ceux dont les gouvernants n’ont pas compté la santé, et finalement la vie. Tous y recevront l’hommage de la population. Et peut-être celle-ci les rejoindra-t-elle pour un cortège sans précédent — La Résiliation En Marche. Le préfet Lallement fera bien de ne pas envoyer ses brutes. Ce qui se passera alors ? Sacré mystère. De la politique en tout cas, à coup sûr.

(1) Et celles : La Parisienne libérée, Le nucléaire, c’est fini, La Fabrique, 2019. (2) Selon une idée très à propos de Bruno Gaccio.

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